Le bon Célime: poème anodin
Un philosophe , peut-il se faire un instant poète ? Pourquoi pas? Les poètes se sont-ils jamais gênés de se faire philosophes, particulièrement à l'heure de leurs dîners ? C'est donc là un droit de représai^ les, qui ne saurait être sérieusement contesté.
Je n'ignore point, que nous rencontrons ici l'opinion de l'illustre Platon, qui, aux yeux d'un philosophe, mérite bien quelques égards. Platon, bien qu'il eut sacrifié aux Muses, dans son jeune âge, assure que dans une République bien tenue , ce qu'il y a de mieux à faire des poètes, c'est de les mettre à la porte, en leur versant des parfums sur la tête et les ornant de bandelettes.
Et savez -vous pourquoi il use envers eux, de ce
procédé violent, quoique plein de politesse? C'est pour éviter qu'ils ne corrompent les mœurs des femmes de sa république, qui, suivant ses prescriptions, doivent être communes et se montrer au gymnase, sans autre vêtement que leur vertu! — Ce dernier et joli mot, est de l'auteur de Timée , cela va sans dire. — "
Corrompre les mœurs de femmes placées dans ces conditions, cela paraît difficile , à des gens comme npus, enfants naïfs du xix« siècle; mais pour la belle antiquité c'est une autre affaire !
Qu'il fait donc bon, ciel clément, de s'appeler Platon et d'être patronné par l'Université, pour débiter impunément^ de si belles choses! Mais, si vous et moi, lecteur, nous nous avisions d'en produire de pareilles, cela pourrait bien ne pas tourner aussi agréablement.
Remarquons en passant, que le fondateur de l'Académie , n'envisage que le cas où le délit est commis par un simple citoyen , et non par un philosophe. Une telle énormité, ne paraît pas entrer, pour M, dans le domaine des choses possibles; mais si^ par aventure, elle se réalisait, il est grandement probable, autant qu'on peut en juger à cette distance, que
notre éminent législateur, vu Taggravation du délit, résultant de la qualité du coupable, n'hésiterait pas à remplacer les parfums et les bandelettes, par les étrivières.
Concluons que, à propos de poésie, Platon a manqué là une magnifique occasion de se taire , et que tout citoyen, malgré son dire, demeure en possession du droit imprescriptible de faire des vers. Il est vrai que, parallèlement, le public conserve le droit, non moins imprescriptible, de ne pas les lire du tout. — Cela est évident. — Et c'est ce qui constitue, en bonne justice, le seul châtiment qui puisse être imposé au poète , qui commet le grave délit d'ennuyer son monde. Châtiment plus humain et plus digne de notre siècle de lumières , que l'expulsion du territoire, avec ou sans accompagnement de parfums et de bandelettes.
Armé de mon droit , cher lecteur, et sans souci des menaces d'un maître que j'admire, malgré ses défaillances, je me suis donc mis à faire un poème, bien que mes études et mes méditations, ne parussent pas me pousser de ce côté. Comment cela s'est-il fait? Je n'en sais absolument rien. Demandez à l'alouette pourquoi elle chante, quand vient son heure. Elle
n'en sait pas davantage. La pensée, que dis-je la pensée ? le désir impérieux , l'attrait irrésistible , m'en sont venus spontanément, et m'ont mis aussitôt la plume à la main, sans que j'eusse songé, un seul instant de ma vie, à une œuvre de ce genre. Donc s'il y a délit , suivant les doctrines de Platon, ce délit est au moins affranchi de toute préméditation , circonstance qui en atténue beaucoup la gravité.
Après ça, si je voulais le prendre d'un peu haut, et entrer, de plein pied, dans la philosophie qui, ainsi que le lecteur a du le comprendre, est plus spécialement ma partie , je pourrais peut-être bien donner une explication satisfaisante du mystère. Mais il nous faudrait pénétrer dans le mécanisme des lois de Dieu , et cela nous entraînerait un peu loin. Il est prudent d'y renoncer, devant cette considération majeure , que les préfaces ont besoin d'être courtes.
Je vous ai donc fait, pour un motif ou pour un autre, un poème, mais un poème aussi peu épique que possible et que j'ai appelé, tout simplement : poème anodin.
Mais qu'est-ce , direz-vous, qu'un poème anodin ?
En attendant que de mieux inspirés , lui donnent im caractère plus agréable et plus digne, voici, pour ma part, comment je l'ai conçu.
La forme 4u conte, avec le sans façon qu'elle comporte ; un vers libre, parcourant toutes les nuances de l'expression , effleurant de temps à autre la vraie poésie, et descendant parfois, jusqu'à la naïve complainte; paraissant se jouer des règles, mais en réalité, ne les violant jamais au-delà des licences permises :
Le fond, une satire légère, respectant la dignité personnelle , mais s'attaquant, avec cet abandon gaulois qui nous va, aux préjugés régnants, à notre ignorance , notre logomachie, nos misères, en un mot, au burlesque et à l'atroce, ces deux aspects lamentables, sous lesquels notre âge rudimentaire , se présente encore aux yeux du philosophe. Enfin, à la lueur des idées remuées, faisant briller de temps à autre , les dômes étincelants de la cité promise,
Ge genre est-il nouveau ? Je serais bien en peine de le dire , attendu que je suis loin d'avoir fini de lire, les quatre ou cinq millions de volumes, peutêtre plus, que l'esprit humain a produits depuis qu'il s'est mis en train d'écrire. La vie est si courte d'ailleurs, que j'ai tout lieu de craindre, de ne jamais
terminer ce travail, qui, malgré les simplifications qu'a bien voulu y introduire le Khalife Omar, reste encore de beaucoup aii-dessus de mes forces.
Néanmoins si, conformément à ce que soutient <îertaine école critique , il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil , — ce qui revient à cette idée ingénieuse, que rien n'a jamais commencé — je suis disposé à admettre que le genre dont il s'agit, a d^à été pratiqué quelque part par quelqu'un. J'en demande alors bien pardon à ce quelqu'un inconnu, et je lui déclare ici, très sincèrement^ que mon intention n'a jamais été de l'imiter, par cette excellente raison que j'ignorais complètement , qu'il fut , oui ou non, imitable.
Quoi qu'il en soit, voilà l'œuvre telle quelle. Sa majesté le lecteur, l'appréciera ce qu'elle vaut. Si die lui donne le quart du plaisir, qu'elle m'a procuré , — malgré les quelques rognures d'ongle» inévitables, dans les moments difficiles, — il n'aura pas à se plaindre. Mais je n'ose en demander autant. Qu'elle parvienne à le distraire un instant, en lui fournissant un sujet de méditation et d'espérance, et son but sera largement atteint.