‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 130 sur 136 · DEVISES · texte numérisé non relu

DEVISES

(Ç En commençant l'année on commence un voyage Bien choisir son chemin est le point important;

Celui qui se trompe en partant Du but, à chaque pas, s'écarte davantage.

vÇ Quand on a fait un pas dans la route du bien, Le second est facile et ne coûte plus rien.

Iç, Docilité, dans le jeune âge.

Tient lieu de raison et rend sage.

(ç Profitons du passé : chaque moment qui fuit Lègue quelque leçon au moment qui le suit.

vÇ Un an de plus sur notre tête

Nous impose un devoir de plus :

Hâtons-nous d'acquérir et talents et vertus. Car le temps n'attend pas et jamais ne s'arrête.

LE PREMIER DE L'AN

ou LA RÉCONCILIATION.

Candide, à l'âge de treize ans, avait déjà la prétention d'être ce qu'on appelle un jeune homme, et pour paraître au-dessus de son âge, il s'attachait moins à montrer une raison et des talents précoces, qu'à se conformer aux caprices de la mode et à se donner une tournure de jeune élégant. Sa cravatte était toujours mise avec recherche; il tenait à ce que son habit et ses gilets fussent taillés dans le dernier goût; il recommandait à son bottier de lui faire des talons très hauts afin d'ajouter quelques lignes à sa taille, et il eut été au désespoir si l'on eût oublié la petite vis de cuivre qui attendait des éperons dont il ne se servait jamais; enfin, il ne serait pas sorti sans avoir à la main ou une petite badine, ou une cravache.

Ce n'eût été là qu'un enfantillage ridicule, si Candide n'avait eu un travers plus grave qui en est souvent la conséquence. Candide était fort tranchant, et s'avisait, sur toute chose, de donner son avis d'un ton d'importance positivement insupportable. Comme il ne pouvait, avec l'inexpérience de son âge, avoir des idées très arrêtées sur ce dont il parlait, ses petites opinions n'él.iient jamais que la répétition de ce qu'il avait entendu diie par les jeunes gens qu'il fréquentait et dont il s'efforçait de se rapprocher en se haussant sur la pointe du pied , de même que la grenouille voulait se faire aussi grosse que le bœuf.

Toute cette manière d'être faisait de Candide un petit personnage également déplacé dans la société des jeunes personnes de son âge qu'il paraissait dédaigner, et dans celles des grandes personnes qui se moquaient de lui.

On était à la veille du jour de l'an. Candide avait entendu plusieurs jeunes gens se plaindre des devoirs de famille et de société que ce jour leur imposait, et il crut apparemment se rendre bien grand garçon, en répétant ces propos, le soir du 3i décembre, dans le salon de son père, u Vraiment, dit-il, en se balançant d'un air cajiable devant la cheminée, il faut convenir que c'est un usage bien bizarre et bien absurde que ces compliments et ces visites de nouvelle année. — Kt pourquoi cela, je te prie, mon fils? lui

demanda M. T — Comment! mon père, reprit-il;

aller se visiter ainsi les uns les autres à propos du renouvellement de l'année, et sans autre motif! Aller voir des gens qu'on ne voit pas une seconde fois pendant douze mois! Envoyer des cartes aux uns, aller écrire son nom chez le portier des autres! — Eh bien, répondit M. T....; fais moi le plaisir de me dire en quoi cet usage peut être incommode pour toi? ("e n'est

pas à ton âge qu

on envoie des cartes de visites ni

qu'on va s'écrire chez personne. — Oui, mon père, dit Candide en pinçant les lèvres, et un peu humilié de cette ohservalion ; mais je n'en ai pas moins des devoirs désagréables à remplir. Ne faut-il pas, par exemple, que j'aille demain présenter mes respects à mon oncle, que je ne vois qu'une fois l'an , et que vous

même vous n'avez pas vu depuis que — Doucement,

mon fils; les affaires qui peuvent exister entre votre oncle et moi ne vous regardent pas , et il ne vous convient point de vous mêler de ces choses. Vous irez en effet présenter, comme vous le dites, vos respects à mon frère, et j'espère que vous le ferez d'une manière convenable. — Mon père, je sais assez vivre

— Vous avez encore beaucoup à apprendre. Songez toujours que vous me manqueriez à moi-même en manquant à ce que vous devez à votre oncle. » Candide n'osa rien ajouter, et la conversation en resta là.

Le lendemain matin. Candide après avoir fait sa toilette de bonne heure, avec un soin particulier, se présenta dans l'appartement de son père et de sa mère pour leur rendre ses devoirs de nouvel an. Puis, accompagné d'un domestique, il sortit afin d'aller faire ses visites de grands parents, au nombre desquels se trouvait l'oncle dont il avait été question la veille. Dans ces différentes visites, Candide reçut plusieurs présents d'étrennes qui ne lui causèrent qu'un médiocre plaisir, parce qu'en général il trouva qu'on le traitait trop comme un enfant. Enfin, il arriva chez son oncle, et crut faire une chose merveilleuse, en laissant percer dans ses manières qu'il n'ignorait pas que des différends existaient entre cet oncle et son père. Là, il ne reçut pas d'étrennes, et il ne fit qu'une visite très courte, avec toutes les formes de la cérémonie et comme s'acquittant d'une corvée.

Après avoir achevé sa petite tournée, Candide rentra à l'hôtel, ou il se hâta de cacher ceux des présents qu'il av;iit reçus, dont (7 rougissait, et ne montra qu'un beau portefeuille, une chaîne de montre en or, et une épingle en perles fines. Mais lorsqu'il entra dans sa chambre, il éprouva une vive surprise en trouvant entre ks deux fenêtres un très beau secrétaire en acajou, qui y avait été placé pendant son absence. Sa première pensée fut que ce devait être un présent de ses parents et il accourut pour les remercier. Mais sa surprise augmenta bien fort, lorsque son père lui déclara que ce présent ne venait point de lui; qu'il avait été apporté dans la matinée, et qu'on ignorait de quelle part il provenait. Ce mystère intrigua beaucoup Candide, qui ouvrit vingt fois tous les tiroirs de son secrétaire, afin d'y trouver une lettre ou un papier qui pût l'éclaircir.

L'heure du diner étant venue, les différents membres de la famille, dont M. T.... se trouvait le chef,

arrivèrent successivement pour diner chez lui, selon l'usage établi dans sa maison. Tous ceux que Candide avait coutume d'y voir étaient déjà réunis, et l'on paraissait attendre encore quelqu'un. Enfin , Candide vit entrer l'oncle auquel il avait fait visite le matin. Son étonnement fut grand et il se sentit bien confus de la manière dont il s'était comporté, lorsqu'il vit cet oncle et son père s'embrasser l'un l'autre avec effusion, se presser la main, et tirer tous deux leur mouchoir pour essuyer une larme qui était venue mouiller leur paupière. Candide, sans bien se rendre compte de ce qu'il éprouvait, se sentit ému. 11 s'approcha de son oncle, et lui prenant la main qu'il baisa, » Mon oncle, lui dit-il, il me semble que j'ai des torts à réparer envers vous; voulez-vous me pardonner? — Embrassemoi , mon neveu , répondit l'oncle ; va , je ne t'en veux pas: tu as cru devoir prendre parti pour ton père; c'est moi qui avais des torts envers lui, il les a oubliés; si tu en as eu vis-à-vis de moi, je les oublie aussi. — Mon oncle, ajouta Candide, je devine maintenant d'où vient mon secrétaire — Crois-tu? mon

neveu. — J'en suis sûr, mon oncle. — Eh bien, mon fils, dit M. T.... , que penses-tu maintenant des usages de la nouvelle année? Voilà deux frères qui ne s'étaient pas vus depuis un an, que de vains différends avaient désunis , et qui viennent de s'embrasser avec tendresse. Tu seras un homme un jour; si tu avais le malheur de te brouiller avec un parent ou un ami, rappelle-toi que le premier de l'an a fait plus d'une réconciliation. — Oui, mon papa, oui, mon oncle, reprit Candide; et je reçois encore une leçon aujourd'hui : c'est à mon secrétaire, et non plus à ma toilette, que je veux m'efforcer de devenir un homme.

LE PREMIER DE L'AN

FABLE

La jeune Clémentine élevait avec soin Une perruche au vert plumage.

De vous dire son nom il ne serait besoin ; Pourtant, s'il vous plait davantage De le savoir, ce nom, c'était Volage.

Volage était charmante, et son joli caquet Vous aurait enchantés , je gage :

Ce n'était point l'ennuyeux bavardage De maint importun perroquet; C'était un aimable langage.

Poli , doux et de fort bon ton , Qui souvent , autour de la cage, faisait groupper tout le salon.

Son gracieux vocabulaire Se composait de mots choisis

Qu'elle assemblait avec un art exquis , Et qu'elle prononçait d'une voix pure et claire. Je ne crois pas, enfin, qu'il fût, dans tout Paris, Perruche plus gentille et mieux faite pour plaire. Volage, cependant, avait un grand défaut Qui, sans diminuer son principal mérite, Pouvait nuire beaucoup à la pauvre petite;

Elle était gourmande , en un mot ,

Mais gourmande... là , comme il faut.

Il n'était macaron, pastille, sucrerie

Qui n'excitassent son envie; Et pour les obtenir, elle savait user De maint petit détour, mainte supercherie. Dont, par malheur pour elle , on vint à s'amuser.

Sa trop complaisante maîtresse

Ne pouvait rien lui refuser ;

Car Volage avait tant d'adresse,

Tant de grâce et de gentillesse, Qu'il fallait bien finir par bonbon et baiser.

Or, arriva cette journée ,

Aux offrandes, aux compliments

Par nos usages destinée ;

Jour par où commence l'année, Et qui fut maintes fois funeste à maints gourmands Clémentine, en ce jour, se vit environnée

Et d'hommages et de présents :

Doites, coffrets, bijoux , bonbons de toute espèce

Autour d'elle semblaient pleuvoir.

Quel tableau pour Volage ! Et comment concevoir Qu'elle laissât en paix un moment sa maîtresse? Clémentine était faible, et du matin au soir. Le malheureux oiseau se bourra sans mesure

De bonbons , sucre et confiture.

Mais voilà que, le lendemain , Clémentine , venant visiter sa Volage,

La voit dans un coin de sa cage.

Hérissée, immobile: elle l'appelle en vain;

Volage a perdu la parole :

Son gosier aride et brûlant Ne forme plus qu'un cri faux et perçant.

Clémentine , hélas ! se désole .

C'en est fait. Volage est sans voix ,

Volage perd tout à-la-fois,

Volage est triste et languissante; Ses couleurs ont pâli, sa tète est défaillante.

Ah! qu'on se figure, en effet, Ce que doit éprouver, dans sa petite tête,

La femelle d'un perroquet

Qui se sent tout-à-coup muette!

Hélas! le chagrin l'acheva.

Et le soir même elle expira.

Le jour suivant on l'enterra, Et sur sa tombe on mit, en forme de devise :

"Tous bonbons Il Sont poisons; "Gourmandise

« Est sottise. » L p j

LE PREMIER DE LAN

ANECDOTE

Une jeune personne, nommée Mathilde, se réjouissait beaucoup de l'approche du jour de l'an, u J'espère, lui dit M"'***, sa mère, que tu ne t'attends pas à recevoir, cette année, pour étrennes, des joujoux comme un petit enfant; te voilà maintenant trop grande pour qu'on te fasse des présents si frivoles, et il est probable qu'on ne te donnera que des choses utiles. — Mais, maman, répondit Mathilde, je me soucie fort peu qu'on me donne des robes, ou autres choses qui ne me procureront aucun amusement, car enfin, il faut bien que je m'amuse, n Un ami de la maison, qui avait entendu cette petite conversation, voulut éprouver le caractère et le bon esprit de Mathilde. En venant faire à M'" ***, sa visite de nouvel an, il offrit pour étrennes à sa fille un petit joujou représentant la fable du corbeau et du renard. L'artiste qui avait exécuté ce chef-d'œuvre s'était seulement permis d'ajouter à la fable quelque chose, en plaçant un petit tambour sous les pattes du renard, qui battait de la caisse au moyen d'une manivelle; et en tournant cette manivelle, on entendait le son discordant de trois ou quatre cordes de cuivre pincées par des brins de plume. A l'aspect d'un pareil présent, Mathilde rougit d'abord et se sentit peut-être un peu humiliée; mais elle se garda de donner aucun signe impoli de mécontentement; elle remercia avec beaucoup de grâce et d'esprit, et elle se mit à jouer avec le joujou, sans en paraître trop charmée, ce qui eût été manquer de sincérité, et sans avoir l'air de le dédaigner, ce qui eût été blessant pour celui qui l'avait offert. Ce dernier, après avoir observé quelque temps les mouvements de Mathilde, fut enchanté de la délicatesse et de la dignité de sa conduite, et il ne tarda pas à lui offrir un présent plus convenable à son âge. On m'a assuré que Mathilde, mise enfin au fait de la plaisanterie, l'a prise jusqu'au bout de fort bonne grâce; et cela m'a fait plaisir, parce que je connais cette jeune Mathilde et que je l'aime bien.

GfTARADE.

Hier a fini mon premier; Fille est heureuse tl'êlre en l'ranre mon dernier; Nous recommençons tous aujounl'liui mon entier.

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DlMASCllE, 8 JANVIER 1826.

Le prix de l'abonneinenl eît , pour Paris , de 2 2 francs par an , ei de 12 francs pour «il mois. Pour les dèparlenieuis, de 24 francs par an , et i3 francs pour six mois

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iN° 37.

Bureau de l'ahonnenieni, lie: Locis Colas , libraire Dauphine , n** Si; c :i»ez les priDcipau\ lihrairc i directeurs des postes de léparteiuents-

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