LA VEILLE DE NOËL
Il y avait une fois un bon laboureur qui habitait avec sa femme une petite chaumière située à quelque distance d'un village d'Allemagne. Ces braves gens avaient deux enfants, un garçon et une fille. Le garçon était un grand nigaud, bien niais, bien crédule; et la jeune fille, forte, trapue, cachait sous une enveloppe assez grossière un esprit plus subtil qu'on ne l'eût soupçonné, et ini caractère ferme.
C'était la veille de Noèl. Le bon laboureur et sa femme, gens très pieux, voulurent aller à la messe de minuit; mais comme ils tenaient à ne pas laisser la maison seule, quoique certes elle ne valût guère la peine d'être visitée par les voleurs, ils décidèrent que leurs enfants ne sortiraient point, et resteraient à veiller jusqu'à leur retour. Après leur avoir fait toutes les recommandations nécessaires, sur-tout celle de bien prendre garde au feu, ils partirent pour se rendre à l'église. Voilà donc nos deux jeunes gens seuls aux deux coins de la cheminée. Claudine, c'était le nom de la jeune fille, piit sa quenouille dans le dessein de filer, jusqu'à ce que l'horloge sonnant minuit, l'avertit qu'il fallait cesser toute oeuvre servile poiu- ne songer qu'à sanctifier le jour de la naissance du Sauveur. Thomas, son frère, assis en face d'elle, avait croisé ses bras, et ne faisait d'autre mouvement que pour tressaillir au moindre petit bruit qu'il entendait. « Ah! ça, lui dit Claudine, qu'as-tu donc à frissonner ainsi à tout moment? — Ce que j'ai, ce que j'ai; eh bien, j'ai que je ne suis pas rassuré, de me sentir seul comme cela dans la maison. Tu sais bien ce que nous racontait l'autre jour le père Pierre et son neveu François : depuis la mort de feu notre curé, il se passe des choses effrayantes dans la carrière qui est là tout près — Oh! le grand benêt!
reprit Claudine; voilà-t-il pas qu'il a peur des revenants?—Eh! tu fais bien la brave, toi; mais je voudrais te voir, si la figure de feu M. le curé allait descendre par la cheminée ou sortir tout-à-coup de la cave. — Et pourquoi u'entrcrait-il pas aussi bien par le trou de la serrure? — Ne plaisante pas; les csiuits peuvent entrer par-tout. —Eh bien, en ce cas, je te j)rédis, mon frère, que si tu veux revenir quand tu seras mort, tu lèras bien de te faire ouvrir la porte
charretière. - (Test bon , c'est bon Ah ! mon Dieu !
— Qu'est-ce? — Vois-tu, yois-tu ce fantôme la-bas
dans le coin? -Tiens, nigaud, dit Claudine qui
s'était levée avait pris le fantôme et le jetait sur la tête de Thomas, tiens, c'est la blouse de notre père.
— Ce n'est pas cela que j'ai vu, reprit Thomas, le Fantôme était devant, et il a disparu. Mais entends-tu le petit bruit qu'il fait maintenant? Le voilà qui gratte dans l'armoire. » Claudine va ouvrir l'armoire et en rapporte un piège dans lequel était pris uu gros rat. Tandis qu'elle riait et que Thomas commençait à se sentir un peu honteux, on frappa à grands coups à la porte. Les deux jeunes gens s'arrêtèrent subitement. Thomas demeura glacé , et Claudine elle-même ne se défendit pas de quelque émotion. «Eh bien, lui dit Thomas à voix basse et tremblante, avais-je tort? » Ces mots rendirent à Claudine sa fermeté. « Qui est là?demanda-t-elle — Ouvrez, ouvrez de suite, » répondit une vois inconnue. .\ ces mots, Thomas jeta un grand cri, s'enfuit pour se cacher dans le grenier, et laissa bravement sa sœur toute seule. « Que voulezvous? reprit Claudine. — Ouvrez, répondit-on; c'est un jeune voyageur qui est tombé de cheval et qui s est blessé grièvement. — N'ouvre pas, n'ouvre pas, s'écria Thomas du fond de sa cachette, c'est une ruse du Diable. » — Claudine réfléchit un moment. » Ce ne sont pas des revenants, dit-elle; car il n'en existe pas et il n'y a que les imbécilles qui y croient. Ce ne sont pas des voleurs, car que viendraient-ils faire ici, où il n'y a rien à prendre? Nous sommes trop pauvres pour qu'ils songent à nous. C'est donc vraiment un malheureux qui a besoin de secours; ouvrons, n Elle ouvrit en effet, et elle entendit son frère pousser un cri étouffé.
Trois domestiques portant un jeune homme, dont les moustaclies blondes et l'habit décoré annonçaient un grade militaire, entrèrent dans la chaumière. Le jeune officier avait une blessure grave à la jambe. Claudine le fit déposer sur le lit de son père, en lui adressant mille excuses de n'en avoir pas un meilleur à lui offrir. Puis elle s'empressa de seconder les trois domestiques, dans les soins qu'ils donnaient à leur maître. L'un d'eux remonta à cheval et courut chercher un chirurgien. Pendant ce temps, Claudine prépara du linge, fit chauffer de l'eau et disposa tout ce quelle crut pouvoir être nécessaire pour panser le blessé. Vainement elle appela vingt fois son frère afin qu'il vint l'aider; elle n'entendit d'autre réponse que hou! Iiou! hou! hou! hou!
Lorsque le laboureur et sa femme revinrent de l'église, ils furent d'abord fort étonnés, en rentrant chez eux, d'y trouver des étrangers, mais ils approuvèrent bientôt l'hospitalité que Claudine avait donnée au jeune voyageur. Thomas fut enfin arraché de sa re-
traite par son père, et il n'est besoin de dire que celui-ci le traita sévèrementt pour avoir si lâchement abandonné sa sœur. Mais le bon laboureur luimême ne piit s'empêcher de rire, lorsque Thomas étant descendu dans la chambre où l'on était réuni, la lumière éclaira son visage pâle et décomposé. Rien n'était, en effet, plus comique et plus pitoyable que l'expression de terreur qui s'y peignait. Cette vue' égaya un peu le malade. " Mon brave jeune garçon, lui dit-il en riant, je commande un régiment, et je t'v garde une place pour quand tu auras l'âge de servir. Sois tranquille, tu n'auras pas entendu ronfler vingt boulets autour de toi et déchiré quelques cartouches, que tu n'auras plus peur de rien, n Ces mots pensèrent faire évanouir le malheureux Thomas.
Cependant le chirurgien arriva. Il examina la blessure, et déclara qu'elle n'avait rien de dangereux et qu'il fallait transporter de suite le malade, avant que la fièvre ne se manifestât. Le jour commençait h poindre; on plaça le blessé sur une civière et ses gens s'apprêtèrent à le porter, accompagnés du chirurgien. ii!Mes amis, dit-il avant de quitter ses hôtes, je vous remercie, et Claudine en particulier, des bons soins que vous m'avez donnés. Soyez assurés que je ne les oublierai pas. Peut-être serez-vous bien aises de savoir à qui vous avez rendu ce service; je suis le fils du prince. Tenez, Claudine, continua-t-il en lui remettant une bourse remplie d or, voilà votre dot. Vous pouvez l'accepter, je prendrai soin.de vos parents. Mais, ajouta-t-il en regardant Thomas, je vous recommande, Claudine, de ne jamais épouser un poltron. »
QUESTIONS
Je vais vous paraître, mes jeunes amis, bien curieux, bien indiscret peut-être, mais j'espère que vous aurez pour moi un peu d'indulgence et que vous me pardonnerez la demande que je vais vous faire. D'ailleurs, comme chacun est libre de n'y pas répondre, elle ne gênera personne, et ce sera à moi de juger, d'après le nombre des réponses qui me parviendront, si j'ai trop présumé de votre confiance en moi. Ce que je puis vous certifier, c'est qu'elle n'excédera jamais le sincère intérêt que je vous porte.
Au fait, voici donc ce que je désirerais savoir, et ce que je vous prie d'avoir la bonté de me dire :
Queb sont les trois premiers souhaits que vous allez former au renouvellement de Cannée?
Quelles sont les trois principales résolutions qu<- voi.s
comptez prendre, pour les exécuter dans le cours de la nouvelle année où nous allons entrer?
Ceux et celles d'entre vous qui voudront bien me répondre sur ces deux points me feront un sensible plaisir. J'attendrai leurs réponses jusqu'au dimanche 1 5 janvier prochain. Mais je les prie en grâce d'être exacts. Encore la dernière fois, il m'est parvenu plusieurs lettres après le délai fixé, et j'en ai été d'autant plus fâché que, parmi ces lettres tardives, il s'en trouvait plusieurs qui eussent été fort honorablement mentionnées, si elles fussent arrivées un peu plus tôt. Je vous en prie, mes amis, ne me mettez plus dans le cas d'éprouver ce regret.
VARIETES
Une de mes jeunes abonnées, en m'écrivant pour répondre à mes dernières questions au sujet de la fable du lapin et du renard, m'adonne une preuve de loyauté dont je crois devoir faire ici mention. C'est sa délicatesse, et non pas son amour-propre, que je ménage en ne la nommant pas. Cette jeune personne a obtenu une mention à la suite du prix des plus jeunes; mais elle s'est empressée de me déclarer que c'était par erreur qu'elle se trouvait dans cette classe, qu'étant âgée de douze ans elle devait être comprise dans la première, et elle ajoute : u Ce qui peut mériter des éloges à onze ans est tout au plus tolérable à mon âge. Je me hâte de vous en avertir, mon bon Génie, quoique j'appréhende votre censure, car je craindrais plus encore des louanges non méritées. " Et moi, je me hâte de rassurer mon aimable et estimable jeune correspondante, en lui disant que sa correspondance n'a rien qui soit au-dessous de cet âge dont elle s'accuse, et qu'elle vient de faire preuve d'une délicatesse qui convient à tous les âges et qui atteste tout à-la-fois une âme bien placée, une excellente éducation.
— Il m'a été fait une singulière proposition, qui prouve beaucoup de modestie de la part de son auteur. M. Louis H me fait observer que les demoiselles obtiennent presque toujours le prix dans mes concours, et il demande que je fasse une classe à part pour les garçons, attendu que ceux-ci ne pourront jamais, dit-il, lutter avec avantage contre l'esprit plus |)récoce des demoiselles. Je doute que M. Eugène Dclislc qui a obtenu le prix au dernier concours, malgré toute la modestie que je lui suppose, soit entièrement de cet avis. Les demoiselles, il est vrai, ont en général l'avantage, dans la correspondance qui s'est établie entre mes lecteurs et moi; mais il y a pour
cela deux bonnes raisons: D'abord, elles sont un peu moins occupées que les garçons d'études graves et sérieuses, et elles peuvent donner plus de soin à cette correspondance; et puis, elles ont en nombre la majorité, et par conséquent plus de chances. Quant à moi, je ne veux ni leur donner une trop haute idée de leur supériorité, ni faire un petit affront à mes correspondants de l'autre sexe, en établissant la distinction que propose M. Louis H , et je le prie de
m'excuser si je n'adopte pas son idée. J'ajouterai qu'il est, moins que beaucoup d'autres, dans le cas de le désirer, attendu qu'il a de quoi lutter avec avantage, quand il le voudra, contre tous les rivaux et toutes les rivales qu'il pourra rencontrer dans la lice ouverte par le bon Génie.
— Je me trouvais l'autre jour à table auprès d'un petit garçon nommé Camille. Pendant tout le premier service, il se montra fort tranquille et fort raisonnable en présence du bon Génie. Mais au second service, où quelques friandises parurent sur la table, la gourmandise l'emporta sur toute autre considération, et après avoir mangé un pot de crème à la pistache, il s'avisa d'en demander un second à la vanille. De l'autre bout de la table, son frère Aimé, gros garçon réjoui, quoique plus jeune que lui, lui faisait des signes et me montrait du doigt pour l'inviter à ne pas se compromettre devant moi. Monsieur Camille ne tint compte de ces avertissements et se mit à grogner si fort pour obtenir le pot de crème à la vanille, qu'il fallut le lui donner, afin d'avoir la paix, au risque de déranger son petit estomac. Il le mangea sans pain, le plus vite possible, en me regardant de temps en temps du coin de l'œil. Cela me faisait de la peine, à moi qui voudrais n'inspirer que de l'affection et jamais de la crainte. Je ne sais ce que pensera M. Camille en lisant ce récit dimanche prochain , mais j'espère qu'il servira du moins à l'empêcher de se faire du mal en mangeant trop de bonbons le jour de l'an.
— Toutes les boutiques se parent à l'approche de la nouvelle année. Je n'indique dans mon journal aucun objet d'étrenncs, et vous ne m'en saurez pas mauvais gré, mes amis, parce que je veux laisser à vos parents la liberté du choix, et à vous les surprises.
AVIS
Ceux de nos souscripteurs do qui l'abonnement date du i" janvier i82r) pour un an, ou du i" juillet iSaS pour six mois, sont invités à le faire renouveler avant le dimanche, i" janvier prochain, afin de ne pas éprouver d'interruption dans l'envoi ilu I Journal.
iMPRiMERit DE JULES DIHOT aîné, iMrRiMEi'n un ROI, ru.- du Ponl-Je-LoJi
IMi.NClir., l" JANVIER l8j6
Le Jirii de l'abonnemcn est, pour Pans, dc22frai]c par an , el lU- i 2 francs po;i ?ii mois. Tour les deparle ineuls, de 1^ francs par an ei i3 francs pour sii mois
ir ANNÉE. N» 36.
Bureau de rabonnerocnt, cliei Loois Colas, libraire, rue Daupliine, n" 3ïi et chez les principaux libraires ri directeurs des postes des déparienients.
LE PREMIER DE L'AN
Je serais très probablement fort mal venu à réclamer aujourd'hui ratteution de mes jeunes amis pour quelque sujet d'étude tant soit peu grave et sérieux. On a vraiment bien autre chose à penser, et on ne manquerait pas de me dire : n De quoi venez-vous nous parler? est-ce que nous avons le temps de vous écouter? songez donc que le jour de l'an, cette année, est un dimanche, et que votre journal parait tout justement le jour de l'an. Songez donc au.K visites, aux compliments, et sur-tout aux étrennes " Ehl sûrement j'y songe, mes amis; j'y songe d'autant plus que je voudrais pouvoir vous visiter tous, que j'ai des compliments à faire à vous tous, et que je regrette enfin de ne pouvoir vous donner de jolies étrennes à tous.
Vous visiter tous, la chose serait difficile, car tout Génie que je sois, je me trouve soumis par ma nature k toutes les conditions de la pauvre humanité; je n'ai le pouvoir ni de me transporter sur un éclair, ni de voyager à cheval sur les vents; mes ailes ne sont que pour la forme, et ne me servent pas plus à parcourir rapidement l'espace qu'à planer dans de hautes ré-
gions; je n ai d'autre baguette magique que la plume mal taillée avec laquelle je vous écris, d'autre influence que celle que me donne mon affection pour vous, d'autre talisman que la confiance qu'il m'est doux de vous inspirer. Je suis donc réduit a rester dans mon coin, et à vous envoyer, non pas une carte de visite, mais ma petite feuille, comme de coutume, et remplie seulement, cette fois, d'un petit bavardage qui n'exigera pas de vous plus d'attention que la devise d'un diablotin.
Quant aux compliments que j'ai à vous faire, ceci est plus facile. Depuis l'an passé où, à pareille époque, je vous exprimai les vœux que je formais à votre in tention, j'ai eu la satisfaction de remarquer, soit par ma correspondance avec vous, soit par les petites intelligences que ma qualité, toute limitée qu'elle est, me permet d'avoir avec ce qui vous entoure, que mes vœux ont en général été remplis. Vos progrès en tout genre, mes amis, sont pour mol une source de véritables jouissances, et je serais trop heureux si je pouvais espérer d'y avoir contribué en quelque <hosg^, ^ Quoi qu'il en soit, je vous en félicite de loin^i ?-»> > cœur, et je m'en réjouis comme on le fait dwp de ses amis.
Des étrennes! ah! voici mon chagrin. Oui drais que vous eussiez tous quelque petit sî
qui me rappelât à vous, d'une manière plus durable que ces feuilles volantes que je vous adresse chaque semame. Il faut pourtant que je m'en contente; mais je désire au moins que celle que vous recevrez aujourd'hui vous porte une expression particulière de mon amitié et de mes vœux pour vous. Je désire sur-tout qu'elle vous laisse dans cette conviction, que le bon Génie prend une part sincère à tout ce qui vous concerne, à vos petits chagrins, à vos intéressants succès, à vos innocents plaisirs.
Je réitère, mes jeunes et bons amis, les souhaits que j'ai formés pour vous l'an passé; je les renouvelle afin que vous acheviez l'œuvre de votre bonheur que vous avez commencée par votre conduite jusqu'à ce jour. Certes, vous n'avez pas manqué déjà de reconnaître et de sentir que votre bonheur dépend de vous, que vos jouissances se multiplient, que vos contrariétés dimmuent, à mesure que vous faites plus de bien et que vous évitez plus le mal. Continuez, mes amis, d'être fidèles à tous vos devoirs envers Dieu, envers vos parents, envers vos pareils et envers vous-mêmes. Ce n'est que dans l'entier accomplissement de ces devoirs que vous trouverez un parfait contentement et ime joie sans mélange.
Je vous souhaite une bonne année, mes jeunes amis. Ce souhait sera accompli, je l'espère. Les années sont si belles à votre âge! Jouissez-en bien, et ne négligez pas d'en profiter. Ces belles années ne reviendront ni pour votre plaisir ni pour votre profit.
LE PREMIER DE L'AN