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Que faire

A. — Les gardes blancs dans l’émigration

« Que faire ? » C’est la question que le grand socialiste russe Nicolas Gavrilovitch Tchernychevsky adressait en 1863 dans le roman qui porte ce titre (1) à la jeunesse révolutionnaire de Russie luttant pour des formes nouvelles d'Etat et de vie. Cette jeunesse se recrutait presque exclusivement dans les milieux intellectuels, qui, de leur côté, venaient très souvent de la noblesse. Le prolétariat, qui, à cette époque, n'existait pas même encore en Russie comme classe ayant conscience d'elle-même, est depuis arrivé à une telle importance qu'il a pu, non pas encore, à la vérité, dominer lui-même l'Etat, mais enfin porter au pouvoir une organisation qui l’exerce au nom

\ du prolétariat, mais autocratiquement, qui lui accorde même . une situation privilégiée, mais avec cela lui enlève, comme à toute autre classe ou catégorie toute liberté d’action. Ce carac-

tère singulier d’une organisation d'Etat n’a été dû qu'à la rencontre de conditions tout anormales, résultat des monstruosités de la guerre mondiale. Une telle anomalie ne pouvait durer longtemps, elle marche maintenant à sa fin. Et alors surgit de nouveau, comme en 1863, pour les socialistes de la Russie, cette question : « Que faire » pour élever la nation russe de la misère de l’autocratie à des formes supérieures ?

Certes, cette question n’a plus aujourd’hui le même sens qu alors ; tout d’abord parce que l’autocratie qui est à combattre est aujourd'hui une autocratie tout autre, mais aussi parce que les classes qui interviennent en combattants dans

(1) Que faire ? a paru en traduction française à Milan, chez Bignami, en 1878.

l'évolution politique et sociale, se différencient beaucoup de celle de 1863. Mais surtout parce que la question aujourd'hui n'est plus de théorie, elle est d’action. Théoriquement, notre conception en face du bolchevisme est depuis longtemps fixée. Aujourd'hui, c'est de la question politique qu’il s agit : Que devons-nous faire si le bolchevisme vient à chanceler, si une msurrection la menace ?

Que ce ne soit pas une question oiseuse, une preuve convaincante en est le manifeste, déjà plusieurs fois cité iCI, de l'Exécutif de J'I O. S. aux travailleurs de Russie, manifeste qui doit sa naissance à la constatation de ce changement imminent. Discuter cette question est une nécessité d'autant plus urgente que, malheureusement, les socialistes de Russie eux-mêmes ne sont pas d'accord sur la réponse qu ils doivent y donner.

Il s’agit ]à surtout des socialistes de l'émigration. Sans doute, il y a encore en Russie des socialistes non-bolchevistes, d'excellents camarades, mais beaucoup d’entre eux vivent en prison ou en déportation. Il est tout à fait impossible d'estimer le nombre de ceux qui se trouvent encore en liberté, car seul le secret le plus strict sur leurs opinions les assure contre h police politique. Une libre discussion avec eux est totalement impossible.

Au contraire, il n’y a pas de raison pour ne pas mener cette discussion au sein de l’émigration, dont sont presque tous les Russes qui se sont fait connaître comme socialistes et sont encore comme tels au nombre des vivants.

À côté de l’émigration des démocrates et sociahistes de Russie — deux catégories qui n’en font presque qu'une — il Y à aussi une émigration d'éléments pareils d'Italie.

Les deux émigrations ont beaucoup de points communs mais sur un point elles se différencient. L'émigration italienne se compose exclusivement de socialistes et de démocrates bourgeois. Chez les Russes, au contraire, à côté de cette émigration, il y en a une autre, foncièrement différente, émigration de ré«ctionnaires, de membres de la dynastie russe, de grands propriétaires fonciers, capitalistes, bureaucrates, officiers de l’ancien régime. Une pait d’entre eux s’est assurément résignée à

son sort, peut-être même s'y est-elle fait une existence confortable et ne songe-t-elle pas à s'exposer à de nouveaux dangers et à un avenir incertain en prenant part à un soulèvement révolutionnaire. | Mais une autre partie ou bien n’a pas aussi bien réussi ou bien conserve encore assez d'énergie pour s'engager dans 6 de nouveaux combats ou assumer de nouveaux risques. Cette partie compte encore qu'il lui sera un jour possible de retourner en Russie. Mais même cette partie ne constitue pas une masse unie. Le nombre n'est pas petit de ceux qui, dans ses rangs, sont unis seulement par le regret de la patrie absente. Ils n’aspirent qu'à la liberté économique afin de pouvoir se refaire une existence dans leur ancien pays. Cependant, une partie non négligeable n'a pas de sentiments aussi pacifiques. Ces gens veulent le retour de l’ancienne société et du rôle brillant qu'il y jouaient, et ils attendent l'occasion d'amener cette réalisation-là. Comme tant d’autres, ils ont oublié qu'il y a eu en Russie une grande Révolution dès mars 1917, que la Révolution russe n’est nullement l’œuvre des bolcheviks, que ceux-ci l'ont uniquement canalisée dans certaine direction, monopolis:e à leur profit et finalement ruinée.

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Ces révolutionnaires se figurent que si les bolcheviks chancellent, c’est toute la Révolution qui est remise en questio1. S'il arrive des troubles en Russie, ils croiront avoir vent d'une aube nouvelle et vite ils courront là-bas pour renouveler les hauts faits des Kornilov, Koltchak, etc. Pas de doute, ce danger qu'indique le manifeste de IT. O. S. existe. Mais nous ne devons pas, sans y regarder de près, accepter des gardes blancs leurs illusions.

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