‹ Le bon Célime: poème anodinChapitre 2 sur 5 · PRÉLUDE · texte numérisé non relu

PRÉLUDE

[Jne nuit, me trouvant en proie à l'insomnie,

J'étudiais pensif, le drame de la vie,

Qu'autour de mon chevet groupait le souvenir,

Quand une voix d'en haut, qui me fit tressaillir,

— Voix qui souvent la nuit, parle au cœur du poète,

Et lui transmet du ciel, l'intention secrète, —

M'ordonna de transcrire ici l'impression.

Que produisait en moi, la sombre vision.

c( Mais Seigneur, dis-je alors, comment vous satisfaire,

Comment oser chanter le mal qui sur la terre,

A fait de la nature un vaste pilori.

Pour cette oeuvre il faudrait le luth d'Alighieri ? »

« — Erreur, me dit la voix, dansles temps où nous sommes,

Les ac^iords solennels ne plaisent point aux hommes.

Il leur faut des produits dont la digestion

Se fasse, en leur esprit, sans nulle émotion.

Et tout penseur adroif qui Vise aies instruire, Ne doit pas oublier qu*ils demandent à rire.

Garde-toi donc, enfant, d'aventurer ta main, Sur un luth dont les sons rappelleraient l'airain, Car tu peux être sur qu'en lisant ton ouvrage. Le lecteur dormirait à la première page.

Suis mes conseils, et pour ne pas être ennuyeux, Evite prudemment le genre sérieux. »

« — Bien, Seigneur, je suivrai votre avis salutaire.» Et c'est ainsi, lecteur, que voulant te complaire, J'ai chassé loin de moi les brumes du chagrin Et me suis efforcé de prendre un tour badin.

En un mot, c'est ainsi, puisqu'il faut te le dire, Que pour ne pas pleurer, je me suis mis à rire.

Où le poète fait sa petite invocation, à Texemple de ses devanciers, mais d^une manière sensiblement différente.

Muses ! Diane ! Apollon !

Qui d'abord invoquer, dans le sacré vallon ?

Le noble métier de poète,

N'est pas commode assurément.

Puisque dès le commencement,

Une difficulté m'arrête.

Parler de muses aujourd'hui, Cela pourrait-il se comprendre, Devant un siècle qui produit Tant de lumière et tant de cendre ?

Je ne le pense pas. Ces vierges qu'autrefois , Sous les myrtes en fleurs, vers les riantes rives, Le poète implorait de sa plus douce voix.

Se sauvent au sifflet de nos locomotives.

Et sourdes à la voix qui les appelle en vain, Se cachent en des lieux qui n'ont pas de chemin. Quoi de plus naturel ? En sortant de l'Hymette, Cette odeur de charbon doit porter à la tête Et soulever le cœur. Mais le chemin de fer, Se trouvant, malgré vous, filles de Jupiler ! La seule voie offerte, à cette heure au poète, Muses, quand il devrait, privé de vos secours, Pour produire des vers se donner la suette, Il lui faut bien, hélas ! rompre avec vos amours.

Diane, je le confesse, Est une admirable déesse, Dont la jambe est bien faite et dont le pied léger, Lasserait à courir les muscles d'un berger ; Mais du pauvre Actéon l'infortune cruelle, Ne me dispose guère à faire à cette belle, Une invocation qui, suivant son humeur, Pourrait, en prétextant d'offense à sa pudeur, La pousser à loger deux cornes sur ma tête.

Me préserve le ciel d'une pareille crête !

Laissons donc en repos, sous son pâle rayon, Cette reine des nuits, tandis qu'Endymion, Intrépide entre tous, écartant une branche.

Se hasarde à lorgner le contour de sa hanche, Et le profil divin qui fit tant de jaloux.

•Quant à moi je crains trop d'exciter S07i courroux ;

Et, s'il faut Tavouer, en mon âme inquiète, J'éprouve, malgré moi, une terreur secrète.

Quand on parle des gens qui peuvent vous changer En cerf! on sent qu'il faut beaucoup les ménager.

ciel ! un hiatus ! La chose est un peu dure.

Et c'est en commençant , d'un très fâcheux augure. Il est vrai qu'en hauts lieux, sur le Parnasse assis, On en pourrait montrer de fort bien réussis.

Mais, comme le dirait notre illustre Molière, Quand on veut imiter les gens dans leur manière, C'est par les beaux côtés qu'il faut leur ressembler Et non pas les vilains. A ne vous rien celer. Je trouve le conseil fécond et salutaire.

Cependant, entre nous, est-ce si grosse affaire. Que de voir se heurter deux lettres dans un vers, Qui sans cet accident, n'aurait pas de revers ? Eh ! madame, après tout, ne veuillez pas l'omettre, Quoique vous en pensiez, des péchés à commettre. L'hiatus, à coup sûr, est le plus vite fait.

D'aillem's l'homme n'est pas parfait, Et vous conviendrez bien qu'en somme.

Un poète n'est pas autre chose qu'un homme, Bien qu'il soit plus rêveur et plus ébouriffé. Voilà pour l'hiatus. A propos de césure.

Il faut vous résigner, je vous en fais l'aveu, A la voir quelquefois en fâcheuse posture.

Et du chaste Boileau se soucier fort peu.

Mais quant à ces longs vers que du haut de la scène , Prodigue à ses amis, la vieille Melpomène, Je ne vous promets pas d'en débiter toujours; Vous en aurez de longs, mais aussi bien de courts ; Du hasard souverain, le souverain caprice En fera la police.

Il convient au commencement De vous le dire franchement, Afin que si par aventure, Vous n'aimiez en pâture, Que ces superbes vers qui, pour l'alignement, Sont de force à lutter avec im régiment, Vous puissiez , tout d'abord , vous sauver da déboire Que vous réserverait le cours de cette histoire. Si vous la poursuiviez ainsi jusqu'à la fin.

Moi, je ne puis ici promettre qu'une chose, C'est de vous éviter ce sommeil incertain Que procure un sermon saupoudré de latin.

Encore, à dire vrai, je n'ose Vous assurer de réussir; Car empêcher les gens de bailler, de dormir.

En leur contant des vers, n'est pas toujours facile; On n'y peut parvenir qu'en étant fort habile.

Mais que cette digression, Ne fasse pas manquer mon invocation.

Je ne puis Téviter, car depuis Tllliade, Qui nous vient d'assez loin, jusqu'à la Henriade, Le poète, au début, toujours interpella Quelqu'un ou quelque chose.

Or, on ne peut faire mieux, je suppose, Que d'imiter ces grands exemples là.

Mais qui donc invoquer? question fatale, Tu fais dans mon esprit, ce que fait la rafale Qui soulève les flots de l'océan profond.

Je sais parfaitement qu'il me reste Apollon, Ce dieu dont la statue orne le belvédère Du Vatican, palais de notre très Saint-Père.

Mais véritablement je n'ose vous parler.

D'un être qui tout nu, veut toujours s'étaler, Et, qui devant le monde, a l'impudence insigne De n'avoir pour habit qu'une feuille de vigne I Tout dieu qu'il est, comment ici le présenter ? Par respect pour les mœurs, je n'ose le tenter.

Faut-il parler plus clair? si de cette cohue Du vieux ciel des païens, je passais la revue, Depuis le grand Jupin Jusqu'au boiteux Vulcain, Je n'en verrais pas un, j'en ai la certitude. Dont je voudrais troubler la douce quiétude, En lui lançant au nez une invocation, A l'efifet d'en tirer une inspiration.

Ce n'est pas par dédain pour la Mythologie, N'en croyez rien. Je l'aime et la trouve jolie, Mais de loin, accroupie à l'ombre du passé, Et pour ne m'en servir que dans un cas pressé. Il faut donc laisser là, cette affreuse cohorte De vieux olympiens : le diable les emporte Si ce n'est fait. Mais qui donc invoquer, bon Dieu?

Bon Dieti! mais tu l'as dit, ô mon pauvre poète,

Et du hasard le jeu Te sert bien à souhait, en ton heure inquiète. Oui c'est Dieu, dont le nom, pôle de l'univers, Doit être invoqué seul, au début de ces vers, Que lui-même inspira, car lui seul nous inspire. Arrière donc, païens I De l'étemel empire Éternel souverain, daigne exaucer mes vœux ;

Fais que mes vers naissent heureux.

Et que voulant conter de ce pauvre Célime, L'histoire politique aussi bien que l'intime, Je parvienne à mon but assez adroitement,

Et sans trop de désagrément.

Fais aussi, Dieu puissant, créateur de ce monde. Toi qui connais si bien la bêtise profonde, De cette humaine espèce encore en ses maillots, Que je puisse en mes vers à l'allure sincère, Parler sans trop exciter la colère, De l'immense tourbe des sots.

Accorde-moi surtout, la faveur peu commune, Mon Dieu, de ne pas trop ennuyer mon lecteur, De peur que tourmenté d'une humeur importune. Au diable il n'expédie et les vers et l'auteur.

Un mot sur la naissance et les parants de Célitae — Le farouche, quoique illustre, César, et la douce Marie — Époix qui se déleslent et néanmoins ont un ei^ant.

C'est une vérité notoire, Que pour bien écrire l'histoire De quelqu'un, il est bon de toujours comnieucer Par le confimencement. N'allez donc pas penser Que je me permettrais, en cette circonstance, De ne pas vous parler d'abord, de la naissance De mon héros.

Et de ne pas vous dire quelques mots De ses parents. C'est de toute justice.

Et quand il s'agirait d'Alexandre- le-Grand

Ou de Jocrisse, Je ne saurais choisir un début différent.

Commençons donc ainsi : la mère de Célime Était un ange de bonté, Qui ne montrait de volonté, Que pour le bien. Sa constante maxime, Était qu'il valait mieux souffrir, Même au besoin mourir, Que de nuire au prochain ; et sa douce figure

Était l'expression de sa noble nature.

A seize ans orpheline et mourante de faim,

Elle s'était donnée au père de Célime,

Pour un morceau de pain.

Ce dernier n'avait pas les airs d'une victime, Il s'en faut de beaucoup. C'était un vieux héros. Héros, des anciens temps, chargé d'ans et de gloire. Et toujours prêt à vous rompre les os, D'une façon très péremptoire.

Dans ses petits raisonnements, Il estimait qu'une rapière.

Qui vous entre devant et vous sort par derrière, Est le meilleur des arguments.

Quant à la politique, C'était un des sujets qu'il traitait sans réplique, Ne trouvant, à ses yeux, un gouvernement bon, Qu'à la condition qu'il usât du bâton.

Toute difficulté qui s'élevait confuse, Se fondait aux rayons de sa science infuse ; Mais malheureusement dans la discussion, Il ne pouvait souffrir aucune objection.

Dans son extérieur, il avait l'air farouche, Bien qu'il eût cessé d'être louche.

Depuis qu'il avait pris le deuil D'un œil.

Cet accident lui vint d'une balle cruelle.

Et, dans un certain sens, parvint à l'embellir, Si toutefois on peut parler sans défaillir, De l'embellissement d'une figure telle.

Il est vrai qu'il avait encor, depuis le front Jusqu'au menton, Une profonde estafilade Qui lui compromettait tant soit peu la façade . Mais en réalité, ce n'était point un mal, Car ceta lui donnait un air plus martial.

- Témoignage nouveau, qu'il n'est point de médaille, Qui contre son revers, n'ait un endroit qui vaille. — Extrêmement brutal pour ses inférieurs, Il était plein d'égards pour ses supérieurs.

Et quant à ces derniers, à ne vous rien omettre, Voici comment toujours, il terminait sa lettre Quand il leur écrivait :

« Pour n'être point suspect, ce J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, « De votre magnifique et haute seigneurie, <( Avec ravissement et sans que je varie,

28 LK BON CÉLIME

(( I^ très obéissant sujet et serviteur,

« Du profond de mon cœur,

« Ma parole d'honneur! »

Il aimait follement cette étrange formule Qui paraît remonter au temps d'Aristobule. Enfin pour résumer^ en un mot, son portrait, Il suffit S'ajouter qu'il était, trait pour trait, Quant à l'extérieur et surtout quant à Pâme, En tout point ropfK)sé de celui de sa femme.

Ces accouplements-là, disons-le hautement, Ne sont pas destinés à vivre heureusement; Tel vivait donc celui de Célime le père.

Pour aucun des voisins ce n'était un mystère, Aussi puis-je en parler, sans indiscrétion.

Et sans noircir en rien sa réputation.

Disons donc sans détour, que ce triste ménage, Sur tous ses concurrents brillait parle tapage. César, — c'était le nom de ce terrible époux — Parmi tous ses travers amoureux de scandale, Avait encor celui d'être bien plus jaloux, Que ne le fut jamais un tigre du Bengale.

Tout le long du jour il criait;

Sa pauvre femme suppliait ; Et puis le lendemain c'était la même histoire,

Qui reprenait sur le même air.

Si C3 n'était pas là l'enfer.

C'était au moins le purgatoire.

Cependant, — admirez par quel enchaînement,

Dieu voulut assurer le développement "" De son œuvre éternelle, —

Il arriva, qu'après quelque temps de querelle, La femme de César, dans ses flancs ressentit, Un doux revirement dont elle tressaillit.

Elle était mère et mère de Célime 1 Ce qu'elle eut de bonheur intime Dans ce mystérieux instant, Où par elle un esprit s'élança du néant Vers la réalité, nul ne saurait le dire ; Ce fut une joie, un délire.

Que Dieu seul comprit bien, parce qu'il l'inspira. Enfin, j'aurai dans peu, quelqu'un qui m'aimera, »

Se dit-elle, et depuis, reprenant du courage. Elle crut se trouver presque heureuse en ménage.

Suivant les admirables lois De la nature, après neuf mois De doux recueillement dans le sein de sa mère, Célime fut jeté dans cette vie amère, Les yeux en pleurs et maugréant Comme s'il eut déjà regretté son néant.

Mais C3 qui parut triste en cette circonstance,

Et sembla présager un avenir d'enfer.

Ce fut d'être obligé d'aider à sa naissanc3.

Avec un instrument de fer.

Sa mère en fut toute préoccupée, Mais le père César opposait triomphant, Qu'il augurait de là, que plus tard son enfant,

Serait un ferrailleur digne de TEpopée.

Et c'est ainsi lecteur, que naissent ici-bas, — Avant comme après boire — Nos funestes débats.

Mais en continuant cette touchante histoire, Nous verrons, à coup sûr, par les événements. Lequel était le vrai de ces pressentiments.

Enfance de Célime — Singulier naturel qu'il manifeste — Procédés d'éducation de son illustre père — Système de haute volée.

Les premiers moments de la vie

Sont une douce poésie,

Dont le cœur de la mère est Tâme et le foyer,

Et qui, pour quelques jours au moins, fait oublier,

Les malheurs dont ce triste monde

Abonde.

Je ne sais pas lecteur, et ne veux pas savoir, Quelle est, en ce moment, votre façon de voir, Sûr ce grave sujet qu'on nomme politique, Et secondairement sur le philosophique. Il se peut qu'à Minos, vous préfériez Platon, A César, Alexandre, à Lycurgue, Selon; Il se psut bien encor, que les nominalistes Ne vous paraissent pas valoir les réalistes.

Et que finalement, les plus fameux penseurs, Ne vous semblent, au lond, que de mauvais farceurs;

Tout cela se conçoit. Mais une chose sÊire, De votre esprit d'ailleurs , quelle que soit Tallure , C'est que vous admettrez comme moi, sans détour.

Que la première force/ en ce monde, est l'amour, Et que ce qui remplace, avant tout , Dieu sur terre , Ce n'est point Tempereur, c'est le cœur d'une mère l

De ce cœur maternel Qui renferme du ciel Tous les trésors d'amour, notre héros Célime, Ressentit en naissant, l'enivrement sublime.

Et ses commencements furent assez heureux.

Seulement il advint, qu'en rayonnant son âme Sur ce fils adoré, cette angélique femme, Suivit, sans y penser, un chemin dangereux.

Car elle fit ainsi, qu'il devint bon comme elle. Or chacun sait que dans cette lutte cruelle.

Où l'homme roule encor, comme un flot tourmentéj Celui dont la défense est la seule bonté, Ne peut guère éviter d'être écrasé sous l'herbe,

Ainsi qu'un ver obscur, sous les pieds du superbe.

D'un abord gracieux, Célime avait dans sa figure,

CHxVNT III 33

Ce doux rayonnement qu'une âme jeune et pure,

Manifeste au dehors, et l'azur de ses yeux , Etait comme un reflet de la splendeur des cieux. €ette comparaison, j'en conviens, n'est pas neuve, Mais c'est évidemment la preuve, Qu'elle est d'un excellent emploi, Et c'est précisément pourquoi, A mon tour j'ai pensé devoir en faire usage.

J'estime le moyen aussi simple que sage ; Et comme Poquelin, ce que je trouve bien, Parmi mes devanciers, je le déclare mien.

Mais revenons. Sans parler du visage, Ce bel enfant, possédait en partage , Beaucoup d'autres distinctions; De sorte que frappé de ses perfections.

De ses longs cheveux d'or, de sa tournure exquise, On l'eut pris volontiers pour l'ange gracieux,

Qui sur les beaux tableaux d'église, Figure à nos regards, le messager des cieux.

Aussi tous ses amis d'un accord unanime.

Convinrent d'ajouter à son nom de Célime, Celui plus doux encor de l'ange Gabriel ; Et ce nom le suivit comme un écho du ciel, Car c'est toujours ainsi que l'appelait sa mère, Quand elle lui faisait réciter sa prière.

Ce joli chérubin, en descandant des cieux, Avait pris avec lui, croyant s'en trouver mieux,

»U LE BON CÉLIME

Un excès de vertus parmi nous très nuisible : Il était trop humain et de plus trop sensible. Figirez-vous qu'un jour, trouvant un nid de rats Dont la mère attristait de ses nombreux dégâts, - Le logis paternel, et de ses dents voraces, Laissait en tous les lieux les déplorables traces, 1/enfant, pour le mieux voir, en prit un dans ses mains , Et le tint suspendu par le bout de ses reins. — Ce que c'est que de nous , pourtant ! ^- sa destinée Ayant alors compté sa dernière journée, Hélas! il arriva que le pauvre animal, Glissant, se laissa choir sur le centre vital De monsieur de Flourens, et que, de cette chute, Il rendit le dernier soupir à la minute.

Sort cruel, direz-vous, si jeune et puis mourir I Mais pourquoi sur ce rat si fort vous attendrir. Est-ce qu'en terminant sa fatale carrière.

Il n'avait pas aussi mis fin à sa misère ?

C'est là, convenez-en, un bienfait delà mort; De celui qui s'en-va ne plaignez pas le soit; Plaignez plutôt celui de ce pauvre Célime,

Qui se reprochant comme un crime Ce meurtre involontaire et dont en y pensant, On ne pouvait nier qu'il ne fut innocent.

Se mit c\ sangloter pendant une semaine.

Comme une Madeleine.

CHANT m 35

— J'en demande pardon à la sainte des pleurs. Mais ce joli dicton est passé dans nos mœurs. —

YII

Sa mère en le voyant en fut toute alarmée, Ne sachant pas d*abord, quel était le motif, Qui pouvait le plonger dans un chagrin si vif. Mais lorsque Gabriel, Témotion calmée Par ses embrassements, lui lit De son désespoir le récit , « mon fils, lui dit -elle, en sa douleur profonde, « Hélas ! tu n'es pas né pour vivre dans C3 monde ; « Le ciel en te faisant présent d'un pareil cœur « A préparé pour toi des trésors de douleur : « Si pour un tel motif ton âme est attendrie, « Enfant, que feras-tu dans le cours de la vie ? » Et son sein maternel sous la peine étoulFant, Répondit par ses pleurs aux pleurs de son enfant.

Mais le père César, ayant connu la cause

De cet attendrissement ,

Se mit à prendre la chose

Tout autrement.

Allongeant à son fils la pointe de ses bottes,

Il jura que toujoui*s, il en aurait autant.

Quand il le trouverait devant lui sanglotant.

« Des pleurs, chez toi, dit-il, est-ce que tu radotes ?

36 LE BJN CÉLIME

Je n'ai jamais pleuré moi, quoique déjà vieux, « Et je ne m'en porte que mieux ! »

Bien que le procédé fut au moins un peu leste,

César avait le droit, et nul ne le conteste ,

D'agir ainsi , puisqu'il se trouvait le plus fort.

Mais il ignorait, j'imagine, Que le cœur d'un mortel n'a pas avec l'échiné

Un bien direct rapport.

Et la preuve, c'est que ses farouches menaces, Ne laissèrent aucunes traces.

Et que, bien loin d'en avoir peur, Célime, en grandissant, n'en devint que meilleur.

A quelque temps de là , s'en allant dans la rue , Notre héros se sentit l'âme émue,

A l'aspect d'un enfant

Demi-nu, grelotant

De froid et de misère.

Il récitait tout bas une prière,

Et sa figure en pleur,

A toucher de pitié.

Rappelait une fleur Sur laquelle en marchant on aurait mis le pied.

Courant à lui, Célime, Avec bonté lui dit: « Mais quel est donc le crime.

« pauvre délaissé, qui pèse ainsi sur toi, (( Pour être demi-nu, tandis qu'il fait si froid? » « — Mon crime, dit Tenfant, hélas ! c'est la misère ! » c( — La misère, grand Dieu! deviens alors mon frère, (( Et que ce vêtement, dont je sens le remords (( Devant ta nudité, enveloppe ton corps, « Et le garde du froid. Daigne l'accepter, frère ! <( Je suis sur qu'en rentrant chez moi , ma douce mère, m Me récompensera d'un baiser sur le front (( Que les anges de Dieu, dans leur ciel m'envieront. » Et s'étant dépouillé, d'un geste magnanime, Son cœur s'épanouit dans un élan sublime.

Dire ce que Célime éprouva d'agrément De cet acte admirable, est chose très facile. Le doux père César, dont on connait la bile, Gratifia son fils très paternellement, De la plus somptueuse et classique volée, Qui jamais d'un mortel épousseta le dos.

Mais l'âme de notre héros.

N'en fut nullement ébranlée.

Et comme si son dos n'en eût éprouvé rien, Il ne voulut cesser de partager son bien Avec le pauvre, et sur ce point très inflexible, Mal*?ré les horions devint incorrigible.

Déplorable intervenlion d'un cousiu. — Fin tragique de Marie et d'Arlluir. -» Un très grand crime, parfaitement légal.

Je n'oserais^ je le confesse.

Tenter de vous prouver en rien, Que jamais plus de tendresse Qu'il ne convient^ Ne se manifesta de cousin à cousine.

Des cœurs la discipline Echappe à toutes lois, Et devant eux, je crois Qu'il est bon de ne point se donner pour prophète, Encor moins pour garant de leur vertu secrète.

Néanmoins, quand semblable à tel historien Que je n'ose citer, on n'ignore de rien,

On peut sur tous les points projeter la lumière ; Or, c'est précisément mon cas dans cette affaire ; Cette femme au cœur pur, de qui reçut le jour Célime, mon héros, m'apparut sans détour, Jusques dans les derniers plis de sa conscience. Vous pourrez donc me croire, en toute confiance, Quand je vous montrerai, sous leurs voiles discrets, De cet être charmant les pudiques secrets.

Je vous affirme donc, comme vérité pure,

Que cette bonne créature N'aimait pas son mari, qu'elle trouvait fort mal. Du côté du physique et surtout du moral.

L'amour, vous le savez, ne vit pas de contrainte; Il fuit quand on lui parle en prenant le haut ton. Et bien plus vite encor, quand on prend le bâton- Or, César^ — nous pouvons le déclarer sans crainte. Il ne nous entend pas - très malheureusement, Abusait un peu trop de ce dur instrument; Il l'employait à tout, dans les choses publiques. Presque aussi fréquemment que dans les domestiques. Ajoutons, pour parler d'un ton plus radical.

Qu'à la place du cœur, il avait une pierre. Capable d'ébrécher la plus forte rapière, Et de braver cent ans, l'acide d'Annibal.

Quelle est la Marion et non pas la Marie, Qui dans l'entraînement de sa bizarrerie, Aurait pu s'attacher à ce h i doux pandour, Et vous l'aiîner d'amour ?

Evidemment coin ;>' peut s'admettre.

Sa femme donc, sans rien commettre, Qui hors de son devoir, parvint à l'égarer, Pouvait très bien ne pas tout-à-fait l'adorer. Ainsi fit-elle, il faut bien vous le dire.

Mais devant sa vertu, que tout soupçon expire ;, Car pour moi, qui connus combien son cœur fut pur, Je puis vous attester, en narrateur sincère.

Que jamais elle n'eut, pour son cousin Arthur, Que la sainte amitié d'une sœur pour son frère.

Nous avons dit, je crois, qu'il se nommait Arthur : Bien des cousins légers furent son homonyme, Je ne puis l'ignorer ; mais ce serait bien dur. Convenez-en, que de lui faire un crime

Du choix de son patron.

D'ailleurs ici le nom

Ne fait rien à la chose.

Sa mère était la sœur, De celle de Marie et l'amour dans leur cœur.

Avait eu pour première cause, Le même toit et le même berceau.

Mais ce qui paraissait, sceller du divin sceau, Le lien fraternel de ces deux créatures.

C'étaient les purs baisers, que leurs jeunes figures , S'étaient souvent donnés à l'aube du destin.

Quand leurs lèvi-es puisaient le lait au même sein.

i2 LE BON CÉLIME

Jamais évidemment, sous le disque lunaire, On ne vit s*étaler plus saint attachement; Mais César, se trouvant chauve et sexagénaire, Ne pouvait y penser sans un frémissement.

Dès l'heure de malheur, où la pauvre fillette. Que la faim lui livrait, revenait de l'autel, Arthur avait reçu de lui, l'ordre formel, D'éviter avec soin, s'il tenait à sa tête.

D'effleurer en passant, l'ombre de sa maison. Opposant à son cœur l'inflexible raison, Arthur s'était soumis d'une façon loyale, Et César n'avait pu, malgré les goûts innés Que nous lui connaissons, pour le jeu des poignets, Autour de sa victime agiter le scandale.

Mais hélas, le destin.

Qui dans ses jeux cruels , fait souvent d'un pantin Un héros , et d'un génie, Un pauvre gueux, traqué jusqu'à son agonie, Comme une bête fauve, et mourant en prison , Tué par la douleur, ou bien par le poison ; Le destin, disons-nous, réservait à Marie,

Un lamentable jour,

Où du sombre Othello, la jalouse furie,

Devait avoir son tour.

César avait la cruelle manie De raconter l'histoire de sa vie

A tout venant. Aussi les villageois Robustes et naïfs, aimant de ses exploits , Le développement aussi long que sublime, Au cabaret voisin, dans un repas intime, L'invitaient-ils souvent, pour avoir le plaisir De Tentendre conter son admirable histoire, Incomparablement plus brillante après boire.

— Entre nous, pour charmer ses heures de loisir, Il faisait le métier de raconter en ville. — Un jour donc qu'il avait quitté son domicile, Pour aller au dehors, sur invitation, Débiter, à huis-clos, une narration

Qui devait le tenir au moins, sept à huit heures, Arthur après plusieurs luttes intérieures.

Comme le fer dompté par un secret aimant.

Sentit son cœur céder à travers son serment.

Pour un lointain voyage et pour toujours peut-être II allait fuir le toit où Dieu l'avait fait naître , Et devant les périls que l'immense océan ,

Entr'ouvrait à ses pieds dans son gouffre béant. Le pauvre voyagemr, voulut près de Marie, Puiser dans im adieu, l'espérance chérie, Dont le cœur a besoin, dans ces crises du sort. Où planent près de lui les ailes de la mort.

Il entra donc tremblant, auprès de sa cousine Qui, tout d'abord, étonnée et chagrine,

Voulut, malgré son cœur, Tobliger à la fuir.

Mais quand après un douloureux soupir, Arthur eut expliqué la cause de ses larmes, A celle qui depuis les heures du berceau.

De sa joie et de ses alarmes, Avait toujours été Técho, Tout aussitôt changea la scène.

« mon Irère ! combien je partage ta peine, »

Lui dit-elle tremblante, et pâlissant d'effroi. Mon Dieu! Mais qui pourra dans ces lointains rivages « Où la mort si souvent promène ses ravages, « Qui pourra s'occuper de toi ; <( Et quand par la douleur, ta pauvre àme épuisée,

« Réclamera du ciel la féconde rosée « De Tamitié, qui donc versera sur ton cœur « Le baume consolateur ? »

Et son cruel chagrin égarant sa bonne âme, Dans sa pudeur céleste ignorante du blâme.

Elle jeta ses bras autour de son cousin.

Comme pour Tempêcher d'accomplir son destin.

En cet instant, sous un choc se démembre Avec fracas, la porte de leur chambre, Et sur le seuil apparaît flamboyant, Un visage effrayant!

C'était César ! sa main tenait Farme fatale, Qui vous donne la mort en lançant une balle.

Son œil unique et sombre en ce moment hagard, Roulait dans son orbite un tragique regard, Et ses rares cheveux debout sur son front chauve, Vibraient comme les poils irrités de la fauve. Sa vue était horrible. A peine entre ses dents Put-il articuler : « Enfin ! je vous y prends ! »

Et dans sa fougue atrabilaire

N'obéissant qu'à sa colère, Il étendit d'un coup ces pauvres innocents, Brisés de désespoir, à ses pieds gémissants.

Puis comme si du fait, rien ne dut en paraître. Pour s'en débarrasser, tous deux les ayant pris,

• Il les jeta par la fenêtre, Sur un tas de badauds accourus à leurs cris.

Et c'est ainsi que la douce Marie La mère du bon Gabriel Prit le chemin de sa patrie :

Le ciel.

Procès et acquitlement de César. — Un triomphe iK)ur deux meurtres.

Vous comprenez sans peine ,

Qu'une pareille scène D'épouvante et d'horreur, Devait armer Thémis de son glaive vengeur.

Ainsi fut-il, lecteur, j'ai hâte de le dire ; Dans un sage pays qui ne connait d'empire Que celui de la loi, ce triste événement Devait être jugé très vigoureusement.

Donc, malgré ses hauts faits, son éclatante histoire , Le coupable ne put éviter le prétoire.

En vain comme autrefois l'illustre Manlius, Invoquait son surnom de Capitolinus ,

Pour se débarrasser d'une méchante afifaire,

César voulut vanter sa valeur militaire, Ses services brillants renommés en tout lieu ; Il eut beau se débattre et sacrer le bon Dieu, Il ne put éviter, malgré ses hauts faits d'armes De se voir empoigner, par deux braves gendarmes. Qui, n'ayant nul souci de son air martial.

L'eurent bientôt conduit devant le tribunal.

Après avoir bien purgé sa colère, Presque toujours le plus fier se modère.

C'est juste ainsi que César procéda.

Après beaucoup de bruit, son front se dérida. Et l'illustre inculpé bientôt se mit en quête, P'un avocat très fort, de poumons et de tête. Qui put, en s'étayant d'un savant plaidoyer.

L'extraire adroitement, de ce vilain guêpier.

Cet avocat doué d'une verve subtile.

Se montra dans l'espèce, extrêmement habile.

Il fiit précis, très clair, et surtout aussi court,

Qu'on peut décemment l'être, en parlant à la cour.

De plus, pour éviter 4'irnportuner son juge,

Avec ménagement, il parla du déluge.

Cita fort peu Cujas, Grotius, d'Aguesseau, Ainsi que les divers oracles du barreau.

Et ce fut, en un mot, seulement pour la forme , Qu'il promena son nez dans un volume énorme Qu'il tenait sous la main , et qui certainement, Aurait pu lui fournir plus d'un bon argument.

Tranchons le mot. La foule fiit heureuse De sa harangue habile et vigoureuse.

Mais le point où surtout , il parut sans égal , Ce fut quand s'appuyant sur le code pénal, — Article trois cent vingt-quatre — Il fit briller, d'une blancheur d'albâtre, — A la confusion De l'accusation — De son client la parfaite innocence.

Il faut en convenir, son succès fut immense.

Malgré l'austérité des lieux Les applaudissements les plus vifs éclatèrent, Et toutes les dames pleurèrent.

De leurs beaux yeux.

YI

César fut très flatté de tous ces témoignages ,

On ne peut le nier. Mais ce qu'il préféra, Comme lui présentant de plus sûrs avantages.

Ce fut quand le jury, par son chef déclara ,

A la face du ciel et dans sa conscience, Que rien n'était légal , comme son innocence.

Il fut donc acquitté, A runanimité.

Mais seulement, avec beaucoup de convenance, Le président lui fit un bout de remontrance, Sur le moyen cruel et vraiment singulier, Qu'il avait mis en jeu, pour vider son foyer. Quoique en termes polis, il lui fit bien connaître, Que de jeter ainsi les gens par la fenêtre, Bien qu*étant déjà morts, il n'en eussent plus mal. Etait un procédé légèrement brutal, Ainsi qu'il devait le comprendre.

César, en hoçnme adroit, n'eut garde de défendre, Un détail si léger, dans son opinion ;

Et, par égard pour la justice Qui pour lui se montrait propice, Il accepta, plein de soumission,

Cette petite remontrance, Donnant hautement l'assurance, Qu'à l'avenir, et dans un pareil cas.

On pouvait être sûr, qu'il ne l'oublierait pas !

Ce dernier mot, il faut le reconnaître,

Produisit sur les cœurs un grand contentement,

Car le malencontreux emploi de la fenêtre,

N'avait pas été vu très favorablement.

Aussi parut-il digne à la foule étourdie^ De clore les débats de cette tragédie.

Mais quand César, gonflé d'un juste orgueil, Du palais de Thémis enfin, franchit le seuil,

Ce fut alors une bien autre histoire.

I^s villageois groupés à l'entour du prétoire, Toujours fort disposés à l'admiration, Lui firent aussitôt, si grande ovation.

Qu'on eût dit être au jour où son grand homonyme, Vint dans Rome usurper le pouvoir légitime.

Avec enthousiasme ils prirent leur héros, , Se le bûchèrent sur le dos , Et l'ayant en tous lieux promené dans la ville. Comme l'humain bétail fait aux triomphateurs,

Le portèrent ainsi jusqu'à son domicile.

Frappant les airs de ses formidables clameurs : « Gloire! Gloire éternelle I A cet homme énergique, « Qui défendit si bien son honneur domestique. »

Et c'est ainsi lecteur que très légalement, César de meurtrier devint rapidement.

Aux yeux de tout le monde, encor plus admirable. Qu'il ne l'était avant ce crime abominable.

Douleur et désespoir de Célime après la mort de Sia mère. — A lire rapidement et même à passer.

Rassurez- vous lecteur, ne redoutez en rien, Une élégie en pleurs, dans le vieux goût païen, Sur ce triste sujet et ces sombres images.

Du monde je connais assez bien les usages.

Pour ne pas éviter de vous être importun.

Je ne puis d'autre part, ignorer que cjiacun A déjà bien assez de ses propres misères, Pour ne pas éprouver, pour celles de ses frères, Le désir naturel de ne les point ouïr, Quand surtout, il ne peut en rien, les adoucir. Je serai donc très bref, mais il faut bien vous dire Un mot, sur la douleur qui flétrit le sourire Aux lèvres de Tenfant, et lui fit entrevoir L'horizon de ses jours, voilé d*nn crêpe noir.

Voyez combien dans la nature Les contrastes sont curieux.

Quand éclatait la tragique aventure Que vous savez, Célime tout joyeux, Courait dans la prairie Et jouait sur l'herbe fleurie, Avec des papillons, qui, n'en ayant point peui-, Voltigeaient près de lui , comme près d'une fleur.

Tout-à-coup;... mais comment vous peindre cette scène. Ces cris désespérés, cette terreur soudaine ?..

Bah! mettons-y des points, ce sera plus tôt fait ! Mais ne croyez pas, s'il vous plait, Que je m'en tire ainsi pour éviter la peine; Rien ne serait moins vrai ; car dans un jour de veine J'avais précisément, sur ce sujet navrant.

Produit de très beaux vers dans le goût déchirant. Maison recopiant ce passage tragique, Je n'ai pu contenir ma douleur sympathique, Et j'ai senti mes pleurs mouiller mon manuscrit. Craignant alors, qu'en ce point mon récit,

Ne fît sur mon prochain, ce qu'il ût sur moi-xnême,

J'ai dû, conformément au précepte que j'aime,

Le laisser pour toujours dans son obscurité.

J'en suis vraiment fâché pour la postérité,

Mais je ne pouvais pas renier mon programme

Pour lui faire plaisir. Reprenons donc la trame

Du touchant épisode où nous sommes entrés ,

Et pour le faire à peu de frais , Recousons bonnement le cours de cette histoire. Au morceau qui paraît le moins lacrymatoire...

Pauvre petit! lui qui si chaudement pleura, Comme je l'ai conté, pour le meurtre d'un rat ;

Lui dont le cœur naïf, mystérieuse lyre.

Vibrait pour un regard, une larme, un sourire ; Lui dont l'illusion, comme un pinceau divin.

Irisait de bonheur le noir calios humain ; Que ne dut-il souffrir, pendant cette tempête. Où se heurtaient confus et son cœur et sa tête ?

chérubin déchu, quoi, déjà sur ton front, Le sceau de l'injustice, imprime son affront ; Où sont les rêves purs qui, dans notre ravine. Te rattachaient encore à ta souche divine; Comment tes yeux baignés d'azur resplendissant, Pourraient-ils supporter ce spectacle de sang?

Atattu SOUS le coup, comme en sa gaîté franche, L'oiseau qu'un plomb meurtrier interrompt sur sa branche, L'enfant pour de tels maux, n'étant pas assez fort, Passa subitement de la joie à la mort.

Les amis généreux que la douleur convie, De soins compatissants entourèrent sa vie, Qu'un souffle, à chaque instant, menaçait d'emporter.

Jusqu'à <îésar ! César ne put pas supporter Les tourments de son fils, sans être éniu lui-même I C'est bien évidemment une preuve suprême, Que sa douleur était de nature à toucher, Non pas un cœur humain, mais un cœur de rocher. Tout le monde croyait qu'il allait rendre l'âme, Et disparaître un jour, comme fait une flamme Que la brise, en passant, emporte dans les airs. Il n'en fut pas ainsi. Celui qui de nos chairs. Dans ses divines mains prépara la substance, N*eut garde d'oublier que c'est par la soufl'rance Et les rudes leçons que nous devons grandir ;

Aussi nous créa-t-il robustes à souffrir.

Et fit, dans ses desseins, de la machine himiaine, La plus forte machine à supporter la peine.

Aussi, bien que chacun redoutât pour ses jours. Suivant la loi d'en haut, ils reprirent leur cours,

Comme l'onde troublée au souffle des orages, Par un doux alternat met un à ses ravages , Pour refléter encore et la terre et les deux. Un ami qui souvent ût briller à ses yeux,

i)u grand crucifié, la figure divine, Devant laquelle ému, le malheureux s'incline, Produisit dans son cœur la résignation, Qui du gibet sacré projette son rayon.

Et tresse une auréole à celui qu'on opprime.

C'est dans ce souvenir que se calma Célime.

Seulement malgré lui, devant ses yeux resta.

Comme un voile de deuil qui toujours arrêta Les rayons clair-semés qui dorent notre lie, Et teignit tous les lieux de sa mélancolie.

Le Collège et ses petits désagréments. — logénieuse application de l'histoire de la langue latine.

Pour Célime arrivait le moment où commence,

Le besoin de hanter les champs de la science,

Science, est-ce le mot? Je n'en suis point certain,

Car prodiguer ce nom, au vieux boulet latin

Que nous traînons au pied, n'est guère tolérable.

César dans ses moments d'himieur presque agréable,

Où voulant converser, il quittait le bâton^

Comme pour signaler un changement de ton ,

Avouait volontiers, sans s'échauffer la bile^

Que jamais il n'avait possédé son Virgile ;

Ce qui dans bien des cas lui causait de l'ennui.

Il voulait que son fils ne fût pas comme lui ; *

Ce désir n'avait rien que de très légitime.

Aussi dès qu'il le put, il envoya Célime,

Vers ce sombre séjour où de l'antiquité,

On se nourrit l'esprit avec voracité.

Notre héros vit donc les portes du collège

S'ouvrir, gouffre béant, comme Teùt fait un piège,

Qui devait engloutir, pour une éternité,

Tes rêves enivrants, ô douce liberté I

Aussi, son cœur, devant la funèbre demeure.

Ressentit un frisson, comme à sa dernière heure,

Et ses yeux, amoureux de la clarté du jour,

Lui firent supposer qu'il entrait dans un ïo\xv.

ni

Etourdi, tout d'abord, de cris et de tapages, Il crut avoir affaire à de petits sauvages, Qu'on avait prudemment logés sous les verroux, Pour mettre le dehors à l'abri de leurs coups. De maigres surveillants à la fece tannée, Se trouvaient condamnés, amère destinée !

Au labeur surhumain de calmer les ébats.

De ces petits vaiuriens plus subtils que des rats. Mais quand ils s'avisaient d'un peu tourner la tête, Ce simple mouvement soufflait une tempête.

Comme il en naugissait jadis dans le Forum, Ou mieux dans le huis-clos du Pandémonium.

C'était, dans un instant, des cris et des vacarmes , D'affreux trépignements, des rires et des larmes, A vous fendre un tympan redoublé de métal.

Quasimodo, lui-même, aurait eu bien du mal

A Tendurer, et quant aux compagnons d'Ulysse, Malgré leurs soins nombreux et Vadroit artifice. Par le moyen duquel, ils s'étaient rendus «ourds. On peut être certain, que, dans les alentours , Ils n'auraient pu rester le temps qu'une andalouse, Met à donner son cœur et devenir jalouse.

Notre pauvre Célime au milieu de ce bruit, Se trouvait à peu près, comme un poisson qui cuit, Et qui n'a pas encor tout-à-fait rendu l'âme. Ses airs de chérubin et sa douceur de femme, Bientôt , pour son malheur, le firent remarquer Par quelqfues hauts meneurs qui vinrent l'attaquer , Donnant pour leurs raisons, qu'il faisait trop le sage, Et qu'il semblait ainsi critiquer leur tapage. En vain essaya-t-il quelques objections ; Son dos fut accablé de nombreux horions, ' Dont le ton vigoureux et le haut caractère, Ne rappelaient que trop, ceux de monsieur son père. Heureusement pour lui, les pâles surveillants, Dès longtemps façonnés à ces débats classiques Dissipèrent, dans peu, le flot des assaillants, Et surent mettre un frein à leurs projets tragiques. Il n'était pas trop tôt, car sans ce prompt secours Il aurait pu compter le dernier de ses jours. En softime il se tira de la triste aventure.

Assez heureusement. Il n'eut sur la figure

Qu'un œil poché. De plus, une aile de son nez, Faillit prendre son vol sous le choc de poignets^ Qui voulaient l'entraîner vers un nouvel orbite. Mais quant à ses habits, il put en être quitte, En priant son tailleur d'en faire de nouveaux. Pour remplacer les siens dépecés en lambeaux.

Il faut en convenir, de l'effet à la cause.

Un pareil accident était bien peu de chose.

Notre jeune écolier dans ce sens le comprit ; Je dois même ajouter qu'il en tira proût.

Il se dit justement, qu'en pareille occurrence, Il fallait, avant tout, sauver son existence, Et qu'au lieu de risquer encor de nouveaux coups , Il valait mieux cent fois hurler avec les loups. C'est ainsi qu'il se mit à hurler, le pauvre ange! Faussant sa douce voix, dans cet orchestre étrange. Mais comme la bonté ne perd jamais ses droits, A ce point que jadis, — dans le temps où les bêtes Parlaient, suivant Esope, on a vu jusqu'aux rois Despotes en montrer — Célime, en ces tempêtes, Et malgré les périls qui menaçaient ses jours Ne pouvait dans son cœur en arrêter le cours. Aussi quand on voulait immoler un caniche, Assassiner un chat, ou bien faire une niche A quelque mal vêtu qui passait chancelant, Célime criait fort et faisait le semblant

De réserver pour lui, le plaisir de ce crime , Et puis adroitement, il sauvait la victime.

Ce fut par ce moyen, que cet excellent cœur,

En se faisant un peu diplomate ou menteur,

Put pratiquer le bien avec quelque avantage.

Tout alla donc au mieux, et son renom de sage,

S'effaçant des esprits comme un vieux souvenir.

Il n'eut plus désormais, le sujet d'en souffrir. Qu'en des jours séparés par de longs intervalles. Après avoir payé son tribut aux rafales, Il put donc parcourir, affranchi des autans.

De l'université les morbides étangs.

Mais un peu de repos devenant nécessaire Après cet exposé, je crois, lecteur, bien faire.

Imitant en cela, madame Dudevant, Que de vous renvoyer au chapitre suivant.

Contionation da même sujet. Célime sort du collège très savant. — Néanmoins une dame charitable, trouve à lui apprendre quelque chose qu'il ne sait pas encore.

Ache ma kounts ne-quoul? Ache ne-zid, Alla ?

Mais que disais-je donc? ah! pardon m'y voilà.

Célime avec ardeur, entreprit ses études.

Et comme Dieu Pavait fait très intelligent, Il y montra bientôt toutes les aptitudes. Et reçut du laurier, au moins pour son argent. Il devint, en un mot, la colonne du temple , L'honneur de l'université, Partout montré comme un exemple De la bonne latinité.

Il est dans l'humaine faiblesse, De nourrir certaine tendresse ,

Pour qui nous fait complimenter ; Aussi notre héros, ne put -il éviter, Lui, dont le noble cœur, ùât pour l'amitié sainte^ Abhorait les combats, le sang et la contrainte, Lui, bien certainement le plus doux des humains. De se prendre d'amour pour ces affreux Romains, L'histoire de Brutus lui parut héroïque.

Et jaloux d'imiter la grande république.

Il se disait parfois, comme un mhahoul d'Iran, Puisqu'il était si beau de tuer un tyran, S'il ne ferait pas bien d'expédier son père, Qui de tous, à coup sûr, était le plus sévère. D'ailleurs, ce goût, comme on le pense bien, N'était pas seulement le sien, Car tous les bambins de son âge S'adonnaient à ce badinage.

Qui présentait plus d'un mauvais côté.

Ainsi, pour imiter la belle antiquité.

Il arrivait souvent quand on sortait de classes, Ou l'on avait beaucoup admiré les Horaces, ' Qu'on se mettait bien vite, à se rompre les os , A l'exemple de ces admirables héros.

Puis, pour changer de jeux, des batailles puniques

On allait exhumer les accidents épiques.

Et pleins des Souvenirs de ces temps glorieux.

Ces aimables enfants, devenus furieux,

A rudes coups de poings se rompaient la mâchoire ,

Conformément aux leçons de l'histoire.

C'était fort bien, mais cependant Les jours et la raison aidant, Célime fut conduit à faire sur lui-même , Un retour qui parut ébranler le système Admis par lui, dans le commencement, On peut le dire, assez naïvement.

Il voulut se livrer au courant<<de ses ailes , Et ne plus recevoir d'impulsion que d'elles.

Il lut avidement tous les historiens, Depuis les plus récents jusques aux plus anciens, — Je pourrais bien ici vous en donner la liste. Mais véritablement je trouve qu'il est triste, De composer des vers en alignant des noms.

Cette mode sénile est de nos jours usée.

Et signale souvent, une veine épuisée.

Gardons-nous de la suivre et sur ce , reprenons. — Célime en fut changé d'une manière insigne ;

Ce qui lui semblait noir, lui devint blanc de cygne, Et naturellement, les héros d'autrefois, Durent se transformer en sauvages des bois, Dignes du pilori plutôt que de la gloire, Que le burin confie au bronze de l'histoire.

César, devint alors un monstre ivre de sang, Qui se plait à dompter le monde en l'écrasant;

Alexandre-le-Grand, un ivrogne exécrable, tjui poignarde Clitus après Jboire, à sa table. Ainsi des autres. Puis quand la comparaison Eut mieux développé sa précoce raison, Il poussa bien plus loin encor le paradoxe, Et devint tout-à-fait, un grand hétérodoxe.

Le3 Romains si vantés, ne lui parurent plus Que de grossiers forbans, des barbares en les, Se ruant avinés au pillage du monde, Et puisant dans le crime et dans le vice immonde,

Une force hideuse, une sombre grandeur, Dont rétoile du Christ aeulp, âms sa splendeur. Pouvait de ses rayons éclairer le vieux compte. Et sur les fronts hunaaios amnistier la honte.

Mais dans le vaste champ des lettres et des arts, Sa raison se permit de bien plus grands écarts. Il fut d'avis qu'à moins de manquer de cervelle, Il n'était pas permis de faire un parallèle, Entre nos récents écrivains Et ceux des Grecs et des Romains. A tous les noms anciens, Térence, Aristophane, Vii^ile, Plante, Eschyle, Horace, Xénophon, Pour les citer d'un mot, à la bande profane, Il opposait bien haut dans sa comparaison.

Les grands esprits éclos sous le soleil moderne, Dont l'éclat, à ses ye^ix, jetait une ombre terne,

CBANT VIII

Sur le rayonnement de tous ees trépassés.

Et pour n'aller qu'aux plus pressés^ Il citait fièrement et Corneille et Racine, Molière, et près de nous, Béranger, Lamartine, Et tant d'autres encor, dont les noms de travers,

Fort difficilement, s'allongent dans un vers. Mais ce qui montrait mieux sa bovffonne manie.

C'était de proclamer un immortel génie De tous, sans contredit, le plus retentissant. — Et qui donc s'il vous plaît? — Je vous le donne en cent. — — Victor Hugo? — lui-même 1 — hélas, douleur cruelle! Il n'avait, après ça, plus qu'à tirer l'échelle.

Et s'en aller brouter avec Aliboron.

Aussi si je vous dis encor qu'à Cicéron, Il préférait Emile, et qu'avant Démosthène, Il plaçait toujours Jule, il est clair qu'à la peine

Que vous sentez déjà, je n'ajouterai rien.

Mais pour clore, d'un mot, ce pénible entretien, Disons tout simplement, que l'étude critique,

Qu'il fit seul, à l'insu de l'université, Lui donna le cachet du plus grand hérétique Que dans la scolastique on ait jamais cité.

Tant qu'il garda pour lui ses doctrines funestes.

Ce ne fut rien. Mais quand, oubliant le respect

Qu'il devait au saint lieu, sous ses dehors modestes,

Il osa parler haut, tout aussitôt l'aspect

Des choses (rici-bas, changea devant sa vue,

Comme si ses discours, en déchirant la nue,

Eussent fait éclater le désenchantement.

Célime avait alors un professeur charmant.

Qui vivait confiné dans le siècle d'Auguste, Ce qui lui permettait le coup d*œil le plus juste, Sur les faits que le siècle apportait dans son cours. Je ne dirai jamais qu'il avait la berlue, Certes 1 mais seulement , une mauvaise vue , Qui lui montrait souvent les objets à rebours. Pour tous les vieux écrits, plein d'un culte servile, Il se pâmait de joie en lisant son Virgile ; Il y trouvait des si, des quos, et de ces ut, Comme, d'après son goût, nulle part il en' fut. Et quand il prononçait le grand nom d'Aristote, Il ôtait son chapeau d'une façon dévote.

Je vous demande un peu ce qui dut se passer, Quand Célime, un matin, osa lui confesser,

La révolution, plus qu'extraordinaire.

Qui s'était faite en lui, ]oin de son ministère ! « temps, ô mœurs, dit-il, ô divin Jupiter, « Pourquoi laisser tomber sur moi ce coup amer?

Sénèque, ô. . . . » Mais si je ne vous faisais grâce,

Des exclamations que l'affreuse disgrâce, Lui fit pousser soudain, il me faudrait dix chants Qui, malgré sa douleur, seraient fort peu touchants. Vous pouvez hardiment me croire sur parole.

Qu'il vous suffise de savoir

Qu'après un adroit protocole,

Notre grand savant voulut voir, Si par un bon emploi, de la prosopopée.

Litote, hypotypose, hyperbole, éthopée, En un mot, en usant de cette floraison Qui pousse en rhétorique, il n'aurait pas raison De ce mauvais élève à l'humeur indocile.

Hélas, ce fut peine inutile.

Le jeune élève résista.

Et mieux encore argumenta.

D'une manière embarrassante.

Trouvant sa logique impuissante.

Notre infortuné professeur

En prit une terrible humeur, Et lui reconnaissant une tête trop forte.

Pour en avoir raison, il le mit à la porte.

Célime gentiment accepta son arrêt, Et son esprit n'en fut nullement attéré.

D'ailleurs, comme il avait parcouru tout l'orbite Du vieux ciel des païens, en parfait satellite,

U pouvait à bon dfoit, passer dorénavant,

Pour un très grand savant.

Une dame pourtant, dame fort charitable, Crut devoir lui montrer, comment on mange à table ; Subsidiairement, comment on doit parler, Marcher, rester assis, se lever, s'en aller ; Et puis aussi comment, il convient qu'on salue, Quelqu'un que Ton rencontre en passant dans la rue , Car à dire le vrai, ce petit supplément , Brillait par son absence à son enseignement.

Recherche d'une vocation. -^ Inconvénient de faire celle recherche au bord de la rivière.

Célîme était donc ires^ instruit Mais il en faisait peu de bruit, Car malgré son savoir, son esprit en déroute, Ne marchait qu'à tâtons dans le vague du doute, Et ne sachant un mot de la réalité, Se demandait l'emploi de sa latinité.

Néanmoins comprenant que chacun, en ce monde , Doit accomplir sa tâche et la rendre féconde Pour le salut de tous, avec attention Il se mit à chercher une vocation.

Qui lui traçant enfin, une voie assurée, Lui permit d'acquitter cette dette sacrée.

Son père était absent. Pour un grave procès Dont il voulait de près surveiller le succès, Il avait dû quitter, quelque temps sa demeure,

Et lui laisser un peu de paix intérieure.

Pour la première fois , depuis qu'il était né ,

Célime put alors, sans en être gêné,

Savourer à loisir, la liberté française ; C'est-à-dire qu'il put, à peu près à son aise, Se promener, aller, venir.

Suivant son bon plaisir.

De cette liberté ne prenez nul ombrage; Célime en politique était prudent et sage ; Instruit dans le respect de son gouvernement, Il n'usait de ses droits qu'avec ménagement.

Tourmenté seulement du désir de connaître.

Il le satisût mieux en devenant son maître ; Ce fut tout. On peut dire avec autorité.

Qu'on ne saurait montrer plus grande austérité,

A son âge, surtout. Sa félicité pure, Était d'aller souvent contempler la nature, Dans ses aspects riants, majestueux, profonds. Dont la cime des bois, décore les vallons.

Et bien souvent l'astre de la lumière, Avait déjà parcouru sa carrière.

Que Célime accoudé, sur le tronc d'un vieux pin. Plongeait encor ses yeux, vers l'horizon lointain ,

Et savourait en paix les solennels adieux Que la terre adressait à la clarté des deux.

in.

Je m'aperçois ici, que, par distraction, Je viens de faire abus de rimes masculines.

N'en n'ayez nul regret, avec des féminines,

Je vais vous établir la compensation.

De façon qu'à la fm, comptant avec justesse, Vous en trouviez un nombre égal de chaque espèce.

Un jour qu'il promenait sa vague rêverie.

Sur le souple tapis d'une verte prairie, Il s'assit un instant sur le bord d'un ruisseau. Et s'accouda pensif auprès d'un arbrisseau.

Il était là, replié sur son âme, Quand, d'un bosquet voisin, un doux soupir de femme, Léger, mais pénétrant, comme un parfum de fleur. D'un trouble singulier vint agiter son cœur.

Il se lève aussitôt, et poussant une branche, Le héros entrevoit, comme une forme blanche Dont la pose affaissée et l'air mystérieux, L'émeuvent doucement. En l'examinant mieux, Il distingue, à travers le voile de charmille Que la brise agitait, une charmante fille Assise, comme lui, sur le bord du ruisseau.

Et qui semblait de loin, se mirer dans son eau.

Sa toilette était simple, et sa douce figure, Rêveuse apparaissait sur ce fond de verdure , Comme un ange chargé d'un message de Dieu,

Et qui se recueillait un instant dans ce lieu. Glissant d'un pas discret, vers cette fleur vivante, Comme un pâtre jaloux, auprès de son amante,

Célime reconnut, sans aller plus avant, Parmi les blonds cheveux qui s'agitaient au vent, Des larmes qui tombaient de la source céleste Que nous nommons les yeux. Chaque pleur qui coulait^ D'une secrète peine éloquent manifeste, Aux rayons du soleil, brillante étincelait, Perle du cœur jetée au flot courant de l'onde. Rien ne peut exprimer l'émotion profonde Qu'éprouva le héros devant cette douleur, Et docile à l'aimant qui subjuguait son cœur. Il s'avança vers elle, et sa prunelle humide Sembla l'interroger de son regard timide.

Elle, le saluant d'un éclair radieux, Que jeta vers le ciel un rayon de ses yeux, Le pria de s'asseoir et, d'une voix très pure, Se mit à lui conter sa touchante aventure.

< Elle était orpheline et jamais un appui « Ne l'avait soutenue en ses moments d'ennui. « Pauvre fille, isolée en sa douleur profonde, « Elle n'avait jamais obtenu dans ce monde.

€ Où l'esprit de justice est à jamais perdu, « Que le prix décerné partout à la vertu.

Jusqu'à ces derniers temps, travaillant sans relâche, ce Elle était parvenue à suffire à la tâche « De labeur surhumain que lui jetait le sort, « Mais sa santé depuis, se trouvant affaiblie, ^ Elle ne sentait plus en elle aucun ressort, « Qui lui permit encor de défendre sa vie, « Contre la tombe ouverte et prête à l'engloutir. (a, Son unique pensée était donc d'en finir ^ « Avec le sort cruel qui retenait son aile, « .Et de franchir le seuil de la vie étemelle. « C'était pour accomplir ce funèbre dessein

ce Que, depuis le mi^ÎB, CL La pauvre! elle courait pleurant et vagabonde, € Cherchaifit une issue à ce monde

« Qui, .pour son lot, hélas! n'avait que désespoir. »

En parlant ainsi, son œil noir Se tournait vers Célime et caressait son âme, Ainsi que l'aurait fait une langue de flamme. Sa voix harmonieuse et d'un timbre argentin Aurait glatonisé le cœur d'un libertin.

Comme au souffle de Dieu naît une âme nouvelle, Cet ange de la terre, au souffle de son aile, Fit éclore en Célime un merveilleux trésor, De sentiments secrets qu'il ignorait encor.

Un fluide brûlant parcourut tout son être, Et, dans un mouvement dont il ne fut pas maiti*e, Il lui saisit les mains, puis, à genoux tombant, Il se mit à pleurer, comme fait un enfant Que Ton vient d'arracher aux baisers de sa mère. Cette fille aux yeux doux, dont le nom était Claire, Remercia celui dont le généreux cœur Lui paraissait si bien partager sa douleur.

Des deux côtés les sanglots redoublèrent, Et bien longtemps ces deux enfants pleurèrent

Ensemble, confondus dans la sainte union, De deux cœurs partageant la même affliction.

Enfin pour obéir aux lois de cette vie, Par un élan joyeux la peine fut suivie.

Puis, le plus tendre épanchement Scella le doux rapprochement, De ces deux destinées Au bonheur ramenées.

On se confia tout, avec le plus grand soin Et l'on vida son cœur, jusqu'au dernier recoin. Bientôt un radieux sourire, Sur leurs visages vint inscrire, La consolation, qui peut changer en miel, D'un signe, comme Dieu, un océan de fiel.

Enfin, quand de la nuit, les magnifiques voiles, Eurent développé leurs parures d'étoiles,

Ces deux êtres charmants se trouvèrent unis, A là face du ciel, comme de vieux amis.

— Osez donc maintenant du célèbre Epicure, Nier encor les atomes crochus, J'espère bien qu'après cette aventure, Vous ne l'oserez plus. —

Quand le froid que la terre échange avec la nue,

Leur fit apercevoir que l'heure était venue

De rentrer au logis, d'un pas discret et lent

Ils prirent tous les deux le chemin de la ville.

Mais'pour ne pas glisser dans l'ombre, en se parlant

Claire dut s'appuyer sur le soutien docile

D'un bras qui l'enlaçait, et puis, sans le vouloir,

Laisser mêler aussi, par la brise du soir,

Sa chevelure blonde à celle de Célime

Frissonnant de bonheur, à ce contact intime.

C'est ainsi que notre héros En regardant couler les eaux Le long, le long de la rivière Se rendit amoureux de la charmante Claire.

Profond désenchantemeni, suivi d'un très fâcheux résultat. — A lire très attentivement. —

Henri III, nous dit-on, se trouva possédé D'un fol amour , pour la princesse de Condé , Pour s'être un seul instant essuyé le visage, Avec un bout de linge issu de son corsage, Qu'un hasard indiscret vint placer sous ses doigts.

Dans ce fait curieux, pour ma part, je ne vois Bien qui ne soit conforme aux lois de la nature , Car je pense, suivant le dire d'Epicure, Qu'on devient amoureux, souvent à son insu,

Par l'invisible effet de l'atome crochu.

Admis par ce penseur dans sa philosophie.

Si vo.us Tosez nier^ lecteur je vous défie De me rendre raison du triste entraînement.

Qui parfois, pousse un homme irrésistiblement,

82 LE BON CÉLIMK

Au bras d'une guenon, ou mieux d'une guenille, Laide, comme Ton dit, ainsi qu'une chenille ? — J'en demande pardon au petit animal, Mais la comparaison est partout acceptée ; Elle ne saurait donc m'être imputée à mal

Car je ne puis passer pour l'avoir inventée. —

Quoi qu'il en soit, un fait incontesté C'est que, depuis le jour où , le cœur tout de flamme^ Célime eut effleuré le contour velouté De cette jeune fille, il se fît dans son âme Par le seul fait de cet attouchement, Un très grand bouleversement.

Ses nuits devinrent orageuses, Il perdit l'appétit, et parfois.

Sans apparences sérieuses, On l'entendait gémir, comme à travers les bois Le zéphire amoureux. Pour calmer sa misère II. voulait s'élancer dans le monde éthéré Qu'entr'ouvrait devant lui, le doux regard de Claire. Mais un respect discret, sans doute exagéré, Le retenait souvent. Il craignait que la belle Craintive en sa pudeur, ne déployât son aile, Comme un ange exilé qui regagne les cieux.

Et ne se dérobât pour toujours à ses yeux.

Alors, timidement et sans rien en paraître.

Il allait se blotfir noD loin de sa fenêtre.

Et savourait obscur, le candide bonheur D'abreuver son regard à la douce lueur, Qui la nuit rayonnait du fond de sa chambrette. « Noble enfant, disait-il, en attendant le jour, « Pour me restituer l'argent que je lui prête, « Elle travaille encor, martyr de son amour ! »

Car c'est ici, je crois, le moment de le dire : Avec un soin touchant que l'amour seul inspire , Célime, tout d'abord, crut devoir arrêter, Avec ménagement, pour ne pas l'irriter.

Le compte du passif que cette pauvre Claire, Malgré tous ses efforts tenait de la misère.

Mais l'héroïque entant, en sa noble fierté.

Luttant avec Tamour de générosité.

Ne voulut accepter un si touchant service ,

Qu'à la condition conforme à la justice.

Qu'elle rendrait un jour, très intégralement, Ce qu'elle aurait reçu de son discret amant.

C'est ainsi que Célime, avec beaucoup de peine,

Parvint timidement, à lui faire accepter,

Comme en compte-courant, dixaine par dixaine,

Quelques milliers de francs ; il est vrai, sans compter

Divers petits cadeaux, robes, bijoux, dentelles,

Chapeaux, que sais -je encor? un tas de bagatelles^

Qui, dans le généreux commerce des amours,

A la bourse du cœur n'ont jamais eu de cours.

De son état, lecteur, elle était couturière; Or, vous reconnaîtrez sans peine, je le crois. Qu'il fallait travailler de la belle manière. Pour gagner purement à l'aide de ses doigts, La somme nécessaire à l'acquit de sa dette.

De l'aiguille il fallait joliment tricoter N'est-ce-pas ? Et pourtant, nullement inquiète Du résultat final, fière, sans hésiter, Elle continuait sa tâche magnanime.

Avec un dévouement qui touchait au sublimer

Comme elle travaillait beaucoup mieux loin du bruit, Elle congédiait fréquemment, pour la nuit, Son généreux ami, malgré toute la peine Que lui causait cet acte de romaine.

Alors notre héros, dans un ravissement Grandi par ce refus, considérablement, Ne pouvant l'admirer de près, allait se mettre, Pour l'admirer au moins de loin, sous sa fenêtre.

Devant un tel amour, si désintéressé, Si grand, si généreux, son esprit oppressé S'agitait éperdu, comme si sur sa route, Eut surgi tout-à-coup, le fantôme du doute.

Ayant tout à souhait il désirait encor, Et trouvait le tourment dans ses beaux rêves d*or.

Tantôt il eût voulu fuir avec son amie, Et, comme don Fernand , vers une autre patrie, Aller loin des jaloux savourer son bonheur.

Tantôt ceci, cela, puis encor autre chose ; Mais tous ces projets -là, lecteur, je le suppose, Sont bien certainement gravés dans votre cœur, Si dans vos jeunes ans, vous avez dans votre âme, Ressenti quelquefois, Tardeur de cette flamme

Qui calcine le sang et trouble le cerveau.

De tous sans contredit, suivant lui le plus beau. Eût été de pouvoir partir dans un nuage, Avec sa bien-aimée, et dans cet équipage, Se promener dans Tair, A la façon de Jupiter.

— Ce fut la seule fois, je crois, que dans sa vie, Il se servit ainsi de la mythologie ; Mais que ne fait pas faire un amour qui vous tient? — Comme à tous, dans ce cas, vous le comprenez bien^ Cette cruelle maladie.

Lui fit pousser un peu de poésie , Et pour la première fois, Le luth harmonieux résonna sous ses doigts.

Mais jamais ses accords ne purent lui paraître

Dignes, de célébrer l'idole de son être.

Pour Claire il eût voulu ce langoureux frisson^ Que Sapho ressentit pour son ingrat Phaon.

Mais malheureusement, une telle entreprise,

A tous les luths n'est pas une chose permise. Aussi, malgré ses soins, n'obtenant que des vers Qui lui paraissaient tous du bon sens à l'envers.

Il ne leur faisait voir, cruelle destinée I Que le jour qui brillait dans une cheminée.

Cet état de tourments et d'ivresse à la fois, Durait déjà depuis environ quatre mois, Et Célime faisait souvent une prière.

Pour obtenir du ciel que de sa vie entière, Il ne sortît jamais de ce port enchanté.

Où les flots du hasard un jour l'avaient jeté.

Telle était, en effet, son unique pensée; Voyons un peu comment elle fut exaucée.

C'est un point important et qu'il est bon, je crois, D'approfondir, au moins, une petite fois.

Un jour qu'il abordait l'immaculé nuage

Qui servait de demeure à sa divinité,

— Au fond il ne s'agit que d'un sixième étage.

Mais nuage fait mieux comme idéalité —

Il franchit effrayé, le seuil de la chambrette.

Qu'est-ce encor, direz-vous ? point de terreur secrète.

Madame, ce n'est rien qui puisse vous fâcher, Blesser votre pudeur et vous effaroucher ; Car, en entrant, bien loin de trouver quelque chose, Il ne put rien trouver, par l'excellente cause,

Que ce charmant séjour avait été vidé.

Jusqu'au dernier des clous, sur le mur dénudé ! Rien n'y restaiti C'était un tel semblant du vide, Qu'avant Torricelli, la nature timide En eût frémi d'horreur (i). Le pauvre Gabriel, Resta pétrifié devant ce coup du ciel, Comme s'il avait vu la tête de Méduse.

Sa tête boiu'donna d'une façon confuse.

Et le bouquet de fleurs , tribut de son jardin , Qu'à Claire il apportait,~lui tomba de la main. Comme une illusion par la vie emportée, Tombe du cœur désenchantée.

La portière ayant vu sa désolation, Cmt devoir mettre un terme à la discrétion, Dont elle se piquait. — « Jeune homme, lui dit-ellç, « Vous êtes désolé de ne plus voir la belle, a Car vous étiez, je crois, un de ses assidus ;

(1) Ou sait qu*avaut Jes beaux travaux de Torricelli^ sur la pesanteur de Tair, on expliquait le phénomène de Tasccnsion de Teau, dans les corps de pompe, par l'horreur que la nature éprouvait pour le vide. Ce qui faisait dire plaisamment à Galilée, quand il eut constaté que cette ascension ne dépassait jnmais la limite de 32 pieds : il parait que la nature n'a horreur du vide que jusqu'à une hauteur de 32 pieds.

S8 LE BON CÉLIME

« Mais, véritablement, cela ne pouvait plus « Durer ainsi longtemps, et son dévergondage, « Devait faire éclater tôt oii tard, quelque orage. « .C*était vraiment trop fort, et jamais muscadin <( Ne s'est frotté, je crois, à plus vile catin. « Comme je le pensais, elle s'est envolée, ^ « Après avoir reçu la plus belle volée, « De la main d'un galant qui lui criait bien haut, « Que c'était pour payer le gracieux cadeau, a Qu'il avait reçu d'elle.

« Et c'est ainsi que la donzelle « A décampé la nuit « Sans bruit. »

— « Ciel!! fit notre héros, » comme dans le délire, « Ce cadeau, qu'est-ce donc ? > — « Ah! ah! vous voulez rire, an Lui dit-elle, et monsieur est sans doute un farceur. — > Puis, lui tournant le dos et riant de bon cœur, Elle laissa le malheureux Célime , Anéanti comme au fond d'un abîme !

A quelques jours de là, de ce ricanement Il ne comprit que trop, la funeste portée, Et buvant jusqu'au fond, du désenchantement La coupe détestée.

Il en vint à prier le ciel avec ferveur.

De terminer d'un coup sa vie et son malheur.

Puis, donnant un refrain à sa douleur profonde, Il répétait souvent : « qu'est-ce donc que ce monde? »

Une philosophie lui devenant nécessaire, Céiime, pour la trouver, va faire une visite aux principaux philosophes connus.

Il faut bien en convenir, Nul de nous n'aime à souffrir, Et quoique souvent Ton nous dise.

Que la douleur est une chose exquise, Un mal qui plaît au ciel, et qui nous est compté Dans nos comptes-courants avec Téternité , Cependant dès que la plus légère colique.

Menace de troubler d'une crise anarchique,

L'utile fonction de nos chers intestins, Nous poussons, tout-à-coup, des soupirs enfantins, Et n'avons de repos, dans notre humeur chagrine, Que nous n'ayons goûté de quelque médecine»

Certes ce ne sont pas les exemples, nombreux. Qui me feraient défaut, si pour vous rervdi^e lieu^i'eux,

Je devais recourir à quelque historiette.

J'ai connu, pour ma part, une Illustre coquette. Ravissante d'ailleurs, qui parce qu'un cousin Avait osé toucher la peau de son beau sein, Et lui faire, en passant, cette fine piqûre.

Qui de l'insecte ailé paraît la signature, Se mit à proférer de si grandes clameurs.

Qu'accourus à ses cris, deux célèbres docteurs Qui veillaient sur ses jours, crurent que cette crise Allait être pour eux, l'objet d'une surprise, Et qu'en se dégraffant, La belle allait faire un enfant.

•- Les docteurs se trompaient ; car poisr que sa tournure- N'en fat point affectée, ainsi que sa figure, La belle avait le soin de n'en faire jamais. —

C'est ainsi, plus ou moins, que le ciel nous a faits..

Que voulez-vous, lecteur? La morale a beau dire,

Nous n'aimons pas du tout, à souffrir le martyre ;

Nous fuyons la douleur et courons au plaisir. Je sais bien qu'on s'en plaint, mais pourquoi discourir,. Sur une vérité qui comme la lumière De l'astre radieux , vraiment ne permet guère Qu'on la discute encor ? Le ciel en nous formant Dans ces conditions, savait certainement.

Vers quel but merveilleux, ce goût irrésistible Devait nous entrainer, de manière infaillible.

CHANT XI 9i

C'est à vous dire vrai, mon humble opinion ; Et je crois fermement, que cette attraction, Que nous voyons au ciel produire des merveilles, Doit lin jour, parmi nous, en donner de pareilles, Et faire, sans effort, à l'aide de l'amour.

De cette terre en deuil, un céleste séjour.

Mais reprenons un peu le fil de notre histoire. Et ne nous perdons pas dans la trame accessoire. Célime, comme l'homme et comme l'aulmal, Tenait donc, avant tout, à s'affranchir du mal ; Et quand, par aventure, il le trouvait au gite,

Il l'abandonnait au plus vite,

Et recherchait avec ardeur.

Les sentiers peu frayés qui mènent au bonheur. Aussi tout en soignant son pauvre corps malade, Son esprit courageux, entreprit l'escalade De ces hardis sommets, où l'âme près du ciel, Se dégageant enfin de la boue et du fiel Qui gênent son essor, de gloire illuminée, Trouve dans l'infini sa grande destinée.

Pour le dire en deux mots, et plus modestement, Célime voulut voir si dans le monument.

Que la pensée humaine avec peine édifie, Il pourrait rencontrer cette philosophie.

Dont son âme attristée avait tant de besoin.

Et pour ne pas s'aventurer trop loin, Sur ce fleuve orageux qui roule entre ses rives, Des systèmes humains, les cascades plaintives, Il alla tout d'abord, vers cet esprit brillant Qui défendit Calas, et qui^ d'un bras vaillant. Le premier sut fixer, sur sa route incertaine. L'étendard glorieux de la raison humaine.

De son palais le seul aspect.

Frappa Célime de respect.

Les grands murs étaient faits d'amour et d'épouvante, Et le sol, sous les pieds, mosaïque émouvante. Etait un composé de ces honteux abus, Qu'il avait arrachés au vieux monde perclus, Et dont il s'était fait une immense litière.

Tout aussitôt, une accorte chambrière Vint ouvrir au héros^l'asile redouté.

D'où devait s'élancer un jour, la liberté.

Mais en passant au vestiaire Qui précédait le sanctuaire, Où le maître du lieu devait le recevoir^ Notre héros fui étonné de voir.

Gémissant dans un coin, une vierge fanée,

Que la honte tordait ainsi qu'une damnée.

. A travers le manteau que la gloire, sa sœur, Avait jeté sur elle, au cri de sa pudeur.

L'œil attristé pouvait encor suivre la trace, Des lâches affronts faits à cet ange de grâce, Qui de la France en deuil avait, par sa vertu,

Relevé triomphant l'étendard abattu.

Célime à son aspect sentit vibrer son âme.

Comme fait une flamme Que la brise du nord, Caresse en lui donnant le baiser de la mort.

— a grand homme, dit-il, pourquoi de tes services, « Faire payer ainsi, les puissants bénéfices? « Une vierge du ciel qui nous sauva des fers, « L'outrager à ce point! vraiment tes prix sont chers I « Mais entrons. y>

Le vieillard l'accueillit d'un sourire.

Et pour mieux l'écouter voulut cesser d'écrire. Célime rassuré par son air bienveillant.

Se mit à lui conter, d'un esprit conûant, Les tourments de son cœur où grondait la tempête. Les agitations de son âme inquiète.

Les mille maux enfin, que le destin jaloux^ Ne cessait de frapper sur lui, dans son courroux (1).

(1) J*ose espérer, lecteur, qu'en ce point ta critique

Désarmera devant ce souvenir classique.

— « Homnae fort, lui dit-il, ô toi dont le génie « Plane vers les hauteurs de la voûte infinie, « Dont l'œil perçant et sur découvre à Fhorizon, « Des phares inconnus, sur Tocéan sans fond (( Où tout sombre et se perd, jette sur ma détresse, « Un regard de. pitié, si ce n'est de tendresse; « Un mot qui me console et qui serve d'appui, « A mon esprit troublé que menace la nuit.

« Qu'aux rayons de ta foi j.e réchauffe mon âme, « Comme le voyageur aux rayons de la flamme « Qu'un toit hospitalier fait briller à ses yeux, » —

— « La foi, dit le vieillard, voici du curieux!

« Tu viens me demander la foi ? mais tu veux rire,

« Car j'ai précisément pour but de la détruire,

m Et mon rôle ici-bas, rôle certe assez beau,

(( Consiste à promener en tous lieux mon marteau,

ce Et de faire tomber ce qui, dans l'édifice,

« Devenu vermoulu veut qu'on le rajeunisse.

« Je ne puis donc t'offrir^ mon pauvre suppliant,

« Une idée où poser ton esprit défaillant.

« Que veux-tu ? c'est ainsi. Chacun sur cette terre

« A son rôle assigné, qu'il ne dépasse guère.

« Mais je puis te donner en dédommagement,

€ Le fanatisme mort, sous mon ricanement.

— « Certes, dit Gabriel, c'est une œuvre assez belle , « Pour mériter de l'homme une palme éternelle. « Etendre raide-mort cet infernal bandit, « Qui, sur tous les chemins, s'opposait à l'esprit, <i Et l'empêchait d'aller où voulait la science, •« Est un acte héroïque, impérissable, immense, ^ Devant lequel il taut plier les deux genoux,

« Mais soit dit entre nous, ^ Puissant démolisseur du vieux monde, ô Voltaire, « Ce n'est pas encor là tout-à-fait mon affaire.

Conlinualion dos visites de Célime aux principaux philosophes connus — Singulières réponses qu'il en reçoit.

Allons frapper ailleurs, dit alors Gabriel, Si j'en» crois Tennemann, il en est sous le ciel, Beaucoup d'autres encor, qui de philosophie Font état; essayons de leur ouvrir ma vie, Et tâchons d'obtenir de leur vaste savoir, Un mot consolateur qui me rende l'espoir.

Et replace debout mon âme chancelante.

Mais j'aperçois celui dont la plume brûlante, B'Héloïse peignit les amours comprimés, Se fit le défenseur de tous les opprimés, Et qui, dans son contrat^ déroula les principes. Qui devaient nous servir d'éternels prototypes.

C'est le ciel qui l'envoie ; allons à lui : — « Bonjour Maître, je souffre et viens implorer ton secour.

Verse sur ma vie affaissée, Un souffle bienfaisant, quelque grande pensée, Qui frappe mon esprit et retrempe mon cœur.

Comme on fait à l'acier usé du laboureur. » —

— « Tu souffres, me dis-tu? vraiment l'aveu m'amuse! Et comment voudrais-tu, qu'en cette voie obtuse Où nous roulons, ainsi que des fous pris de vin, Il en fût autrement? Comment! l'être divin.

Nous fait pour obéir aux lois de la nature, Et nous l'abandonnons pour courir l'aventure, A travers ce milieu plein de corruption , Que l'on nomme, je crois, civilisation !

Nous sommes châtiés; tant mieux! » — « Maître de grâce. » -

— « Veux-tu que je te donne un remède efficace ?

Retourne dans les bois, et tu seras heureux. » —

— « Voilà, dit le héros, un conseil généreux ! Comment! pour être heureux, il faudrait qu'à mon âge, Je me soumette à vivre ainsi que le sauvage ? Ceci me paraît fort ! à faire un mouvement.

J'aimerais beaucoup mieux, je le dis franchement. Cheminer devant moi que d'aller en arrière.

Reculer ne me plaît en aucune manière ;

Merci donc, ô Rousseau, grand merci de tes bois, Je ne me sens nul goût pour l'état d'Iroquois.

Mais sous ce toit de chaume , Quel est donc le pauvre homme

Que je vois travailler

Ainsi qu'un ouvrier?

Sa main polit le verre, (1)

Et fournit en salaire.

L'huile qui, chaque nuit,

Dans son obscur réduit,

Lui permet d'exploiter cette mine profonde,

^ue creuse son esprit, dans l'énigme du monde.

— « Barruch ! salut, sur toi, courageux pionnier,

Qui parcours hardiment le dangereux sentier.

Où la tête se perd quand le cœur l'abandonne ; Ton intrépidité vaut bien qu'on te pardonne, Car tes égarements, dans leur sincérité, Ont encore servi l'auguste vérité.

Je viens pour demaiider à ta science obscure, Un mot devant lequel mon esprit se rassure.

Apprends-moi dans quel lieu du labyrinthe humain, Je puis aller chercher un refuge certain,

(I) Spinosa (Barruch) gagnait sa vie à polir des -verres de lunettes, et ne dépensait souvent, pas plus de cinq sous, par jour, pour sa nourriture.

Contre les ouragans qu'à l'horizon du monde, Je vois me menacer dans un fond noir qui gronde. » —

— a Un refuge ! Quel est le trop naif mortel Qui prétend se soustraire aux lois de l'Éternel ?

Pauvre ignorant ! qui crois changer l'être immuable , En poussant des soupirs sur un ton lamentable. Dieu ne t'écoute pas, car Dieu, c'est l'univers, Sa matière, ses lois et ses êtres divers.

Comment avec des mots, oserais-tu prétendre, Influencer ce tout que tu ne peux comprendre ? Nous ne sommes de lui que des modalités, Dont tous les accidents et les jours sont comptés, Dans un enchaînement fatal, irrésistible.

Et quant à cette mort qui te paraît terrible. Elle ne fait que nous dissoudre en Dieu,

L'océan, l'immense milieu, D'où tout revient où tout retourne

Et pour l'éternité séjourne.

Tu demandes Ja paix, la joie, un heureux sort^ p]nfant, tu les auras au moment où la mort T'aura fondu dans l'ensemble du monde. » —

— « penseur, voilà donc ta science profonde Et ton but dévoilés! Merci, Barruch, merci! J'aime encor mieux subir entier mon noir souci,

Que d'aller, un instant, rasséréner mon àme, Aux rayons désolés de ta chimique flamme. » —

- « Si j'allais de ce pas, puisque je suis en train, Demander leur avis, aux penseurs d'outre-Rhin? Allons ! dit le héros, la blonde Germanie, Jouit d'un grand renom dans la philosophie.

Qui sait ? peut-être bien trouverai-je là-bas. Quelque lueur du ciel pour éclairer mes pas, Et m'empêcher de rouler dans Tabime. » —

— (( Penseur de Kœnigsberg î interprète sublime De l'humaine raison, suspend pour un instant, L*^œuvre que tu poursuis de ton bras de Titan , Dans le dédale obscur de la métaphysique.

Et daigne me donner un moment la réplique; Je souffre et j'ai besoin d'un généreux soutien. » —

—- « Tu souffres, me dis-tu? hélas! je le sais bien. Ton esprit est encor plongé dans l'ignorance, Et confond la pensée avec la connaissance.

De plus, tu ne sais pas saisir dans I'objectif, Le rapport qui le lie avec le subjectif î

Tout est làj mon enfant. Le jour où la science T'aura de ces objets, donné la conscience.

Un éclair brillera dans ton entendement, Et fondra tes chagrins à son rayonnement.

D'autre soulagement ne te mets point en quête - J'ai dit. » —

— « Sublime Kant,* merci de ta recette!

Et toi Fichte, éternel amoureux de l'abstrait, De ton nuage obscur, ne peux-tu, s'il te plaît, Verser sur mes douleurs, un mot qui les console? » —

— (( Ami, rien n'est plus simple, écoute ma parole.

D'un mot elle dissipe et doutes et souci. » -•- — « Ah ! parle, avec bonheur je t'écoute. » — « Voici :

a Du vieux pathos humain, il faut quitter les nippes Et remonter d'un vol, aux éternels principes. Le premier^ c'est le moi, dont l'essence est le moi •,. Le second, c'est le mot, qui n'est pas le non moi, Le troisième, est enfin, reliant les extrêmes, La limitation, dernier mot des systèmes :

Voilà ! î » —

— <L Fort bien ! ! Mais toi père de 1 'absolu Schelling, sur cet objet, voyons que me dis-tu? » —

— « L'absolu, mon ami, mais c'est tout ! La pensée En jaillit aussitôt, par la raison poussée,

Puis l'iNDIVIDUEL DU CONDITIONNEL

La porte, sur son aile, au sein de TÉternel , Où le doute se fond devant la connaissance.

Tout est là! » —

— « Bien Schelling, honneur à ta science !

Et toi mon nébuleux et fantaisiste Hegel,

Ne pourrais-tu placer sur l'immense dégel

Des systèmes germains, un mot que la débâcle

Trouve immobile et sûr, au sein du tabernacle ?» —

— « mon pauvre ignorant ! Oserais-tu douter De mon vaste savoir ? Daigne donc m'écouter Un instant, et soudain ma puissante logique, T'aura régénéré par un effet magique.

Son principe absolu gît dans Tidentité,, Infaillible éclaireur de toute obscurité.

L'être et le néant sont, au fond, la même chose ; Bien, mal ; blanc, noir; laid, beau; même effet, même cause! Puis je possède encor, pour Taffirmation, Ce fondement certain^ que j'appelle la thèse,

A laquelle se joint, par opposition

Et comme complément adéquat, Tantithèse.

Enfin pour relier le tout phénoménal ,

Je fais épanouir au ciel transcendental,

Ce foyer radieux qu'on nomme la synthèse !

H n'est rien au-de là! » —

— « Vraiment? J'en suis bien aise.

Mais^ dis-moi je te prie, ô sublime égaré.

Dans, ces objets charmants que ton génie outré,

Se plaît à décorer de ces rimes en èse, N'as-tu pas, par hasard, oublié la fou-thèse? » — Mais se dit notre ami, fort désorienté, Si j'allais consulter la belle antiquité ?

Que risqué-je après tout ce que je viens d'entendre ? Peut-être qu'en fouillant dans son illustre cendre, Je pourrai retrouver quelque rayon perdu, Pour éclairer la voie où je cours éperdu.

« Holà ! grands trépassés ! premiers penseurs du monde ,

Désignez parmi vous, quelqu'un qui me réponde, Et qui puisse alléger le poids dont je suis las. » —

— c( Voici! dit une voix. » — « Qui donc? » — e Protagoras! » — « Protagoras, salut! dis-moi quel est le baume,

Que sur son désespoir peut verser un pauvre homme. » —

— « Ah! c'est pour ce motif que tu nous voulais voir ?

Alors sois satisfait, cai' seul j'ai le pouvoir De répondre à tes vœux d'une manière sure.

Thaïes, Anaximène, Empédocle, Epicure, Pythagore, Aristote, Heraclite, Zenon, Socrate, Diogène, Aristippe, Platon, Tous sur ce grand objet, tous^ n'auraient pu te dire, Que de quoi t'endormir ©u bien te faire rire. Mais moi, Protagoras, tu peux m'interpeller. » —

— « Enfin ! Dieu soit loué, je trouve à qui parler. Ami depèche-toi^ commence, je t'écoute.

Comme une fleur reçoit la bienfaisante goutte, Qu'après un jour brûlant, la nuit verse en son sein. » —

XXIT.

— ce Voici ! dans ma pensée aucun système humain , N'a su trouver le mot des choses de la terre.

L'absolu n'est qu*un mythe absurde, une chimère, Après laquelle seuls, les sots peuvent courir. Le VRAI n'existe pas, vouloir le définir,

i06 LE BON CÉLIME

C'est gaspiller son temps à souffler dans l'espace^ Das bulles de savon que la brise qui passe, Dissipe dans les airs. Tout n'est qu'illusion; Il n'est qu'un fait réel : 1' argumentation ! Le noir devient du blanc, suivant que l'on raisonne Et la parole n'est qu'un grand pinceau qui donne Leurs couleurs aux objets. Tu te dis malheureux ? C'est une illusion î Et pour te rendre heureux, Tu n'as qu'à te créer l'illusion contraire Avec un argument adroit et salutaire, C'est là tout le secret, et comme tu le yoi, Ce secret là n'est pas d'un difficile emploi. » —

— « Oh ! oh ! Xit notre ami, voilà je le confesse, De tous mes conseillers le plus fort en souplesse* grand Protagoras !^ tenter d'aller plus loin

Me paraît interdit ; je m'arrête en ce point.

Et puis, ajouta-t-il en son âme inquiète, Je ne sais plus vraiment où donner de la tête. » —

N'nyant rien trouvé de satisfai-^nt chez les morts, Célime s'airesse à un vivant, très bon vivant, ptiilosophe officiel, débitant de morale à raison de dix francs le volume.

Célime en était là, son chagrin le minant, Quand au coin d'une rue, où triste cheminant, Il s'en allait rêveur, comme fait un poète Qui cherche dans l'espace une rime secrète, Il cogna de son nez, un massif de badauds, Qui tournés vers le mur, lui présentaient le dos. Poussé par cet instinct qui souvent nous convie, A faire ce qu'on voit faire dans cette vie.

Il se mit aussitôt à promener ses yeux, Sur l'écrit qui groupait ce tas de curieux.

C'était certainement la plus immense affiche Qui jamais ait tenté d'envahir la corniche D'une honnête maison. Elle était peinte en noir Si vigoureusement, que pour ne pas la voir, Sur la blanche façade où s'étalaient ses lettres, Il fallait se boucher les yeux, ces deux fenêtres

108 LE BOX CtLIME

Dont notre âme se sert pour contempler les deux. Mais que racontait donc cet écrit merveilleux ? Il annonçait ainsi qu'on annonce une fête, L'édition nouvelle et surtout très complète, Des œuvres du fameux philosophe Pathos !

Elle se composait de vingt in-octavos; A dix francs l'un; c'était, en somme, deux cents livres Qu'il fallait débourser pour acheter ces livres. Il est vrai qu'ils étaient très épais, puis encor Que pour le philosophe, ils formaient un trésor De principes parfaits, pour gouverner la vie. Célime eut un moment, la singulière envie De se les procurer; mais, par un bon motif, S'étant effarouché, de leur prix excessif.

Ainsi que de leur nombre, il jugea préférable, D'aller trouver, chez lui, leur auteur admirable, Et de lui demander un conseil bienveillant.

Qui pût fortifier son esprit défaillant.

C'était plus court, moins cher, et de cette manière Il était bien plus sûr de régler son affaire. Dans un semblable cas, à parler franchement, Je n'aurais, certes pas, agi différemment.

Rien ne fut si facile Que de trouver le domicile Du célèbre Pathos connu du monde entier.

Aussi le premier

Nez au vent qu'aborda Célime, Put lui montrer où cet illustrissime Penseur, avait loin du bruit, Fixé son modeste réduit.

Modeste était une épithëte, Que Célime dans sa tête, Lui donnait gratuitement, Mais qu'il retira brusquement, Quand il put contempler sa pompeuse façade.

On Teut pris, en effet, pour la riche ambassade, De l'un de ces généreux potentats.

Qui de l'argent font peu de cas, Par la bonne raison, qu'il ne leur coûte guère. C'était éblouissant. Les rayons de lumière En l'éclairant, devaient éprouver ce plaisir Que, sur le sein des fleurs, rencontre le zéphir. L'or reluisait partout, et dans le parc, les arbres, Dans leurs balancements, montraient les plus beaux marbres, Que l'art de ses ciseaux, ait jamais façonnés. Les yeux ^ Gabriel en furent fascinés, Et devant ce palais, de beauté sans égale, Il se dit, à part lui, qu'on ne pouvait nier Que le débit de la morale.

Ne fut un excellent métier.

D'une splendeur monumentale Le palais de Pathos, dans son intérieur,

ilO LE BON CÉLIME

Etait digne, en tout point, de son extérieur, Et Célime en entrant au fond du sanctuaire, Dans son ravissement, n'eut pas lieu de se taire. Car sans parler de For Qui ruisselait encor Sur tous les murs, de façon souveraine, L'œil pouvait recueillir sur un fond porcelaine, Les plus belles inscriptions, Que dans ses évolutions.

L'esprit ait pu léguer en exemple à nos âges. On y trouvait les maximes des sages, Depuis Thaïes, jusqu'au susdit Pathos, Telles qu'il les donnait dans ses in-octavos.

C'était le plus riche musée.

Au sein duquel , se pût promener la pensée.

On en voyait de toutes les couleurs .

Et de tous les auteurs.

A côté d'un précepte énoncé par Socrate,'

On en trouvait un autre extrait de Xénocrate ;

Ici Zenon, Stilpon, Xénophon et Platon, Développaient en rond, leur brillante raison ;

Plus loin c'était ce bon Speusippe Qui faisait ^^s-à-vis à l'aimable Chrysippe:

Que sais-je encore? Enfin, au milieu du plafond, Un vers d'Anacréon, d'un cynisme profond, S'étalait à côté d'un conseil d'Aristote, Et paraissait vouloir lui servir d'antidote.

C'était du syncrétisme, à parler franchement, Le plus parfait assurément.

Qu'un philosophe put extraire Des vieux produits de notre terre.

C'est merveilleux ! se dit Notre héros ; néanmoins son esprit Fut étonné de rencontrer sans cesse, Dans les inscriptions du splendide décor.

Un si profond mépris de la richesse, Ecrit en lettres d'or»

Bah î se dit-il, c'est peut-être , Pour qu'avec cet éclat, il puisse mieux paraître.

En ce moment un superbe valet, Au moins aussi brodé que peut l'être un préfet, Et dont l'aspect faisait redouter l'apostrophe, Vint dire à notre ami, que le grand philosophe. Bien qu'il fût à dîner, lui permettait d'entrer. Une porte s'ouvrit et laissa pénétrer Le héros ébahi , dans une riche salle, Dont jamais de sa vie il n'avait vu l'égale.

Ce séjour lui parut si beau, si merveilleux.

Qu'il sentit dans ses yeux, Cet éblouissement que cause la lumière.

Quand son éclat subit, dans la nuit nous éclaire. Il en fut d'abord interdit, Mais cependant il se remit.

En voyant sur les murs le mot de continence , Se becquetant avec celui de convenance.

Et puis sur un sopha inoëlleux, la chasteté

Arrondissant un vers sur la sobriété.

Fort bien, dit le héros, voici qui me rassure, Et qui de cet éclat, vient réparer Tinjure.

Attendons un moment, pour apprécier mieux De tout ce que je vois, le sens mystérieux.

Ou le philosophe Pathos, prononce, sur le pourquoi et le comment dea choses de ce monde , un discours admirable , malgré quelques regrettables Interruptions.

Pathos en ce moment, Pour lui toujours charmant.

En était au dessert, et le vin délectable Qu'il avait savouré, le rendait fort traitable. A sa droite il avait, ondoyante d'appas, — Et qui donc s'il vous plait? — Vous ne devinez pas. Nullement, cher monsieur, jamais je ne devine. »

A sa droite il avait... il avait Zéphirine !! Sacre... ! fît le héros, — j'en demande pardon Pour lui^ mais il ne put retenir ce juron De mauvais goût, qui lui partit de l'âme, En reconnaissant là cette légère femme. —

— « Sacrebleu ! se dit-il, de par les saints et Dieu « Je ne croyais pas voir Zéphirine en ce lieu ! » — Cependant ayant fait cette juste remarque,

Que plus d*une sainte de marque, Avait été comme elle, en son commencement, Il calma ses esprits, par ce raisonnement, Qu'au fond peut-être bien, cette jeune vestale. Etait là pour goûter des leçons de morale, Du célèbre Pathos qui, comme chacun sait, En dégoisait.

S'étant donc assis au plus vite.

Il se mit à conter l'objet de sa visite, Avec cet abandon et cet entraînement, Qui lui gagnaient les cœurs irrésistiblement.

— « Mon Dieu, qu'il est gentil, s'écria Zéphirine, Comme il s'exprime bien ; sa voix est argentine, Et dans le cœur vous vient doucement provoquer. Je le trouve gentil, mais gentil à croquer. » —

— « Silence 1 dit Pathos, avec un air farouche,

C'est par ma bouche, Que cet adolescent, doit enfin recueillir.

Le grand critérium objet de son désir. » — — « Le grand critérium ! s'écria Zéphirine, Peste de l'animal ! Dans quel fond de cuisine , Dans quel jargon malsain, t'es-tu permis, mon vieux D'aller pêcher un nom aussi disgracieux ?» —

— « Silettce ! dit Pathos, femme, veuillez vous taire, Ne m'interrompez pas, car cette grave affaire.

Ne regarde'que moi. Je dois un beau discours A celui qui chez moi vient demander secours. » —

— « Ah! ah ! voyons, mon gros, ta face larmoyée y> —

Lui dit-elle en riant à gorge déployée.

Pathos ayant alors pris trois ou quatre fois. Dans un flacon, de quoi purifier sa voix, Puis ayant secoué sa vaste chevelure Pour donner à ses airs Tofficielle enflure, Il se mit à conter, les yeux levés au ciel.

Les deux bras étendus et d'un ton solennel, Ce superbe discours, que la sténographie, A souvent reproduit dans le cours de sa vie.

« L'homme est un être double, il est esprit et chair;

« C'est un point de départ incontestable et clair,

« Quoi qu'en aient osé dire et Barmch et Lucrèce*

« Mais qu'est-ce que l'esprit? Ici je le confesse, « Le désaccord se fait, parmi les grands penseurs,

« Et la vérité sombre au milieu des erreurs.

c( Epicure prétend que cet esprit ou l'âme, « Est un feu dans nos corps, qui comme fait la flamme,

« Aux falots, les éclaire et s'éteint par la mort.

c< Socrate, d'autre part, lui fait un plus beau sort.

HQ LE BON CÉLIME

(( Il prétend que cette âme est divine, immortelle, « Et que par le trépas, dans là vie éternelle, « Elle reprend son cours, un moment suspendu. « C'est ainsi que Platon l'a toujours entendu, « Et longtemps après lui, les spiritualistes. « Mais il faut convenir que les sensualistes, « Locke en tête, ont souvent brouillé la question, c( En voulant l'éclairer de leur discussion.

« Lequel de ces penseurs mérite-t-il créance ? « Au fond, je n'en sais rien, mais cependant je pense, « Qu'on doit leur accorder, qu'ils ont au moins raison, « Dans tout ce qu'ils ont pu développer de bon. « Le fait paraît certain ; quoiqu'il en soit , j'estime « Après eux, moi Pathos, que ce qui nous anime, Qu'on l'appelle v8[aoç , esprit ou feu follet, c( Est à la chair ce que la cause est à l'effet. « Je sais bien qu'un certain petit iEnésidème, (k S'est permis de nier cette raison suprême « De la cause à l'effet ; mais ce triste rêveur, « N'eut jamais le renom d'un sérieux penseur. « C'était un malotru, sceptique sans vergogne, <ic Que son historien traite souvent d'ivrogne, « Et chez lequel, malgré mon talent à biaiser, « Je n'ai pu découvrir rien à syncrétiser.

« Mais je sens à ma voix, que ce discours m'altère, « Verse-moi je te prie un verre de madère. » —

— « Voilà dit Zéphirine » — « encore un s'il te plait. » —

— « Voilà ! mon gros. Es-tu maintenant satisfait ?» —

— « Fort bien, pour le moment. Mais où donc en étais-je? » -

— « Où tu voudras, ma foi I » — «: que Bachus me protège, « Mais cet ^nésidème, avec ses sots discours « Sur la cause et Teffet, je l'avoue, a toujours « Troublé mon intellect. y> — « Veux-tu de Teau-de-vie 1 Ji> — — « Oui ! » — « Tiens !» — « Bien, m*y voici. Je disais donc : la vie c< Est un effet connu dont la cause est l'esprit. « Mens agitât molem I c'est en ce point que git « Toute la question. Maintenant savoir comme « Ce grand fait se produit, vous comprenez jeune homme, « Que je ne puis ici le dire en quelques mots, « Mais vous le trouverez dans mes in-octavos. ^ Laissez-moi seulement vous répéter encore, « Avec les grands esprits dont l'univers s'honore, c< Qu'on ne peut être heureux sur cette terre en deuil, « Qu'en dominant toujours ses sens et son orgueil ! » — « Ah! ah! le beau discours s'écria Zéphirine, « Comme il est bien lié, la galante doctrine ! « Ah ! ah! » — « Silence, donc! et laisse moi finir ! « Ainsi donc, jeune ami, veillez à contenir « Les élans dangereux dont votre cœur s'oppresse ; « Renoncez à l'amour, méprisez la richesse, « Soyez sobre, soumis, prêt à tout endurer.

« Bornez tous vos désirs a ne rien désirer, « Et vous serez heureux. Voilà ! j'ai dit ! à boire, c< J'ai soif !» — « Tiens bois encor, roi de la balançoire, « Sobre et chaste Pathos, fit-elle, en étouffant « De rire, ah ! le bon tour ! j'espère mon enfant, « Dit-elle en s'adressant à notre bon Célime, « Que tu te moqueras de ce savantissime,

« Qui dit blanc et fait noir, et que tu jugeras

« A sa juste valeur, son ennuyeux fatras.

c( Laisse-là ce sauteur, viens chez moi, je te prie,

« Et je te ferai voir une philosophie,

«i Tu peux en être sûr, qui te conviendra mieux.

« Mon Dieu, qu'il est joli, mignon et gracieux ;

« En faire un capucin, ah 1 ce serait dommage. » -

Célime avec effort, contenant son visage , Avait par convenance, écouté jusqu'au bout, Mais ne pouvant enfin maitriser son dégoût.

Il partit brusquement, comme l'eût fait un ange Qui, par un soupirail, eût entrevu la fange Brûlante de l'enfer. Et le cœur irrité, L'esprit sombre, il erra dans la vaste cité.

Ignorant dans quel lieu, sa démarche inquiète, Pourrait le diriger, à l'insu de sa tête.

Enfin, las, accablé, mourant, notre héros, Voyant autour de lui, comme dans un cahos, Rouler confusément, hommes, villes, systèmes, Amour, illusions, tous les fantômes blêmes Qui traversent l'esprit, aux heures de malheur, S'étendit sur le sol, comme un gladiateur Succombant dans la lutte, et son âme blessée, En larmes répandit le deuil de sa pensée.

Un incident conduit Célime à écouler un sermon du R. P. Autodafé qui est loin de le consoler. — Effet inattendu de ce célèbre sermon, sur un fidèle.

En ce moment des sons harmonieux Qui paraissaient venir de la voûte des cieux, Comme un concert d'amour, que les harpes divines Adressaient aux échos plaintifs de nos ruines, De Célime épuisé vint réveiller les sens.

— « Anges du ciel, dit-il, est-ce vous que je sens « En mon âme ? de Dieu la voix consolatrice,

<c Vient-elle du destin réparer l'injustice, « Qui dès mes premiers pas s'apesantit sur moi ? » Au charme obéissant, il se relève, et voit.

Sur le parvis sacré, l'immense cathédrale.

Elevant vers les cieux sa masse colossale.

— « Ah! dit-il, attendri, rayon pur, saint amour, <K Grâce d'en haut, enfin, vous avez votre tour !

« Merci, mon Dieu, d'avoir, au fond de ma détresse , (( Bien voulu m'adresser ce signe de tendresse, « Qui ramène à vos pieds un enfant égaré. « Entrons. A deux genoux je vous adresserai « D'un cœur reconnaissant ma fervente prière, i^

Comme il entrait, se trouvait à la chairCy Un très fort sermoneur, le père Autodafé, Qui prêchait de son air le plus ébouriffé.

C'était un grand gaillard, aux accents énergiques. Qui puisait ses discours dans ces bas-fonds épiques, Où Dante promenait son sombre luth de fer.

Son éternel sujet était toujours I'enfer ; Il n'en sortait jamais. Pour lui ce lieu de larmes, Avait, dans son horreur, d'irrésistibles charmes; Et souvent en public on le vit répéter, Que s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. Son geste était puissant, si puissant que la chaire En montrait aux regards la preuve musculaire , Et qu'on pouvait jurer devant ces résultats, Qu'elle n'avait jamais projeté tant d'éclats. Dans ses plus beaux moments, terrible et redoutable, D'un revers de sa main, il envoyait au diable Tous ceux qui l'écoutaient, et son zèle fervent Le poussant un peu loin, il arrivait souvent

Qu'il se mettait de la partie.

Pouvait-on faire mieux les choses, je vous prie ?

Au moment où Célime arrivait souriant , Epanoui d'amour et Tesprit confiant Dans la bonté de Dieu, notre révérend père.

Se trouvait transporté d'une sainte colère, Que nos péchés avaient allumé dans son cœur, « Chrétiens ! s'écriait-il, sur vous trois fois malheur, (( Car vous respirez tous le crime et Fimposture (( Et vos iniquités ont comblé la mesure.

« Chrétiens ! je vous le dis, vous êtes tous damnés ; « Le Dieu vengeur vous ajustement condamnés, « L'enfer est là béant qui déjà vous aspire, « Et Satan se dispose à vous tous faire frire. « Oui, l'enfer, les démons et les brasiers ardents, « Elaborent pour vous, des grincements de dents. « Chrétiens I vous irez tous, nous irons tous mes frères!!»

— •* « désenchantement! ô comble de misères !

« Fit Céhme atterré, voilà ce qu'au saint lieu,

« Oppose à mes douleurs un ministre de Dieu ?

« Ah î c'en est trop, fuyons ! » et frappé d'épouvante,

Il partit expulsé par cette voix tonnante,

Comme si les démons qui le faisaient pâlir,

A ses trouss3s déjà, s'étaient mis à courir.

Dehors sur le parvis, aux portes de Téglise, Son front rasséréné par l'aile de la brise, Fut enfin délivré de la terrible voix.

S'agenouillant alors, devant la grande croix, Qui du temple indiquait et décorait l'entrée, « Christ, murmura-t-il, image vénérée, « Toi dont les bras ouverts, nous appellent encor « A cueillir sur ton sein, le bienfait de ta mort,

« Toi qui mourus d'amour, pour la famille humaine, « Et qui vins pour finir le règne de la haine,

Que dis-tu, Rédempteur, quand montent vers les cieux, « Ces malédictions et ces cris furieux ?

« Tu pardonnas à tes bourreaux, et moi qui t'aime,

« Moi, je serais damné? quel horrible blasphème ! »

Mais l'attendrissement ayant gagné son cœur, Devant l'image sainte épanchant sa douleur.

D'un nuage de pleurs ses doux yeux se voilèrent.

Enfin, tous les damnés du temple s'envolèrent, Et l'un d'eux s' approchant de l'enfant de César, Lui dit avec prudence et le prenant à part :

— (k Monsieur^ ce sermoneur a dans ses apostrophes

Si durement traité ces pauvres philosophes, Qu'il m'est venu soudain un immense désir, Que j'étais certes loin, avant de ressentir, D'étudier un peu leurs œuvres dangereuses, Mais qui doivent pourtant être fort curieuses. Pardon, voudriez-vous bien, s'il vous plaît m'indiquer. Qui pourrait de ce pas, me les communiquer? » —

— c( Monsieur, dit le héros, la chose est très facile ; Vous pourrez les trouver en tous lieux dans la ville; Depuis qu'on en dit tant de mal ils sont partout.

Et leur genre d'écrits obtient un succès fou.

En face du parvis, voyez-vous ce libraire ?

Vous trouverez chez lui de quoi vous satisfaire. » — • « Merci , monsieur. » — « Monsieur, votre humble serviteur. > —

«Monstre! dit Gabriel, qui sèmes la terreur

« Et vomis les bourreaux, hideuse intolérance,

« Voilà bien de tes coups 1 tu sèches l'espérance

c( Dans le cœur des humains, tu fais fuir le saint lieu,

« Et ton aspect produit le vide autour de Dieu! »

c( Hélas ! ajouta-t-il, le souci qui m'obsède, « C'est que j'en suis encor à chercher mon remède

« Et quô finalement ce que je viens de voir, « Ne fait que rembrunir mon sombre désespoir. « Voyons, si j'employais un moyen héroïque, « En allant faire un tour^ au bazar politique ? « On en a vu qui près de se jeter à Teau « Y trouvèrent soudain, Tavenir le plus beau. « Qui sait? peut-être bien que l'ingrate fortune, « Me réserve en ce point la fin de sa rancune.

« D'ailleurs, quand on n'est pas content de son destin, « On peut bien essayer un bond sur ce tremplin.

« Je sais bien qu'en tombant, on peut, douleur cruelle, « Se démettre le cou, se broyer la cervelle ; « Oui, mais si par bonheur, on y sauve ses os « Et l'on tombe debout; on devient un héros. ))

Uniquement consacré à la politique et contenant une appréciation très hardie, mais très prudente, de la matière.

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Kada li djibe-na reubi'in cha alla !

Ctisar trouve enfin , une excellente vocation à son fils. — Magnifique discoars qu'il lui tient à ce sujet. — Aperçu transcendant de la vie.

Tandis que notre ami dans un nuage noir, Subissait en secret son cuisant désespoir, Son père lui revint enfin de son voyage, Mécontent, furieux, grondant comme un orage Qui déchire le ciel ; ne cessant de crier De manière à troubler les échos du quartier.

C'était bien lui, César! sur ce point la méprise A personne n'était une chose permise.

Car dans tout l'univers, au temps dont nous parlons, Nul n'aurait pu lutter, avec de tels poumons. Donc loin d'avoir perdu sur la rive étrangère,

Il paraissait bien au contraire, Avoir encor gagné de cette ardente humeur, Qui trop souvent, hélas ! lui soulevait le cœur.

130 LE BON CLLIME

Mais commeut s'il vous plait aurait-il pu se faire, Qu'il en fut autrement? comprenez son affaire ;

De la déception ayant atteint l'excès, Le pauvre homme venait de perdre son procès ! C'était vraiment de quoi lui donner le vertige î Imaginez-vous donc que l'affaire en litige.

Consistait uniquement

Dans le simple recouvrement

D'une valeur assez minime,

Et que le père de Célime,

Pour essayer de l'obtenir,

Sans nullement y réussir.

Dépensa, pour le moins, quatre fois cette somme ! Il paraîtra, sans doute, évident à tout homme Doué de quelque sens, qu'il eut calculé mieux, En se montrant un peu moins avaricieux Et ne soulevant pas ce procès inutile.

Mais il ne put dompter les élans de sa bile ; Que voulez- vous, lecteur? il était ainsi fait; Je ne le donne pas pour un être parfait.

Plein d'admiration pour l'intègre justice Quand elle fut pour lui, bienveillante et propice, Avec elle aussitôt il fut en désaccord

Dès qu'elle osa lui donner tort.

Il aurait bien voulu pouvoir se venger d'elle. Tant soit peu l'étriller et lui chercher querelle,

Mais fort heureusement, à temps il recula, Comprenant le danger de jouer ce jeu là.

Seulement ne pouvant maîtriser sa colère, A laquelle il fallait donner une carrière, César se rabattit sur son contradicteur, Et décliargea sur lui le poids de son humeur. Tandis qu'il recevait de ses mains la quittance. Il lui frotta le dos d'une telle importance, Que le pauvre homme crut avoir les os brisés. (( Maintenant, dit César, maintenant, c'est assez. « Je vous devais, monsieur, ce supplément de dette, (( Mais vous voilà payé d'une façon complète. » S'étant par ce moyen rasséréné l'esprit, Il lui tourna le dos et brusquement partit.

Trouvez donc étonnant, en suivant cette affaire. Qu'il lui restât encore quelque brin de colère Dans le fond de son âme, et qu'en rentrant chez lui, Il fit un peu de bniit.

Néanmoins envers lui ne soyons pas injuste; Ce n'était point, au fond, tout-à-fait un Procuste, Et l'aspect des douleurs de son unique enfant, Produisit sur sa bile un effet triomphant.

Il l'entoura de soins, redoutant pour sa vie, A cet âge où souvent un souffle la dévie.

Enfin il fit si bien, que Célime reprit.

Dame nature aidant, le calme de l'esprit,

Qui (levait ramener, sa santé compromise Et fermer le codex. Mais seulement la crise Qu'il venait de subir, dans son âme laissa Un désenchantement qui jamais ne cessa.

Ce fut un deuil de plus que la fortune amère, Vint ajouter encore à celui de sa mère.

Son père quelquefois disait : « ce garnement if Porte encore dans le cœur quoique secret tourment, (( Quel est-il? si j'en crois la haute intelligence (( Qui chez moi, grâce à Dieu, remplace la science « Nécessaire aux seuls sots, ce déplorable ennui « Dont son esprit paraît s'assombrir aujourd'hui, « Tient bien évidemment à cette incertitude, « Qui précède toujours, l'éveil d'une aptitude. « Pour fixer de l'enfant l'irrésolution • € Tâchons de lui trouver une vocation. »

Ayant donc pris son fils à l'écart sous l'ombrage . D'un grand et vert mûrier, l'honneur de son jardin, Avec calme, il lui tint à peu près ce langage, En tirebouchonnant, sa mouche avec la main :

(( Mon fils, tu ne sais pas ce que c'est que ce monde ! <( Je puis te l'enseigner bien vite en quelquas mots.

(( C'est une immense boule ronde

« Que peuple une tourbe de sots

CHANT xvir 433

(( Qui s'imaginent ne pas l'être.

« Voilà tout ! cependant, pour qui veut les connaître (f En détail, il convient de distinguer entre ^ux. ce Ces deux divisions étrangement mêlées :

« La première, adoptant le rôle avantageux.

(( Donne des horions à doses redoublées ; (( La seconde, humblement développe son dos, <( Pour en faciliter l'arrivée à ses os.

<( L'important donc, mon fils^ c'est la catégorie « Oii l'on doit figurer dans cette absurde vie. <( Pour un homme de sens le choix n'est pas douteux, (( Car il vaut mieux cent fois, figurer parmi ceux (( Dont les bras vigoureux donnent la bastonnade, « Que parmi les niais qui, dans cette algarade, «. Reçoivent tous les coups. Ainsi la question, (c Dix choix si délicat d'une vocation, « En deux mots se résout : en ce monde il faut être <( Riche, puissant, ou fort, ce qui veut dire maître, <( Ou bien tout simplement, il faut être soldat. « Or pour toi, mon enfant, c'est ce dernier état (( Qui te convient le mieux. Le coup d'œil de ton père « Ne saurait t'égarer en pareille matière.

ce Ainsi pour dissiper tes hésitations, (( Et se niettre du bon côté des horions, A peu de frais, cours, vole au champ de la victoire. (( Va te couvrir de gloire (c Et parmi les guerriers (( Moissonner des lauriers !î »

Eu prononçant ces mots, sa voix était sonore Comme un clairon, et pour en assurer Teffet Prenant, en quatre temps, ses airs de matamore, Avec sa canne il fit un très beau moulinet.

Le héros attristé, n'ayant plus d'autre envie, Que d'en finir avec une pénible vie, Sans bien approfondir ce beau raisonnement.

Qui n'était pas pour lui, très clair en ce moment, Accepta volontiers la brillante carrière, Que le geste et la voix de son illustre père Déroulaient devant lui; puis soudain se levant, Et laissant là César, à ses exploits rêvant.

Avec un noble entrain, à coup sûr méritoire, Il prit résolument le chemin de la gloire.

Célime i nrl pour les champs de la gloire. — Singuliers compagnon» que le hasard lui donne. — Admirable destinée d'une larme de pérheresse .

En ce temps-là, le champ où la victoire, Avec splendeur, nous rayonnait la gloire.

Et permettait à nos vaillants guerriers De moissonner, d'innombrables lauriers, Etait fort loin. Il fallait pour Tatteindre, Marcher longtemps, et braver sans les craindre^ Beaucoup d'ennuis, sans compter les périls.

Mais malgré sa douceur, les sentiments virils Ne faisaient pas défaut à notre ami Célime, Et, dans tout l'univers, ce héros magnanime Ne craignait rien, hormis sa conscience et Dieu. Hors de là le danger lui paraissait un jeu, Un aimable incident qui chasse de la vie.

L'arôme empoisonné de la monotonie.

Et VOUS donne, en retour du peu de mal qu'il fait, Une trempe plus forte, un cœur plus satisfait.

Il partit donc joyeux et Tâme aussi sereine, Que s'il s'était agi, dans la voisine plaine, D'aller courir encore après les papillons.

Il ne partit pas seul. Avec deux compagnons Que lui donna le ciel, au début du voyage.

Il dut faire d'abord, la moitié du chemin.

Leur rencontre semblait un nouveau badinage, De ce cruel moqueur qu'on nomme le destin .

L'un était récollet, l'autre fille de joie !

Ces deux extrémités du calios d'ici bas, Suivaient pour un instant, une commune voie, Et vers le même but entremêlaient leurs pas.

Célime à leur aspect, crut voir briser la chaîne, Que formait devant lui, notre famille humaine. Son cœur en fut ému; néanmoins nul regret De cette émotion ne vint troubler l'eflet.

Son esprit était grand comme son indulgence ; Aussi pratiquail-il la sainte tolérance, Avec une largeur inconnue à nos temps.

Avec"satan lui-même, armé de ses tridents,

Il eût sans embarras, cheminé côte à côte^ Et le cas échéant, l'eut accepté pour hôte, Sans sourciller d'un cil. Il donnait pour raisons, Quand on l'interrogeait parfois, sur ses façons Singulières, que chez l'homme, la conscience Ne devait regarder que Dieu, dont la science Pouvait seule juger, à Tabri de Terreur, Ce qui se débattait dans cette profondeur.

Il ajoutait encor que la justice humaine, N'offrait une valeur respectable et certaine, Que pour tenir debout l'intérêt social, Mais qu'après ses arrêts, au divin tribunal, Tout était repesé dans une autre balance.

Qui jamais de l'erreur n'avait reçu l'offense.

Il sut donc se montrer à ses deux compagnons, Sous ces dehors charmants que nous lui connaissons. Pour tous les deux d'abord, rempli de bienveillance, Il sut facilement gagner leur confiance.

Comme il n'avait jamais connu cette frayeur, Qui d'un soin méfiant dérobe notre cœur.

Que son âme naive, en tout point transparente, A se' dissimuler était fort ignorante, ïl se mit à conter à s 33 deux voyageurs.

Les désenchantements et les soucis rongeurs, Qui déjà dans sa vie avaient porté ravage.

Et de deuil assombri les rêves de son âge.

Remarquez les effets de la sincérité, Et combien nous errons quand notre vanité, S'évertue à voiler notre humaine faiblesse, Sous le manteau troué d'une fausse sagesse !

Célime en confessant, son passé malheureux, Réveilla près de lui les échos généreux Des cœurs qui Técoutaient et qui dans leurs mystères, Sous leurs masques cachaient de semblables misères, Comme la cendre cache un dangereux foyer.

Tant il est vrai que tous, sur ce triste sentier Où nous roulons, malgré nos grandes dissemTblances, Tous, nous nous ressemblons par les mêmes souffrances. Célime s'était dit trompé dans son amour, Et ceux qui Técoutaient gémissaient à leur tour De noires trahisons qui, détournant leur voie, . Avaient produit de Tune, une fille de joie. De l'autre, un fils pieux des pères récollets I Ainsi la même cause, avait dans ses effets, Donné deux résultats de différence extrême.

Et Célime, après eux, en offrait un troisième Qui s'agitait encore au fond de l'incertain.

C'est ainsi que l'on voit parfois la même main, Suivant les instruments dont elle est obéie.

Produire des accords variés d'harmonie.

Ainsi de notre ami, les sincères façons Conquirent l'amitié de ses deux compagnons.

A l'un, il sut donner un peu de tolérance, Sur l'autre, il fît descendre, une telle décence, Qu'en la voyant passer sur le bord du chemin, On aurait cru revoir la femme de Tarquin.

C'est ainsi qu'en marchant cet excellent Célime, Avec son cœur, parvint à jeter sur l'abîme Qui les désunissait aussi profondément.

Un pont qui leur permit comme un rapproohementv Tant l'amour est puissant, tant cette force sainte. Sait faire tout plier à sa donce contrainte !

Mais bientôt arriva le moment désolé Où les trois cœurs unis par un destin voilé.

Devaient voir se briser l'affectueuse chaîne, Qui venait d'alléger, pour un instant, leur peine. En songeant aux périls qui menaçaient ses jours, Et qu'ils l'allaient quitter, sans doute pour toujours. Les amis de Célime, en leur douleur sincère.

Lui firent leurs adieux chacun à sa manière.

A genoux le saint frère élevant vers les cieux , Ses deux bras étendus et son regard pieux, Supplia l'éternel par qui tout s'illumine, De couvrir le héros de sa faveur divine ; Le cœur ému, la fille un moment hésita, Puis, avec abandon, à son cou se jeta Et sur son front versa la plus douce caresse, Qui jamais d'une femme exprima la tendresse.

Comme transfigurée en ces tendres adieux, Une larme sortit du profond de ses yeux Depuis bien longtemps secs et vint sous la paupière, Briller comme une perle aux rayons de lumière. Elle était si touchante et si pure à la fois, Qu'un ange qui passait et qui faisait un choix Des choses d'ici-bas dignes de Fempyrée, La reçut dans ses mains, et l'ayant déclarée Un bijou sans égal , d'un vol courut l'oiTrir A celle qui le mieux comprit le repentir, A la reine des pleurs, la douce Madeleine.

Emue au souvenir de sa terrestre peine, La sainte la reçut avec recueillement, Et l'ayant reconnue à son scintillement, (( Mille grâces, dit-elle, à l'ange qui me donne Un si joli fleuron à joindre à ma couronne. »

Je crois entendre ici le lecteur voltairien, Me dire, eh ricanant, qu'il désirerait bien Savoir qui m'a fourni ce détail historique.

Rien ne me touche moins que ce trait sardonique. Ce détail je le tiens, voulez-vous le savoir?

De mon ange gardien, qui, lui même, un beau soir, Tandis que j'écoutais son langage mystique, A daigné m'en donner le récit authentique Qu'il possédait à fond, car il était présent, Quand son collègue ailé vint oftrir son présent.

Trouvez-vous maintenant le fait assez notoire, Et pouvez-vous encor douter de cette histoire ?

Enfin s'évanouit, comme une étoile au ciel, Le bonheur fugitif que le bon Gabriel Avait sur ses amis rayonné de son âme ; Et chacun poursuivant de son destin la trame, Prit sa direction vers le but incertain, Que la vie offre à Tœil, à Thorizon lointain.

Tîotre héros fait de la gloire une étude approfondie. — Stratégie tubcrculaire. — Le secret d'un ambitieux. — Un choc de Te D:um.

Ainsi notre héros au bout de son voyage, Se trouvait avoir joint à son mince bagage, Une larme de fille et le vœu d'un bon cœur.

J'en connais qui diront, d'un petit air moqueur, Que ce n'était pas là le beau de son afl'aire, Et que ce supplément était peu nécessaire.

Ce n'était pas ainsi que pensait Gabriel ; Il appréciait fort^ l'œil tourné vers le ciel^ . Qui versait sur son âme une pieuse larme.

Et quoique fort d'esprit, accordait un grand charme , ,A la grâce d'en haut qu'un accent généreux, Appelait sur son front au moment dangereux.

Donc ce supplément de bagage, Loin de paraître un badinage, Bien au coutraire lui servit,

A fortifier son esprit, Et ce fut d'une âme sereine, Qu'il aborda la sombre plaine Où, suivant César, nos guerriers Devaient moissonner Jleurs lauriers.

L'endroit n'était pas beau. C'était una vallée Sur ses deux rives profilée.

Par de vieux mamelons à ce point déboisés, Que par un grand rasoir, on les eut dits rasés ! L'horizon, la couleur, le ciel du paysage Etaient à l'avenant. Pour faire du carnage.

Il était évident qu'on ne pouvait choisir, Un théâtre qui put aussi bien convenir.

Des combattants les deux armées, Campaient sur les hauteurs dans des lignes fermées, Et dédaignant du grand Napoléon, Les préceptes fameux que la voix du canon.

Avait prêches vingt ans dans une illustre guerre ; Elles ne bougeaient pas plus que si dans la terre, Elles eussent tenu dans le genre simplum Du solanum tuherosum.

Toute leur stratégie.

Consistait à descendre au jour dans la prairie,

Et puis à se jouer à grands coups de canon, Un jeu que les corbeaux voisins trouvaient très bon. Célime qui n'avait point encor vu la guerre, Trouvait pourtant cela, fort extraordinaire ; Mais comme heureusement il avait de l'esprit^ Il se tut à propos et puis à tout se fit.

Il s'accommoda donc de cette tragédie, Bien qu'elle ne fût pas dans le goût de sa vie.

Le bruit que le canon Jetait, en fulminant^ aux échos du vallon , Le sifïïement aigu de la balle rapide, L'élan victorieux du soldat intrépide.

Les cris de désespoir, les râles déchirants, Des malheureux blessés, sur le sol expirants, Et foulés sous les pieds ainsi qu'une poussière; De l'ofeus ricochant, la sanglante carrière.

Qui sème dans les airs, avec ses noirs éclats. Des membres mutilés, qu'on ne reconnaît pas ; Ces roulements lointains qui, comme le tonnerre, Font trembler, sous les pas, l'écorce de la terre ; Tout ce spectacle enfin, qui d'horreur en horreur, En arrive à produire une telle hauteur, Qu'on le croirait toucher aux zones du sublime, Loin de jeter l'effroi dans le cœur de Célime, Parvint à l'attacher comme en le fascinant.

On eût dit devant lui, d'un gouffre bouillonnant,

Qui l'attirait au fond, par un sombre vertige, Comme fait le serpent à l'oiseau qui voltige !

Après une grande mêlée Où la bataille échevelée Avait fait de nos ennemis, Un épouvantable hachis D'os brisés et de chair humaine , Comme un tapis sanglant étendu sur la plaine, On entonna chez nous ce fameux Te Deum, Qui de tous les succès est le vade mecum, Et l'armée à genoux, devant l'autel auguste, Remercia celui qui protège le juste.

Du succès obtenu par son secours puissant.

Pour CéUme le fait parut bouleversant.

Et son esprit jugea ces manières étranges.

Il ne put concevoir le Seigneur et ses anges, Intervenant parmi les choses d'ici-bas, Pour régler des humains, les horribles combats. « Comment, se disait-il, notre père suprême, « Dont le premier précepte [est dans ce doux mot : aime i « Se mêlerait à nos débats sanglants « Et réglerait le sort des combattants, « Ainsi qu'un Jupiter flanqué de son tonnerre ? « Peut-on bien à ce point^ outrager Dieu sur terre ? »

Pour dissiper Thorreur qui troublait sa raison, Il se mit à marcher tout droit vers Thorizon, Espérant rafraîcliir au souffle de la brise, La chaleur qui brûlait sa tête, en cette crise. Mais au lieu de trouver ce calme bienfaisant Dont il avait besoin, le zéphyr en passant, Accordant aux échos le secours de ses ailes, Lui portait un sujet d'émotions nouvelles.

Qu'était-ce donc? mon Dieu, ce n'était presque rien; C'était, tout simplement, un chant aérien Qui^ du camp ennemi venant à son oreille, Rendait son amertume à nulle autre pareille.

Un nouveau Te Deum frappait encor les airs , Comme un fidèle écho de nos pieux concerts 1

de nos vanités exemple dérisoire I Eux aussi proclamaient hautement leur victoire ! Eux qu'on croyait vaincus , uu pied de leur autel D'un succès éclatant remerciaient le ciel!

Il fut anéanti : ses jambes s'affaissèrent Et longtemps vers le ciel, ses (^aux yeux se fixèrent.

(( Seigneur, s'écria- t-il, voJ :> donc des humains,

« Les exploits odieux et les œux incertains!

<( Comment ! des deux côtés, ( mis un vain simulacre,

« On ose te bénir pour un double massacre?

« Ah ! c'en est trop 1 » Son désenchantement Fut si grand, si profond, que dans rabattement, Immobile il se tint, ainsi qu'une statue, Jusqu'à l'heure où la nuit descendit de la nue.

En ce moment discret arriva devant lui, Un homme qui semblait promener dans la nuit,

Et qui se croyant seul^ confiait sa parole,

Echo de ses secrets, à la brise qui vole.

Il se disait : € allons I cela ne va pas mal,

« Encor quelques combats et je suis général.

« Le dernier fut vraiment entre tous salutaire, Car beaucoup de nos chefs disparurent sous terre

« Et vidèrent ainsi devant moi le chemin.

Mais pour combler mes vœux, il faut que le destin,

« Me continue encor sa faveur tutélaire.

:< Dieu du ciel ! faites donc que cette bonne guerre

« Prolonge ses faveurs et que tous ces niais Qui viennent chaque jour, nous parler de la paix, Soient tués les premiers. la guerre ! la guerre ! : Seigneur ! car elle m'est vraiment bien nécessaire. »

« Quel^est ce monstre ? dit, à part lui^ Gabriel , « Levant d'étonnement sa tête vers le ciel.

« Se peut-il qu'il existe une bête sauvage,

« Aussi semblable à l'homme et vivant de carnage ? ^ De la voûte d'azur, une secrète voix

Lui répondit tout bas : « le monstre que tu vois « Comme le spectre errant du massacre en démence ,

« C'est un ambitieux I ne bouge pas, silence !

« Car s'il pouvait savoir que tu l'as entendu,

« Il t'aurait bientôt mort, à ses pieds étendu. »

Depuis ce jour fatal en proie à l'insomnie ,

Il en vint à jeter aux choses de la vie,

Un coup d'œil plus profond, qu'il n'avait fait avant.

Et poussé par la fièvre il promenait souvent,

Solitaire et pensif, loin de l'écho des tentes,

Épanchant ses douleurs en paroles ardentes

Il se disait :

Pardon, étant seul confident De ce qu'il se disait, je crois ici prudent.

De lui substituer pour plus de quiétude.

Un chapelet de points, suivant mon habitude.

Les points sont fort discrets et puis très diligents, A glisser dans les doigts de messieurs les sergents. Qualité favorable au repos de la vie.

Que très fort j'apprécie 1 Car, à dire le vrai, j'ai toujours quelque effroi , D'écorner en passant le bout de quelque loi.

Il en est tant ! et puis dans de vagues alarmes,

d50 LE BON CÉLIME

«Je me prends à frémir, en songeant aux gendarmes Qui peuvent, tout-à-coup, pour un mot illégal, Comme un pruneau confit me loger en bocal.

Astre resplendissant, source de la lumière , Qui fais Tenchantement de notre pétaudière, J*aime trop les grands bois que dorent tes rayons , Les champs, où tout joyeux volent les papillons. Les flots que tu blanchis au pied de la falaise. Les jardins embaumés où tu mûris la fraise, Et Fhorizon sans borne et les bocages verts, Pour oublier jamais qu'un seul mot de travers, Peut soudain m'enlever tous ces biens que j'adore. Marchons donc prudemment et d'un vers incolore. Voilons ce qui pourrait, en l'état de nos mœurs, Provoquer de Thémis les farouches humeurs.

Seulement il faut bien, lecteur, que je vous dise Qu'après avoir beaucoup souffert de cette crise, Le héros transformé ressentit dans son cœur, Pour les exploits guerriers une si grande horreur. Qu'il s'empressa de fuir le théâtre sinistre. Où la gloire, prenant le meurtre pour ministre,

Elargit le cyprès de Gain le maudit.

Un bonheur malheureux dans ce but le sei^vit.

Son père qui, par imprudence.

Préférait l'eau-de-vie à celle de Jouvence, Rendit subitement son âme. . . à qui ? ma foi ! Si quelqu'un peut le dire il en sait plus que moi. Car à cette heure encore, En vérité j'ignore

Qui, du diable ou de Dieu voulut bien s'en charger, Attendu que sa garde offrait plus d'un danger. Toujours est-il que César, dans la terre, Fit un plongeon d'où l'on ne revient guère

Et que^ par cet événement, Célime se trouva libre complètement.

Le premier soin qu'il prit, ce fut d'avoir un homme Qui pour un honnête somme.

Voulut bien en son lieu devenir un héros.

Et pour lui risquer ses os.

Puis il quitta soudain^ cette plage funeste.

Comme s'il eût pensé que la foudre céleste, Ne pouvait éviter d'écraser sous ses coups, Ces humains aspirant à devenir des loups.

Où Ton trouve des détails très intéressants, sur les derniers moments de rillustre César. — Paroles remarquables qu'il lègue à la postérité.

Je VOUS ai dit, lecteur, que, par un coup fatal, César fut retranché du grand règne animal, Dont il était la gloire, et jeté dans la tombe,

Comme un simple mortel , qui sous les ans succombe. Mais vous comprenez bien que je ne puis ainsi , Vous faire trépasser, sans en avoir souci, Un héros tel que lui, prodigieux, illustre,

Et vous le laisser mettre en terre ainsi qu'un rustre. Me préserve le ciel d'oublier à ce point, Ce qu'un historien doit apporter de soin, A peindre des détails de si haute importance. Car ce serait manquer à toute convenanee; Après avoir chanté comment César vécut, Il faut bien dire un peu de quel air il mourut, Car les derniers moments d'un héros de ce monde, Portent toujours en eux, quelque leçon féconde.

C'était un beau matin,

Assis dans son jardin,

Sous Tombre tutélaire

D'un mûrier centenaire,

César pour travailler,

A se bien réveiller, Suivant une coutume antique et solennelle.

En buvant, saluait la première étincelle Que la clarté des cieux jette à la terre en deuil. A juger par l'éclair qui brillait dans son œil, On pouvait augurer que le jus de l'absinthe, Avait suffisamment dégagé la contrainte, Que la nuit sur son front laissait comme un souci. C'était parfaitement, car il avait ainsi, Dans la libation de cette matinée, Avalé de l'esprit pour toute sa journée.

Ainsi donc, jusque là tout allait pour le mieux,

Et rien ne présageait aucun fait sérieux.

Quand malheureusement, au détour d'une allée. Apparut tout-à-coup la figure hâlée Du brave jardinier, dont le précieux art, Dans toutes les saisons, fournissait à César Les gracieux produits de l'ordre aromatique.

Quoi de plus naturel, va dire la critique, Que de voir apparaître, à Theure du matin.

Un jardinier dans son jardin?

Ah! vous trouvez la chose naturelle?

Eh bien, vous allez voir la débâcle cruelle,

Que le destin tira de cet événement, Qui vous semble arriver si naturellement.

César qui professait à Tendroit de la treille, Une démocratie à nulle autre pareille.

Ne put laisser passer ainsi son serviteur.

Sans lui faire goûter un peu de la Hqueur Que, pour son compte, il trouvait délectable. L'homme des champs, touché de Tofifre aimable^ Accepta volontiers de lui faire raison, Et se mit à trinquer avec lui sans façon.

Pour le nouveau venu le cas était commode, Mais celui de César était à l'antipode, Car il avait déjà lesté son estomac, Et n'avait plus dès lors, qu'à brûler son tabac. En passant en revue, à travers la fumée.

De ses vieux souvenirs, la glorieuse armée.

Aussi, quand il eut pris ce supplément fâcheux, César ne put dompter son élan belliqueux, Et passant aussitôt de Bacchus à Mercure, Il se mit à courir un peu trop l'aventure, A travers les récits de ses fameux exploits.

Rabâchés, au grand moins, pour la millième fois.

Il en était à la grande bataille, Où tout seul, acculé contre un pan de muraille, Il fît tête à la fois, A tout un régiment de hussards bavarois.

(( Dans ce jour glorieux, d'éternelle mémoire, « Hurla- t-il, j'atteignis les cimes de la gloire, <( En embrochant d'un coup, d'un seul coup^ m'entends-tu? « Six de mes ennemis, que de mon bras tendu, c< Je promenais en l'air sur mon long cimeterre, « Et qu'ensuite de haut, j'égrainais sur la terre, « Ainsi qu'un chapelet! !» — « Six d'un coup^ à la fois!

« Repartit poliment l'enfant de la nature, « Pardonnez-moi, Monsieur, mais sans vous faire injure,

« Je crois me rappeler que toujours autrefois, / « Il ne s'agissait que de trois. »

Le fait était certain, mais la perfide dose D'absinthe, en se doublant, avait sur toute chose.

En coefficient jeté le chiffre deux.

naïf campagnard, quel destin malheureux, Peut ainsi te pousser à profaner d'un doute, Le merveilleux récit que ton oreille écoute?

Pourquoi donc te permettre une observation.

Quand on ne veut de toi que l'admiration?

Imprudent, qu'oses-tu? — Transporté de colère, César ne se tient plus, et renversant à terre, D'un seul bond furieux, son interlocuteur, En hussard bavarois, il lui fait la faveur De le traiter. « Monsieur! » s'écriait le pauvre homme. Pâle d'effroi , sous le bras qui l'assomme, « Pardon^ je me trompais, vous en tuâtes six, « Que dis-je, six? Bien plus, trente, quatre-vingt-dix, « Mille, si vous voulez, ipais laissez-moi la vie, q: Et n'allez pas, je vous en prie, « M'ajouter aux exploits « Qui vous ont illustré contre les Bavarois I »

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