USAGE DU FRANÇAIS
N'est-il pas regrettable qu'aujourd'hui les jeunes gens, dès leur début dans la carrière du négoce, soient instinctivement portés à se servir de l'anglais au lieu du français? Un jeune homme non averti écrit tout naturellement en anglais à une maison anglaise, alors que cette maison devrait être bilingue et avoir des employés de langue française. Bien plus, un grand nombre de frais émoulus des collèges ou écoles d'affaires v^ont jusqu'à écrire en anglais à des .maisons canadiennes-françaises, encourageant par là ce:^;
maisons à donner la prépondérance à l'anglais dans les affaires, et les détournant du français.
Si Tun de ces jeunes commis chargé de la réclame a pour mission de préparer une annonce pour le journal local, par snobisme, il choisira le journal anglais de préférence au journal français. Et s'il annonce dans le journal français, ce sera souvent des annonces bâties à la diable, sans attention et sans soin, bourrées d'anglicismes à tel point qu'on dirait que le jeune homme pense en anglais, et écrit le français avec des mots anglais. Il en est de même des circulaires qu'on fait distribuer de porte en porte dans la ville.
Si le négociant en herbe est chargé de placer une affiche dans la montre d'un magasin ou audessus, l'anglais seul viendra à l'idée du jeune homme et il affichera en anglais bien que le nom de son patron soit français et que le quartier où il demeure ne soit habité que par des Canadiens français.
Quand un échevin désire briguer les suffrage*; municipaux, il commence par visiter le quartier qu'il désire représenter à l'hôtel de ville. S'il ne voit que des affiches en anglais, il conclut qu'il n'y a pas de Canadiens français dans son quartier et, s'il est élu, il ne fera rien pour notre cause. Il en est de même des députés, ministres, hommes d'affaires qui sont de passage dans nos villes. Jetant un coup d'oeil de chaque côté de nos rues et ne voyant que de l'affichage anglais, ils con-
cluent de là que les Canadiens de langue française sont très peu en nombre, et considèrent comme exagérées toutes nos réclamations. Quel tort ne faisons-nous pas ainsi à notre influence comme race?
Le jeune négociant qui fait ses premières armes dans le commerce, se demande d'abord quel ;nom il donnera à la société dont il fait partie ou au magasin qu'il ouvre en son nom propre; ce qu'il affichera à la devanture, dans la grande glace de la montre ou en réclames électriques sur la toiture. Annoncera-t-il en deux langues ou tout simplement en anglais, malgré les nombreux clients français qui lui demandent de respecter leur langue?
S'il emploie les deux langues, comme on est en droit de s'y attendre, point n'est besoin de répéter la même chose en anglais et en français. Sa clientèle demande qu'il donne plein droit au français, mais elle ne lui demande pas de traduction. Qu'il en profite donc, tout le monde comprenant les deux langues, pour annoncer le plus de choses possibles sans surcharger ses annonces. S'il vend des articles pour homme, il pourra étaler à sa devanture: Confections — Hat s — Bonneterie — Shoes — Chemiserie — Rnbbers.
Si c'est une société collective qui ouvre un mag^asin dans un quartier français, il est inutile d'in-
sister sur le ridicule d'une affiche où les noms de famille canadiens-français se marient aux mots anglais: Beaudoin Slioe Co., Ducharme Biscuit Co., Faucher Limited Co., etc.
Comment, dans une société, rédiger la raison sociale, ou suite des noms des associés rangés dans l'ordre déterminé par la société? L'habitude veut que ce soit par ordre alphabétique: Dnpiiis et Lafjioureux, Dugal et Saint-Jean, etc.
S'il s'agit d'aîné, de cadet, de père, de fils, de frère, de neveu, de cousin, de soeur, tout cela peut être mentionné dans la raison sociale. En voici quelques exemples cueillis dans le bottin (i) de Paris: OLIBET jeune et fils, DARBLAY père et fils. Les fils de PEUGEOT FRERES, BER- TRAND fils et neveu, DUPLTN soeurs, etc.
Il est plus dans la mentalité française de désigner une maison de commerce par des expressions comme celle-ci, où ne figurent les noms ni du propriétaire ni des actionnaires: Le Louvre, Le bon Marche. La belle Jardinière, Au bon Ménage, Au confortable. Au Printemps, Au grand Luxe, Au. Trois-Prbrcs-Rcunis, Au bon ton. Au bijou. Au mikado, etc.
(1) Le bottin (du nom de Téditeiir Bottin) est un annuaire d'adresses. C'est un nom propre devenu nom comm:iii (comme chassepot, calepin, sandwich, chérir, tilburj/. etc ), «'appliquant à n'importe quel adrossaire, de sorte qu'il peut se dire de l'indicateur montréalais, québécois, etc.: îe bottin de Montréal, le bottin de Québec, r/adressnire du téléphone se dit plutôt inrJc.r on indicateur (téléphonique).
Dans Sourires littéraires, Léo Claietie nous, parle spirituellement de ce genre d'affichage:
'' En France, le calembour a toujours eu droit de cité, même dans les circonstances de la vie qui n'exigeaient pas fatalement la plaisanterie. Le trafic et le commerce en usèrent et mêlèrent l'équivoque aux affaires. . .leurs enseignes grinçaient de rire aux potences de fer, supports de vains symboles.
'' Le cabaretier s'annonçait par l'exergue: Au puissant vin : Un puits d'oii sort un seau d'eau, un puits sans vin. L'érudit bibliophile faisait peindre une vieille femme qui scie une anse, et c'était: A la vieille science. Le mercier mettait sur sa boutique un gros homme sciant du bois; lisez: Au gras scieux (au gracieux)... Un A sur une anse, c'est: A F assurance. Tout cela riait et grinçait par les rues étroites, au-dessus des passants amusés. . ."
Autant que possible, il faut exiger des maisons anglaises qu'elles nous écrivent en français, ce qui les forcera à employer des Canadiens français. Si des maisons canadiennes-françaises s'avisent de nous écrire en anglais ou sur des feuilles de papier à lettre dont l'en-tête est en anglais seulement, il faut protester énergiquement.
Un homme d'affaires de nos amis reçut un jour d'une maison canadienne-française une facture
exclusivement anglaise. Il adressa tout de suite au gérant le poulet suivant :
iMontréal, le 23 septembre 1915.
Cher monsieur.
Je ne puis comprendre qu'un Canadien français comme vous, s'adressant à un autre Canadien français, qui, heureusement, l'est plus que vous, lui présente une facture totalement anglaise comme celle que vous m'adressez. Il n y a de français sur toute votre facture que votre nom et le mien; cela ne suffit pas. Si j'avais écouté mon premier mouvement, j'aurais passé votre insignifiant papier à la Ligue des Droits du Français qui, par la voie des journaux, aurait appris au public canadien la façon dont vous traitez v(\s compatriotes; ce qui aurait été pour vous une réclame à rebours. Je ne suis pas obligé d'apprendre l'anglais pour vous faire plaisir.
Le françaLÎs^iianrjaiigue officielle au pays, je vous paierai avec empressement dès que vous m'enverrez une facture française ou bilingue. Si je n'ai pas satisfaction de vous sur ce point, je m'adresserai à ra\enir aux compagnies anglaises, puisque c'est néx:essaire pour avoir du français.
Veuillez me croire, mon cher ^Monsieur.
\^otre tout dévoué,
Le même jour, tel qu'on peut le voir par la date des deux lettres, le protestataire recevait la lettre suivante^ vraiment trop forcée de ma jus-
cules, mais qui témoigne que la protestation avait porté à plomb :
Montréal, 23 septembre 1915.
Cher monsieur,
C'est avec infiniment de plaisir que j'accuse réception de la vôtre du 22^ courant, et je m'empresse de vous faire mes excuses, quoique j'aie quelques circonstances atténuantes, d'abord notre comptable est Américain et n'écrit pas le Fran- ] çais, ses livres sont tous en Anglais. Ensuite j'ai \ moi-mCme assez envoyé de factures et lettres en Français que j'ai épuisé ma papeterie Française, mais nous avons l'intention de la renouvelée (sic) aussitôt que possible. Votre valeureuse riposte va certainement hâter la chose.
Veuillez recevoir l'assurance de ma haute considération.