‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 34 sur 52 · RS · texte numérisé non relu

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tant qu'ils étaient de nature locale, restant toujours limités à certains villages qui s'en prenaient à tel ou tel mal en particulier, par exemple à un fonctionnaire particulièrement malfaisant. Des troubles de ce genre sont naturellement réprimés avec facilité par la force armée du gouvernement central.

Mais les choses se présenteraient autrement, si tous les villages de plusieurs provinces se soulevaient en même temps. Alors les forces armées du gouvernement central ne suffiraient plus à la répression.

La situation deviendrait particulièrement dangereuse pour le gouvernement si l’armée elle-même ou quelques-unes de ses parties viennent à lui manquer, refusent de tirer sur les insurgés ou même passent de leur côté.

Ces choses-là se produisent facilement quand aux divers griefs locaux de certains villages vient s'ajouter une circonstance qui les pousse tous en même temps au plus grand désespoir. Une telle circonstance ne reste pas sans effet sur les « gars de village habillés en soldats ». Un grief local d'un village ne peut les exciter assez pour qu'ils rompent les entraves de la discipline militaire. Mais si tous les fils de paysans d’un régiment entendent venir de leurs villages le même cri de désespoir et qu'on leur commande ensuite de tirer sur père et mère, la colère commune contre les bourreaux de paysans peut bien leur donner le courage de s'opposer collectivement à eux.

Or, qu'une fois seulement les paysans, unis aux soldats rcuges, remportent en quelque endroit une victoire sur les troupes du gouvernement, il n’y a plus, dans la tension générale, de point d'arrêt possible, l’avalanche se met en mouvement, écrasant tout ce qui se trouve sur son passage.

Quelles proportions et quelle force victorieuse peut prendre en Russie une révolte de la population paysanne dans de telles circonstances, on l’a vu dans l'insurrection de Stenka Razine, un cosaque rebelle, qui, en 1668, rassembla autour de lui une ! bande de brigands de quelques milliers d'hommes, avec lesquels il fit la guerre en règle et dont les succès militaires amenèrent bientôt dans son camp paysans et prolétaires. Même des régi-

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ments du tsar se Joignirent à lui. [| fut en état de conquérir de grandes villes comme Astrakhan, Samara, Saratov.

D'un simple soulèvement de cosaques menaça de sortir une révolution générale, qui avait déjà gagné de vastes territoires de la Basse et Moyenne Volga. (1)

Le mouventent échoua de n'avoir pas de programme et de ne pas être dirigé contre le pouvoir du tsar, mais seulement contre des marchands et des propriétaires fonciers qu'il pillait. Sur cette base, on ne pouvait édifier un ordre nouveau dans l'Etat. En outre, les conditions préalables n'étaient pas réalisées. C’est ainsi que le mouvement tomba en 16/1, après que Razine eut été battu par une armée du tsar.

Toujours est-il que son soulèvement montrait avec quelle rapidité un mouvement de rébellion peut gagner de grandes masses de paysans, quand ses auteurs réussissent à obtenir des succès contre les troupes du pouvoir. À cet égard, les conditions ne sont, depuis le XVI[° siècle, devenues que plus favorables encore à une insurrection paysanne. L'agitation constante dans toute la Russie depuis 1917 doit avoir rendu les esprits des paysans autrement aisés à mettre en mouvement que ne pouvait le faire la fortune guerrière d’un chef de brigands isolé parmi les paysans conservateurs du XVI[° siècle.

En fait, l'expérience des kolkhoses a provoqué des agitations paysannes si obstinées, notamment dans la région du Caucase, et une fermentation si profonde dans l’armée rouge que Staline, nous l'avons vu, se trouva obligé de mettre un frein à l’affaire des kolkhoses. Mais même s’il devait réussir à arrêter le mouvement, devenu si fort, d’expropriation des paysans, ce qui se peut difficilement, il ne réussira en aucun cas à exorciser le malaise économique qu'a déjà suscité ce mourvement. Celui-ci poursuivra sa marche implacable. Et l'on peut s'attendre alors à voir, dès que les conséquences en apparaîtront au jour, les mouvements dans la paysannerie et dans l'armée rouge qui ont amené Staline à battre en retraite éclater avec une force renouvelée et dans des proportions beaucoup plus larges.

1) S. F. PLaronov, Histoire de la Russie, p. 211.

La possibilité d'un soulèvement victorieux de paysans contre le régime bolcheviste n'apparaît pas comme résultat d’un complot, qui peut être découvert et rendu inoffensif, mais comme le résultat nécessaire du mal qui provient du système soviétique lui-même et dont celui-ci ne peut empêcher les effets mi par aucune police n1 par aucune terreur.

B. __ Paysans et ouvriers

[Il serait très possible qu’une révolte de paysans jetât bas le régime soviétique. Mais que mettra-t-elle à la place ? Des paysans ne furent jamais à eux seuls capables d'’édifier un grand Etat. Ils ne le sont pas plus aujourd’hui qu’au temps de Stenka Razine. Les paysans peuvent secouer un joug, les éléments d'une formation d'Etat nouveau sont presque toujours partis des villes. À cela encore, rien n’est changé. Des paysans rebelles ont pu obtenir de grands résultats durables, alliés avec les villes, jamais sans elles, ni encore moins contre elles.

Dans les villes de Russie, la classe qui a l’importance décisive, ce sont les ouvriers industriels. Supposons qu’on en arrive à une insurrection paysanne, il dépendra de l'attitude des ouvriers industriels que l'insurrection affranchisse la Russie et lui rouvre le chemin d’un développement nouveau, aujourd'hui barré par le système soviétique, ou bien qu’elle se termine

‘par la ruine de l'empire tout entier.

La première éventualité, l’heureuse, se produira si les ouvriers s'allient aux paysans. Mais ouvriers salariés et paysans eux-mêmes, s'ils sont seuls, ne sauraient encore fonder un Etat sans intellectuels. ;

Or, paysans, ouvriers, intellectuels, n'ont un intérêt commun que s'ils se placent sur le terrain de la démocratie. Cela, dans les conditions de la Russie soviétique, va de soi pour les

: intellectuels comme pour les paysans, mais non pas, mal- | heureusement, pour les ouvriers, qu'on a érigés en classe pri- vilégiée.

" Tout dépendra de ceci : les prolétaires perceront-ils l’appa- * rence trompeuse de leurs privilèges et s’apercevront-ils que le

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prolétariat ne peut lier des verges pour des catégories opprimées sans qu'elles soient employées aussi pour lui-même et qu'il ne fonde de liberté durable pour lui qu'en créant la liberté pour tous. Le prolétariat en Russie ne peut que gagner à renoncer à ses privilèges : ils peuvent bien faire qu'il soit un peu moins misérable que d’autres portions de la population dans les campagnes, mais ils empêchent la cessation générale de la misère, que par contre le système soviétique multiplie constamment. Si les prolétaires arrivent à voir cela, s'ils s'unissent aux intellectuels et aux paysans en vue de la lutte pour la démocratie, c’est-à-dire avant toute chose pour le suffrage universel égal ‘et pour la République parlementaire assurant la plus grande : liberté d’action à tous ses habitants, nous pouvons espérer voir la Russie marcher à des temps plus heureux et rejeter le poids ‘du cauchemar qui l’oppresse et menace de l’étouffer.

Mais malheur à ce pays, si les ouvriers devaient croire qu'il leur faut maintenir leur position privilégiée vis-à-vis des paysans et des intellectuels et défendre contre eux le système soviétique. Non moins pernicieux serait un raisonnement plus bas encore, mais très à portée, Le manque général d'aliments a déjà bien souvent conduit des troupes d'ouvriers à marcher sur des villages pour enlever aux paysans leurs stocks. Si ce procédé se généralisait, il suffirait à lui seul à faire éclater une insurrection de paysans. Pratiqué pendant celle-ci, il en augmenterait encore l'intensité. Dans tous les cas, l'insurrection paysanne deviendrait alors une lutte contre le prolétariat.

Les mêmes conséquences qui naîtraient peu à peu en Russie d’une stupide apathie éventuelle pendant une année de famine, résulteraient rapidement d’une lutte entre prolétariat et paysannerie, On peut se demander qui aurait la victoire mibitaire, prolétaires ou paysans, comme on peut se demander

| ce qui adviendrait d’une telle victoire, si, par la victoire des ouvriers, les communistes renforceraient à nouveau leur pouvoir ou si les paysans, par leur victoire, ouvriraient la porte : à tous les charlatans réactionnaires possibles. Mais toutes ces questions sont sans importance en face de la grandeur du mal résultant de ce que, dans une lutte pareille, l'industrie comme

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