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Ce n’est avec un sentiment ni de triomphe ni de joie malicieuse que je fais ces constatation, c'est avec une profonde tristesse, Car la faillite du plan quinquennal qu’elles annoncent aiteindra tout d'abord la masse du peuple
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russe elle même, $es paysans et ouvriers, ses ingénieurs el professeurs, ses médecins et ses savants. Les communistes seront les derniers à ressentir le mal. Ce qui nous: sépare d'eux, ce n’est pas le but qu'ils veulent atteindre par le plan quinquennal : il tend en effet à élever la Russie à un stade supérieur, à accroître le bien-être de ses masses. Ce que je leur reproche avant tout, plus encore que les moyens affreux qu'ils emploient, c'est que ce but, ils ne l'atteindront pas et que leur plan ne réalisera qu'une chose : maintenir et renforcer la base sur laquelle il est édifié, à savoir l'immense misère et la dégradation de tout le peuple russe.
Ce n’est pas la première fois que j'ai le chagrin de devoir constater que les méthodes du communisme russe aboutissaient fatalement au contraire de ce qu'elles promettent. J'ai été dans le même cas dès les dernières semaines de 1917 et les premières de l’année suivante, alors que les bolcheviks promettaient d'instituer la dictature des | Soviets — non pas encore celle du Parti communiste, et . non pas encore celle du prolétariat seul, mais celle des prolétaires et des paysans. De cette dictature devait censément surgir une sociélé socialiste.
Presque tous mes amis politiques étaient alors enthousiasmés de cet événement. Que j'eusse aimé à me joindre à eux !
Île me disais bien : Si Lénine a raison, vain a été tout le travail de ma vie, consacrée à répandre, appliquer et développer le monde d'idées de mes grands maîtres Marx et Engels. Je savais naturellement que Lénine prétendait être le plus orthodoxe des marxistes. Mais s'il réussissait dans ce qu'il entreprenaiït et promettait, c'était la preuve que l’évolution sociale ne suit pas des lois rigides et que c’est une idée fausse de croire qu'un socialisme moderne viable ne puisse prendre un développement indépendant que là où un capitalisme industriel supérieurement dé-
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veloppé a créé un prolétariat industriel développé non moins supérieurement.
Cette idée, les marxistes de Russie l'avaient énergiquement soutenue. Ils se distinguaient par là des autres socialistes de Russie, lesquels croyaient que la communauté des terres, telle qu’elle régnait encore dans le willage russe, quoique en voie de disparition rapide, facililerait en Russie plus qu’en tout autre pays l'édification d'une société socialiste.
Les marxistes combattaient cette conception comme ulopique. Ils étaient convaincus que la Révolution attendue par eux en Russie ne pouvait qu'y frayer la route au complet développement du capitalisme. C’est seulement quand celui-ci serait parvenu à un haut degré qu'une société socialiste deviendrait possible. Les pays de l'Occident de l'Europe devaient nécessairement devancer l'Orient sur le chemin du socialisme.
Lénine partageait cette conwiction avec les ‘autres marxisles jusqu’à la Révolution de 1917. Il se produisit alors un fait absolument inattendu : les évènements donnérent d'un coup à Lénine, l'émigré illégal jusque-là réprouvé, forcé de se cacher quand il mettait le pied en
| Russie, la plénitude du pouvoir dans l'Etat. Ce Verligineux
revirement du sort lui tourna la lête et tourna aussi en sens inverse ce qui avait été jusque là sa conviction théorique. ll crut soudain que la catégorie des ouvriers d'industrie, Sl Peu nombreuse, si retardataire en Russie, serait tout d'un coup capable de sauter d’un bond dans le socialisme el d'opérer dans l'Etat tout entier la transformation socia-
liste. Ils ne le Pouvaient, il est vrai, que s'ils se laissaiznt :
conduire par un &roupe d'idéologues ayant de la hardiesse et point de scrupules, comme Lénine lui-même et ses parlisans, les bolcheviks.
S'ils réussissaient à réaliser leurs espoirs et leurs promesses, ce serait un succès gigantesque pour eux et pour le peuple russe. La théorie du marxisme ne pouvait plus être maintenue. Elle était convaincue d’erreur, mais en
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revanche était réservé au socialisme un triomphe éclatant: on prenait la route de la suppression immédiate de toute misère et de toute ignorance des masses en Russie et on la montrait au reste du monde.
Que j'aurais volontiers cru cela possible! Que je me serais volontiers laissé convaincre! La plus forte, la mieux fondée des théories doit céder la place quand elle est réfutée par les faits. Mais, à la vérité, ce sont des faits qu'il faut, non pas seulement des projets et des promesses.
Bien qu'ayant des doutes, je considérais cependant les premiers pas des bolcheviks avec un intérêt bienveillant. Je tenais pour impossible qu'ils parvinssent tout de suite au socialisme, comme ils l’imaginaient. Mais après tout, c'élaient des hommes intelligents, riches de connaissances, et 1ls avaient conquis un grand pouvoir. Peut-être réussiraent-ils à frayer, pour le relèvement des masses travailleuses, des voies nouvelles dont les peuples de l'Occident même pourraient recevoir des enseignements.
Toutefois, mon complaisant espoir.ne fut pas de longue durée. Je vis de plus en plus clairement, à mon grand chagrin, que les bolcheviks se méprenaient totalement sur leur situation, qu'ils s'attaquaient sans réflexion #à des tâches pour la solution desquelles toutes les conditions faisaient défaut, et que, dans leur effort pour réaliser l'impossible par la force brutale, ils s’engageaient dans des Voies où les masses ouvrières ne seraient pas économiquement, intellectuellement, moralement relevées, mais plutôt abaissé:s plus profondément encore qu'elles ne l'avaient été déjà par le tsarisme et la guerre mondiale.
Îe me crus alors obligé d'adresser aux bolcheviks des avertissements pressants pour les détourner de la route qu'ils prenaient. Je le fis, la guerre durant encore, pendatn l'été 1918, dans mon livre : La dictature du prolétariat (Vienne). Je me regardais comme d'autant plus fondé à faire entendre mon appel d'avertissement que; tout de suite après la social-démocratie d’ Allemagne et d’Autriche, il n’y en avait aucune avec laquelle mes rapports fussent — et soient — aussi étroits qu'avec celle de Russie.
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En relations des plus suivies avec l'émigration socialistes russe depuis 1880, j'ai eu le bonheur de gagner l’amilié des fondateurs de la social-démocratie russe, surtout Axelrod, mais aussi Plekhanov, Vera Zassoulitch, Leo Deutsch. Les membres de la génération plus jeune des social-démocrates russes m'ont fait l'honneur et la joie de me compiler, lout comme ils faisaient Plekhanov et Axelrod, parmi leurs maîtres.
Une bonne partie d'entre eux devinrent aussi mes amis personnels, aussi bien, d’un côté, Martov, Dan, Abramouitch, etc. que, de l’autre, Lénine, Trotzki, Rakovsky, elc. avec lequels furent un lemps étroitement liés Parvus et Rosa Luxembourg. Dans ce commerce des plus étroits et des plus actifs avec mes amis et disciples russes, qui date à présent d'un demi-siècle, nous nous stimulions mutuellement. C’est à cette circonstance avant icut que je dois ma compréhension de ce qui se passe en Russie.
L'heure était maintenant arrivée de m'acquitter envers mes amis russes de ma gratitude Pour ce que j avais appris d'eux en prenant ma part de leurs discussions intenses sur la route à prendre. Je le fis Pour sauver ma conscience. non parce que j'attendais un résultat pratique. Comment ur ouvrage allemand isolé eût-il Pu, paraissant à Vienne en pleine guerre, agir sur Pétrograd et Moscou 2? Il ne fut mime pas connu de la plupart des bolcheviks. Mais eût-il même été lu qu'il devait resier sans effet. Ils ne pouvaient plus reculer sans se renoncer eux-mêmes. La logique des faits a toujours été plus forte que celle des idées.
Cependant, beaucoup de mes amis politiques en Allemagne et en Autriche désapprouvaient mon intervention contre le bolchevisme et ik demandaient qu’on ne ln: apportät dans celle œuvre ni trouble ni découragement. Des mesures que je considérais comme des fautes tout à fait absurdes ct funestes leur apparaissaient comme de simples grains de beauté, soit Conséquences passagères de la guerre,
soit rançon à payer PAT Toule pratique nouvelle, maladies infantiles de La Première jeunesse.
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Pour moi, lout au contraire, l’action ultérieure du bolchevisme n’a fait que confirmer la conviction que je m étais formée de ses actes dans le premier semestre de son existence et de mes conceptions théoriques fondamental es. Je soutins alors mon point de vue dans le livre intitulé l'errorisme et communisme (1) en été 1919. Quand ÎI rotzki fit, l'année suivante, paraître une réponse e portant le même re, je réphiquai en. 1921 dans l'opuscu le De la démocratie à l'esclavage d'Etat (2). Ces ouvrages ne lrouve- | de contradiction chez mes amis politiques, ment, les bol Le n'élaient plus depuis 8. En un point seulement, beaucoup de mes
mocrales se séparaient de moi. Ils ne ME
vaient — et souvent ils ne peuvent jusqu à présent — se
résoudre à admettre mon idée, que le s actes effectifs, quoi- « e ?
que non pas les intentions, des bolcheviks sont devenues
contre-révolutionnaires.
ss l, mon ami Axelrod, déjà cité, m'a depuis le comrent approuvé en tout. Îl était arrivé, indépendamae de - aux mêmes conclusions. De tous les soctalé ém nocrates russes, il fut constamment le plus près de mot. ec tous les autres, il m'est de temps en temps arrivé de
érer sur tel ou tel point, comme cela m'est arrivé avec d'autres social-démocrales, même mes amis les plus intimes. ela va de soi. Mais entre Axelrod et moi, jamais il ny cut de divergences d'opinion. Nos appréciations du bolchevisme ont loujours été d'accord. Mon cher ami est mort en 19286. Je regarde la rédaction du prés sent ouvrage comme une obligation ep entaire qu'il m a laissée.
Îl n’est que la suite et le complément des trois ouvrages déjà nommés, publiés par moi au cours des trois premières années du régime ue isles. C’élaient des années de guerre. La décade d'années de paix qui s’est écoulée depuis n’a pas embelli la figu:e du bolchevisme. Au con-
4 4 toire.
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(1) Traduction française de N. Stchoupak. Paris, Povo’ozsky. (2) Von der Demokratie zur Staatssklaveret.
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