LA BÉNÉDICTION PATERNELLE
Il y a, dans ces mots bénédiction paternelle, quelque chose de pieux, de simple, de pur, de rassurant. Dans tous les temps et chez tous les peuples, les familles qui ont attaché un grand prix à cette bénédiction ont été celles qui se sont fait le plus remarquer par la pureté de leurs mœurs. Au siècle des patriarches , la bénédiction paternelle était le premier de tons les biens; c'était celui dont on ne pouvait se passer; c'était celui qui faisait tout supporter et pouvait consoler de tout; c'était une sorte de talisman pour bien faire, une sorte de protection contre le mal; enfin, la récompense de toute bonne action , de tout noble dévouement.
Dans nos anciennes mœurs, tous les enfants sous l'autorité paternelle n'allaient jamais se mettre au lit sans demander à genoux la bénédiction de leurs parents. Cette pieuse coutume s'est conservée en Espagne jusqu'à nos jours. Ainsi, chaque père et chaque mère terminaient leur journée par un acte de pardon ou de récompense, et chaque enfant par un acte de repentir , de soumission et de reconnaissance.
Je veux citer deux traits, dont l'un est un grand
hommage rendu à la bénédiction paternelle, et l'autre un exemple remarquable du prix attaché à cette bénédiction.
Dans le temps où tout le monde abandonnait le roi d'Angleterre Jacques II, détrôné par sa fille, l'archevêque de Cantorbéry et six autres évêques lui restèrent fidèles. Dès que la princesse fut arrivée à AVhite-IIall, elle envoya à l'archevêque un gentilhonnne pour lui demander sa bénédiction. » Allez dire à la princesse d'Orange, répondit l'archevêque, que quand elle aura reçu celle du roi son père, je lui donnerai volontiers la mienne. »
Nos aïeux attachaient une extrême importance à cette sainte bénédiction. J'ai ouï souvent raconter qu'un des miens, dont la mémoire est en grande vénération dans la famille et en grand honneur dans le monde savant, avait coutume de faire tous les ans un voyage à Lyon , sa ville natale. Son père n'existait plus, mais il avait conservé sa mère, qui habitait cette ville. Revêtu de l'hermine doctorale et des insignes académiques, mon grand-oncle ne se croyait point aftranchi, sous la large perruque qu'il portait, de la soumission et du respect qui ne cessent jamais d'être un devoir pour un fils. Chaque fois qu'il arrivait à Lyon , à la porte de la maison de sa mère , il descendait de sa chaise de poste, traversait le vestibule, montait l'escalier, sans adresser un mot à aucune personne, à aucun des domesticjues qui se trouvaient sur son passage. Il pénétrait ainsi jusqu'à l'appartement de sa mère, et là, mettant un genou en terre, il se découvrait la tête en retirant jusqu'à sa perruque, et ne se relevait qu'après avoir reçu la bénédiction de celle de qui il tenait la vie. Ce devoir rempli, il s'occupait des autres personnes de la maison , pour adresser à chacune quelques paroles bienveillantes ; et celles qui pouvaient le moins apprécier son haut mérite personnel, respectaient son respect filial et aimaient en lui ses patriarcales vertus.
Une semblable scène ne serait plus g«ère aujourd'hui dans nos mœurs, et peut-être même y verraiton une exagération un peu ri'icule. Cependant je suis bien sûr que mes jeunes lecteurs ne la jugeront pas ainsi, et sur-tout qu'ils ne me supposeront pas l'intention injuste de faire, par ce récit, la critique du présent. Les relations qui existent entre moi et un grand nombre d'enfants m'offrent , plus qu'à personne, la preuve que la jeunesse de nos jours ne le cède à celle d'aucun temps, en fait de respect et surtout d'amour filial. Aussi compté-je que mes bons et aimables lecteurs ne verront, dans cet article, qu'une approbation de leurs sentiments et une invitation à y persévérer.
iMpniMEniE Di' JULES DIDOT AINL , iHrniMrvR vv roi. rue du Pont-de-Lodi, n" G.