DU RIDICULE A L'ODIEUX
On a dit de l'Allemand qu'il manque du sens de la mesure ; et que son goût du « colossal ) traduit une méconnaissance instinctive des lois de la modération et de Tharmonie. Ce que Pascal nommait, dans un parallèle resté fameux, l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse n'a rien à voir sans doute dans l'explication de certains phénomènes de « l'âme germanique ]?, si tant est que les journaux d'outre-Rhin la puissent librement refléter.
La consigne, dès le premier étourdissement causé par le manifeste américain du i" avril, a été de crâner à Tenvi pour rassurer le peuple et conjurer les réflexions inévitables. On a donc vu reparaître la devise obligée qui avait servi déjà lors de l'entrée en ligne de l'Italie, puis des Roumains.: a Ennemis plus nombreux, gloire plus grande ! »
La Gazette de la Croix vient de découvrir une formule plus grandiloquente et atteignant les limites de l'incommensurable. Loin de se plaindre du geste de l'Amérique du Nord, elle s'en félicite, « car, dit-elle, les Etats-Unis sont le seul peuple
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en état de nous payer une sérieuse indemnité de guerre. î
Tant de ridicule outrecuidance qui n'est pas destinée peut-être à l'exportation (car il est diffi-cile que les neutres les plus déterminés, s'il en reste, avalent un pareil poisson d'avril), prouve une fois de plus que le sens du ridicule échappe décidément aux fidèles du Deutschsthum. L'Allemagne est donc, — qui le niera — trop au-dessus de l'humanité pour que le sens commun la comprenne. Il ne faudrait pas pourtant que des énormités de cette taille nous fassent prendre en pitié un peuple capable d'éprouver ou de souiïrir ces sentiments insensés. Ce serait trop tôt fait de hausser les épaules et de dire : « Ces gens-là sont fous ».
Ce ridicule, même atteignant ces profondeurs, risquerait de faire oublier l'odieux et d'effacer ou d'atténuer l'impression d'horreur que la conduite des armées allemandes en retraite doit légitim.ement attacher à leur mémoire. Or, nous savons, par les mêmes <( reptiles » habitués à siffler l'air qu'on leur indique, comment le peuple d'outre- Rhin a salué par des acclamations les récents exploits de son Hindenburg.
L'odieux uni au ridicule serait de céder à la •oianœuvre, si favorable aux Allemands, qui essaie de persuader que, le militarisme abattu et le Hohenzollern descendu de son trône, il ne reste plus
qu*à oublier le passé. M. André Beaunier vient de dénoncer (Echo de Paris, 7 avril 1916) ce dangereux «sophisme ». « Très périlleuse niaiserie, et qui nous donne Tair de supposer que ladite Allemagne, opprimée par le roi de Prusse, empereur d'Allemagne, et par ses hobereaux, n'est allée à la guerre que malgré elle... contrainte et malheureuse, et nous aime, et nous détruit nos villes et nos villages le cœur navré. La réalité des événements s'accorde mai avec cette fiction si émouvante et saugrenue. Les atrocités commises, soit en Belgique, soit dans nos départements du Nord, soit en Serbie ou sur les côtes anglaises, les crimes des zeppelins et la piraterie, la dévastation du sol, le martyre infligé à la population civile, tout cela, qui est monstrueux, n'a suscilé en Allemagne aucune objection. Si des critiques furent adressées au gouvernement de Guillaume 11^ ce n'est pas qu'on l'ait jugé trop dur à l'ennemi ; ce n'est pas sa barbarie que lui reprochent les bonnes âmes d'outre-Rhin, mais sa faiblesse. Et, pour l'ignoble coup de la Lusitania, les boutiquiers et les petits ménages, à Berlin, Munich et dans la province, ont illuminé.
« Entre Quillaume II et son peuple, au sujet de la guerre, et au sujet de la guerre atroce, nulle querelle : complicité. Si cette guerre était une entreprise des hobereaux, il y a longtemps que les ho-
bereaux seraient balayés, depuis que l'entreprise ne réussit pas. Mais la guerre a été voulue, au moins consentie avec joie par l'unanimité allemande. C'était comme toutes les opérations allemandes, une atîaire industrielle, et qui tentait la convoitise de la nation. La (c P.ace de proie » cherche sa proie : elle croyait la tenir. Excellente aftaire pour les capitalistes? Oui : et qui séduisait aussi les ouvriers. Si Ton en doute, on néglige ce manifeste qui date de quelques mois à peine, et par lequel l'union de tous les syndicats ouvriers refusait énergiquement de renoncer à la possession de TAlsace et de la Lorraine, riches en minerais . Pour le seul bassin de Briey, le peuple allemand marche avec l'empereur et ses hobereaux. La guerre allemande, à son débnt, dans sa continuation forcenée, n'a pas été l'initiative d'une classe : toute la nation boche y est solidaire, animée d'un pareil sentiment de cupidité. C'est une sottise de raconter que nous sommes en guerre avec le militarisme prussien, quand nous avons à nous débarrasser de toute une Allemagne conjurée contre nous. »
Les bruits, d'ailleurs suspects, ji'émeutes et de révoltes, dussent-ils prouver que la menace de la faim détermine un certain malaise populaire, « il n'y a, dit très bien le journal Le Temps du 9 avril, aucune apparence sérieuse d'un change-
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ment de neutralité et d'orientation... d'un peuple qui a suivi aveuglément un gouvernement de bandits... Les Allemands ont mis une sorte de monstrueux orgueil à convenir des crimes commis par les soldats... Et quand on objecte que la presse d'outre-Rhin, y compris celle d'extrême gauche qui a tenu ce langage, ne parle pas au nom de toute la population de l'Empire, nous demandons où et quand une seule voix allemande, fût-elle la plus humble, s'est élevée pour protester contre les abominations commises et pour flétrir des procédés relevant de la pire barbarie ? Le cynique aveu du crime perpétré dans les régions de la Somme eut vraiment le caractère d'un défi à toute civilisation. » Heureusement en effet, grâce à cette maladresse insigne qui nous a servis toujours contre les rêves naïvement ridicules jusqu'à l'odieux des théoriciens de l'avant-guerre, l'Allemagne continue de clamer sa solidarité avec le Kaiser et de multiplier les preuves de sa pensée intime. M. André Beaunier a raison d'écrire : « Si les Boches se repentent, nous le saurons. Provisoirement, nous savons qu'ils ne se repentent pas. Il n'y a pas, dans leur façon d'être, le plus petit commencement d'une petite indication de repentir. Alors, tandis qu'au lieu de se repentir ils mènent à la plus abominable férocité la guerre et les travaux de la guerre, il est absurde, absurde au moins,
de prendre les devants et de nous préparer à la mansuétude. Il ne s'agit par du tout de pardonner, ces jours-ci. >
Ce n'est pas en effet à l'heure où « les crimes s'accumulent » qu'il est opportun de servir « le rêve de Bernardin de Saint-Pierre » dont M. Renaudel a reconnu loyalement l'inopportunité flagrante.
Enfin, montrant à ces* doctrinaires merveilleusement fermés à toute réalité » que se laisser exalter par ridée de la République allemande, c'est absoudre à bon marché de problématiques regrets, sinon faire le jeu d'hypocrites calculs, M. Beaunier ajoute : « Enfin supposez même qu'un jour le repentir — ou, plus exactement, la déconvenue — de l'Allemagne aboutisse à une révolution, chasse Guillaume II, son gouvernement et ses hobereaux: il n'en faut pas davantage pour que TAUemagne ait votre absolution ? Tout aussitôt, ses crimes sont anéantis ? Vos morts vous semblent vengés ? Vos villes et vos villages, rétablis ? Vos ruines oubliées ? L'Allemagne s'en tirerait à bon compte. L'Allemagne nous a coûté une noble partie de notre jeunesse ; elle nous a torturés pendant des années ; elle nous a fait dépenser des milliards ; elle nous a mis en décombres plusieurs départements. L'Allemagne ? Non pas : son militarisme. Elle éconduit son militarisme, son roi de