ACTE I, SCENE I
grand prix. Vraiment, monsieur Beaugrand, vous avez une superbe maison de campagne , c'est un château !
Et à deux lieues de Paris j est-ce commode ? On peut s'y divertir sans trop s'éloigner de ses affaires j vous voyez , nous sommes arrivés hier huit mauvais sujets de bonne compagnie 5 pardon si je vous compte. Vous avez tous été bien logés. Ce matin , à la pointe du jour, une grande partie de chasse 5 au retour , un appétit ! un déjeuner! Ils sont encore à table ! et puis le billard, la pêche ! on monte en bateau , on se pousse , on tombe dans l'eau, quel plaisir! Le soir, un jeu d'enfer! on perd son argent! c'est charmant! Eh bien! je n'ai besoin de me mêler de rien, c'est le cher Fauville qui ordonne tout , qui préside à tout.
DOLCY.
Oh ! il s'entend supérieurement à faire les honneurs de la maison d'un ami.
BEAUGRAND
C'est lui qui a organisé la partie , non pas à l'insu de ma femme , mais presque malgré elle : moi , je n'aurais pas osé en parler à madame Beaugrand: c'est lui qui s'en est chargé 5 elle a boudé un peu , mais elle fait toujours tout ce qu'il veut , il est si aimable et si bon enfant !
DOLCY.
Ce que j'estime surtout en lui , c'est sa franchise , sa loyauté , la manière expansive et vraie avec laquelle il s'exprime sur les devoirs de l'amitié.
BEAUGRAND
Et, de plus , il sait les mettre en pratique 5 nous lui av^s des obligations tous tant que nous sommes, et
des obligations de tous les genî:es! sa bourse est toujours ouverte à ses amis j vous le savez par expérience , monsieur Dolcy ?
DOLCY.
Moi?
BEA.UGRAÎJD.
11 m'a confié qu'il vous avait rehdu un grand service d'argent en sortant du collège.
DOLCY.
Ah! oui, je me rappelle! à cetle épo(jue-là , cinq <;ents francs , c'était beaucoup.
BEAUGRAND
Sans doute : mais moi qui vous parle, savez-vous comment j'ai fait sa connaissance? L'année dernière j'avais eu avec madame Beaugrand une querelle. Ce n'était pas la première, bah! c'était... c'était la centième ! oui , dix années de mariage j à dix querelles par an , ce n'est pas trop.
DOLCY.
C'est raisonnable.
BEAUGRAND
Cette dernière querelle avait été fort vive. Croiriez- <vous qu'on parlait déjà de séparation? Eh bien, nous •rencontrons dans le monde le chevalier de Fauville j nous sommes tous deux enchantés de sos manières aimables , entraînantes j il se fait présenter chez nous j bientôt il se mêle de notre affaire j il s'interpose au milieu de nos dissensions ; bref, je ne sais pas comment il s'y est pris , mais ma femme s'est apaisée , et , depuis «e temps-là , nous faisons le meilleur ménage. Mais j'admire avec quelle facilité je me trouve enchaîné à vous faire des confidences.
A la suite d'un déjeuner où Vo\\ a bu du champague , rien de plus naturel. ^