‹ Le bolchevisme dans l'impasseChapitre 39 sur 52 · PRE RER RE · texte numérisé non relu

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C'est une part du sort tragique d'une émigration que d'arriver malaisément à l'appréciation exacte des conditions nouvelles où se trouve son pays depuis qu'elle l’a quitté. La dernière impression qu'en ont reçue les émigrés lorsqu'ils y agissaient encore, exerce facilement ses effets dans l’émigration avec plus de force que les renseignements trouvés dans des lettres et des gazettes.

Lie Il est ainsi tout indiqué qu'une grande partie des émigrés

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réactionnaires inclinent à croire que, si les bolcheviks tombent, les temps reviennent simplement où les généraux gardes blancs ont pu temporairement prendre une grande puissance. Îls ne voient pas que, depuis, l’histoire du monde n'est pas restée stationnaire. Dix ans se sont écoulés, dix ans des nouveautés les plus inouïes, les plus profondes. On a beau en penser ce que l'on veut, une chose est certaine, les hommes en sortent complètement changés.

La vieille Russie n'existe plus et toute tentative pour la ressusciter est condamnée à l'avortement. Déjà, dan: les années de guerre civile et de communisme, Îles gardes blancs ont échoué contre cet écueil, qu'ils apparaïssaient comme les chargés d'affaires des grands propriétaires fonciers réclamant de la paysannerie leur propriété. Si maintenant les paysans se soulevaient contre les bolcheviks, ce serait pour la défense de cette même propriété. Ils ne se défendraient pas contre l’expropriation par les kolkhoses pour frayer la route à l’expropriation par les grands propriétaires. Quiconque serait seulement soupçonné de tendre à celle-ci serait renvoyé chez lui la tête en sang.

D'ailleurs, depuis 1917, les paysans de Russie ont pris part à tant de bouleversements, ont tant vécu en perpétuelle agitation qu'ils y ont perdu l'habitude de toute la tradition, qui

: autrefois avait une force considérable dans la vie monotone : du village, où une année ressemblait à l’autre, sauf les vicis- \situdes des récoltes. La tradition ne leur impose plus aujourd’hui, surtout une tradition représentée par des gens qui émergent tout à coup dans le pays, qui sont devenus complètement ‘étrangers à leur patrie et ne savent plus s'y retrouver.

En outre, dans la période de 1917 à 1920, la vieille organisation de l’armée produisait encore ses effets. Malgré sa désorganisation profonde, des formations se trouvaient encore dont les restes gardaient quelque cohésion. Surtout, le corps des officiers constituait encore un tout cohérent.

De tout cela aujourd’hui il n’existe plus la moindre chose. Où les gardes blancs iraient-ils puiser une force nouvelle ?

Beaucoup redoutent que les choses pourraient aller comme

en Hongrie après l'effondrement de la République des Conseils. Mais celle-ci n'avait duré que qu'lques mois, elle n’avait pu fonder d'organisation nouvelle. Le partage aux paysans des terres des grands propriétaires fonciers restait une simple espérance et ne fut jamais réalisé. Sous la protection des baïonnettes roumaines, l’ancienne noblesse et une armée contrerévolutionnaire, dirigée par l’ancien corps d'officiers, firent leur rentrée en Hongrie et rétablirent l’ancien état de choses. Ces conditions ne sont absolument pas à comparer avec celles de la Russie d'aujourd'hui.

D'autres craignent un remplacement de la dictature bolcheviste par une dictature fasciste. Mais le fascisme n’a pu se produire qu'en Italie et ses imitateurs en Allemagne et en Autriche n'ont pu acquérir une grande clientèle et quelque pouvoir que par l'argent que lui faisaient parvenir des milieux capitalistes, parce que ceux-ci ont peur du prolétariat gagnant en force et, pour se préserver de ses attaques, veulent entretenir une meute de dogues à bons crocs. Sans soutien capitaliste, pas de fascisme — du moins tant qu'il n’a pas conquis le râtelier de l'Etat.

Mais où y a-t-il dans la Russie actuelle des capitalistes

: assez riches pour armer et soudoyer une armée à eux ? Avant

la Révolution de 1917, déjà le capitalisme du pays était très faible. La grande partie de ses capitaux provenait de l'étranger. Le bolchevisme a complètement détruit la classe des capitalistes. Une insurrection paysanne et même la conquête de la démocratie ne feront pas surgir tout de suite de terre une nouvelle classe capitaliste forte. D'où viendraient alors les ressources pour payer les bandes fascistes ? Sans doute ces ressources pourraient être assurées par des capitalistes étrangers. Mais qu'elles devraient être énormes pour que les bandes qu’on en nourrirait devinssent une force dominante dans l'empire géant! Et pourquoi les capitalistes de l’Europe occidentale et de l’Amérique s'imposeraient-ils des sacrifices pour tomber sur la démocratie paysanne en Russie ? Qu’auraient-ils à y gagner ?

Naturellement, les éléments démocratiques auraient le

devoir de bien surveiller les gardes blancs arrivant en Russie. mais ce nest pas d'eux que viendrait le plus grand danger

qui menace la démocratie et le rétablissement d'une Russie

\ en progrès, c'est d'un conflit entre ouvriers et paysans. La | situation deviendrait des plus inquiétantes, nous l'avons déjà \ dit, si ces deux classes se lançaient l’une contre l’autre. Si les

paysans se trouvaient isolés, réduits à eux-mêmes, si une colère s'emparait d'eux contre tout ce qui vient des villes, ils pourraient assurément causer un mal terrible et tomber sous la direction de singuliers énergumènes. Pourtant, ces chefs nouveaux ne pourraient certainement pas être des champions de la grande propriété foncière, de l’ancien corps d'officiers, de la vieille bureaucratie et d’un tsarisme reposant sur ces éléments.

Le mouvement pourrait bien revêtir un caractère religieux, mais, là encore, l'Eglise orthodoxe au service du tsar ne pourra guère y devenir dirigeante en cette qualité. Elle est par trop désorganisée, des sectes religieuses ont pris trop d influence à côté d'elle.

On ne doit pas pour cela méconnaître que tels et tels popes puissent devenir des personnages dirigeants. Mais ce ne sera pas à la puissance de l'Eglise qu'il faudra l’attribuer. Le temps pourrait bien arriver alors des illuminés et des prophètes, de gens ayant la mentalité des Gapone, des Tolstoi, des Gandhi. Le temps aussi des charlatans et marchands d'orviétan social. La paysannerie asiatique et semi-asiatique offre pour de tels individus un terrain fertile. Ils pourraient nous causer plus d’une surprise. Nous devons être préparés à ces choses-là, et non à voir se répéter les révoltes des généraux d'immédiatement après la grande guerre. Pour celles-là, c'est fini, et plus encore pour les conditions sociales et politiques d'avant la Révolution.

Les formes d'événements à venir se laissent difficilement

’ È - e © 3 L e e # 7° prévoir. Mais il est un point qu'on peut d'ordinaïre prédire sans hésiter : ils seront autrement faits que ceux du passé, fussent-ils de la même espèce. Marx s’est déjà égayé dans son & Dix-huit Brumaire » (1) de ces révolutionnaires français

1) Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, traduction Léon Rémy. Paris, Schleicher, 1900.

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