CE OU ON APPREND AUX ETATS-UNIS
Sous ce titre extraordinaire : la France imposant la paix à r Europe, M. Victor Considérant vient d'adresser une longue lettre aux membres du gouvernement de la défense nationale. L'auteur indique les moyens qu'il croit propres non seulement à mettre fin à la guerre actuelle, mais encore à empêcher dans l'avenir le retour de ces luttes abominables.
Nous ne suivrons pas M. Victor Considérant dans les développements exagérés de son argumentation. Malgré un long séjour parmi les hommes les plus pratiques qu'il y ait au monde, Tancien représentant du peuple français, aujourd'hui citoyen américain, titre dont il s'honore justement, n'a pas entièrement dépouillé l'esprit rêveur du phalanstérien.
Notre senl but en parlant du manifeste de M. Considérant qui, nous ne l'ignorons pas, a su par son travail conquérir, au fond des Etats-Unis, l'estime de ses nouveaux concitoyens, est de relever quelques bonnes idées qu'il émet à la fin de sa lettre.
Suivant les recommandations de l'auteur, nous prenons ses idées pour ce qu'elles valent, sans nous
l'esprit américain 189
occuper de la forme bizarre dont il les a revêtues.
Voici ces idées .
« Abolition du budget et du ministère des cultes. Dieu libre comme en Ame'rique, et cessant d'être un fonctionnaire de l'Etat. Chacun payant librement'le service religieux que sa conscience réclame.
Décentralisation sur toute la ligne : autonomie administrative des communes, des départements et des provinces dans la libre hiérarchie nationale.
Plus de Paris dictateur : réduction du gouvernement-pouvoir au gouvernement-administration; plus d'autre pouvoir que le pouvoir judiciaire.
Qu'un coup de main sur Paris réussi par un groupe insurrectionnel ou par un assassin ne puisse pas plus prendre la France, qu'un coup de main réussi sur Washington City ne livrerait la possession des Etats-Unis.
Droit absolu de réunion et d'association : la liberté de la presse et de la parole soumise au droit commun, au recours judiciaire des intérêts lésés.
Organisation civile et locale de la police pour le maintien de l'ordre dans les communes, les départements et les provinces.
Si nous ne nous trompons, ces principes, recommandés à l'adoption du gouvernement, sont puisés dans la constitution des Etats-Unis.
Ils forment d'ailleurs les bases indispensables des institutions républicaines.
A ce titre nous les recommandons à Tattention de nos lecteurs.
De plus, nous sommes heureux de constater par l'exemple de M. Considérant le salutaire' effet qu'exerce toujours sur les esprits, même les moins pratiques, le contact de la société américaine. »
C'est à cet article de VElecteur libre que répondit l'ancien « phalanstérien », moins flatté des « idées justes » approuvées dans son manifeste que blessé des insinuations qui lui reprochaient de n'avoir point tiré de son séjour en Amérique un esprit plus « pratique ». L'Opinion nationale du II octobre^ en donnant place à une partie de ses revendications, disait : « Nous reproduisons avec plaisir les passages suivants d'une lettre que M. Victor Considérant adresse à ÏEkcteur libre,
A r c( Electeur libre » et sous son couvert à tous lesjour^ naux honnêtes ou non.
VElecteur libre fait, dans son numéro du ay.septembre, de ma lettre au Gouvernement une mention dont je le remercie pour l'aide involontaire qu'il m'apporte dans une tâche toujours ingrate, celle de plaider devant le public la rectitude de son propre jugement.
l'esprit américain 194
Je crois la politique développée dans mon exposé, hâté et très imparfait sans doute, mais suffisamment clair pour être saisi par tqute intelligence réfléchie, je la crois, dis-je, la politique ^absolument vraie de la France républicaine ; je veux dire la plus propre, soit pour combattre, soit pour traiter et soit pour aujourd'hui, soit pour demain... »
Après avoir expliqué, comme nous l'avons vu, la supériorité de sa solution sur celle de la politique du gouvernement, Victor Considérant en vient à son plaidoyer personnel, qui, on le sent, lui tient au cœur. Lui qui ne renonce pas volontiers aux souvenirs qu'a dû laisser en France son nom, mais qui s'offusque surtout de voir repousser comme trop neuve ou trop hardie pour être praticable une solution que ï Electeur libre juge indigne de l'esprit réaliste, on dirait de nos jours du pragmatisme des Américains, il s'échauffe- sur cet article. Enregistrons son texte, curieux à plus d'un point de vue :
L'esprit pratique américain ! mais c'est Tinverse, absolument l'inverse de ce que nous appelons Y esprit pratique en Europe, mes chers seigneurs 1 Votre esprit pratique, en Europe, et par dessus tout en France, c'est la méticulosité, le culte de la routine, l'adoration des lieux communs, les routes faites, les chemins battus. Toute idée neuve vous
effarouche. Si elle est neuve et hardie, elle vous fait peur ou vous fait rire. Vous n'en soufflez mot. Si vous en parlez, c'es'i pour la débiner. Si vous parlez de celui qui l'émetou de ceux qui l'épousent, c'est pour les blaguer. « Blaguer et débiner », voilà les deux mots français par excellence.
Ah ! mes confrères, quel chapitre je pourrais faire sur l'esprit pratique comparé de la presse française et de la presse américaine !
Cet esprit pratique américain dont vous parlez tant, voulez-vûus savoir d'un seul mot ce que c'est ? C'est l'audace !
Si vous saviez ce que font les Américains et comment ils font et travaillent, à l'avance, avant de connaître les résultats, c'est ces ^ens-là que vous traiteriez de rêveurs, d'absurdes utopistes, de fous fieffés, même de phalanstériens I
Ils ne repoussent rien d'emblée ; ils regardent tout en face ; le nouveau, loin de les effrayer, leur plaît ; l'impossible leur va, les attire, les excite, ils le réussissent. C'est le contrepied catégorique de l'esprit léger, dénigrant et superlativement timoré de votre esprit pratique français. Et voulez-vous savoir d'où cela vient ?
D'un bout à l'autre des Etats-Unis l'éducation active de la jeunesse, de toute la jeunesse, entendez-vous, repose sur trois mots, pas plus : Ihink, go ahead, iry again. Ces trois mots, dont la valeur et la concision énergique sont intraduisibles en français, ne se rendent qu'imparfaitement par ceuxci : Examine, entreprends, et, si tu échoues, recommence.
Votre éducation n'enseigne qu'à parler; elle ny
l'esprit AMÉRICAIK 193
réussit pas toujours, et quand elle y réussit, c'est très souvent un malheur. L'éducation américaine y réussit toujours sans y viser, parce qu'elle apprend à penser et à agir.
Voulez-vous que je vous le dise, ô Français, Gaulois et Francs, petits-fils des grands audacieux du xviiie siècle. Depuis que Bonaparte vous a interdit de penser, vous êtes restés des lions au combat — c'est dans le sang — mais vous êtes des lâches devant les idées.
Victor Considérant n'était point un sot ; il avait fait abjurer aux Fouriéristes « les plus fortes excentricités de la doctrine primitive;, comme les transformations merveilleuses de la nature ou des animaux et les nouveaux organes que devait revêtir, après quinze milleans, l'humanité perfectionnée». Mais il était demeuré assez utopiste pour proposer son plan de désarmement universel en Europe et se flatter de le faire aboutir. Les arguments sur lesquels il appuie l'adoption de cette a idée neuve i> ne sont pas assez rigoureusement liés avec la conclusion qu'il en déduit, pour qu'il n'y ait point profit à les détacher et à les relire.
Il m'a donc semblé opportun de puiser dans la littérature de guerre éclose dans Paris assiégé en 1870 et cet éloge de l'esprit américain opposé aux timidités invétérées de la bureaucratie et de la routine et l'appel à l'union pendant la guerre et
au delà que le « commerçant de la rue Réaumur » adressait aux Français de son temps. Il n'est pas jusqu'aux idéologies pacifistes de 1870, offertes comme une panacée sous les yeux amusés de l'ennemi, qui ne puissent servir de leçon toujours utile. Mais les plus profitables seront toujours celles qui invitent à ce persévérant et audacieux courage qui ne doit pas nécessairement rester Texclusif domaine des Américains. Le Seljhdp qu'on admire chez eux dérive du vieux proverbe : aidetoi, lecid t'aidera, que les premiers colons ont importé là-bas de Normandie ou d'Armorique, terres françaises.
9 avril 1917»