LE ROI DE LA FEVE
Le jeune Philippe Dutilleul avait coutume de prendre à tout propos la qualité de Roi pour terme de comparaison. «Je me suis amusé comme un roi, disait-il; je suis content comme un roi; je compte me divertir comme un roi; oh! si j'étais roi, comme je passerais gaîment mon temps! » Ces exclaruations, souvent répétées par lui, avaient plus d'une fois donné lieu à quelques observations de la part de ceux qui les entendaient. C'était à qui lui répéterait qu'on n'était pas roi seulement pour se divertir, et que la dignité royale était une charge beaucoup moins facile et beaucoup plus pénible à porter qu'il ne se le figurait.
Le premier de l'an étant arrivé, le jeinie Philippe reçut une quantité considérable de jolis présents d'étrennes, et son père lui donna une bourse qui renlerniait plusieurs pièces d'or. On juge bien ([ue, dans le cours de cette journée, Philippe s'écria bien des tois; <iJe suis content comme un roi! je suis heureux comme un roi!
Six jours s'écoulèrent et on se trouva à la fête des liois. Il y avait ordinairement, ce jour là, chez M. Dulilleid, une réunion de famille, à laquelle étaient invités les jeunes gens et les jeunes personnes qui composaient la société habituelle de Philippe. Cette réunion eut lieu comme de coutume, et le soir, comme de coutume, on servit une collation au milieu de la-
quelle figurait un magnifique gâteau des Rois. Ce fut M. Dutilleul lui-même qui en découpa les parts, et elles furent, selon l'usage, distribuées par l'enfant le plusjeunede la compagnie. Mais celui-ci avait le mot, et il y eut une petite tricherie à laquelle il se prêta avec une intelligence très maligne. M. Dutilleul voulait éprouver les dispositions royales de son fils, en lui procurant le titre de roi, au moins pour une soirée, et les choses furent tellement arrangées que la fève échut à Philippe.
Aussitôt qu'il l'eut découverte dans sa part de gâteau, ce ne fut qu'un seul cri de la part de tous les assistants : " Philippe est roi; le voilà bien content! »
Philippe se sentit d'abord un peu embarrassé par cette exclamation générale. Mais bientôt il sourit d'une manière aimable, et prenant avec grâce les plaisanteries qu'on lui adressait: «Eh bien oui, Messieurs et Mesdemoiselles, dit-il, me voici au comble de mes vœux , sur-tout si ma dignité royale peut me conférer , pour toute la soirée, le droit d'agir entièrement selon ma volonté, et une autorité complète dans la maison. (Ju'en dites-vous, mon papa? — J'accorde tout cela à ta majesté, répondit M. Dutilleul; ])ien entendu toutefois que ta volonté sera raisonnable, et que tu useras sagement de Ion pouvoir; car c'est le devoir d'un roi, et il ne peut y manquer sans compromettre son autorité. — C'est bien ainsi que nous l'entendons, mon père, reprit Philippe; nous n'avons point l'intention d'abuser de notue pouvoir. Le roi de la fève tâchera seulement de prouver que le vœu si souvent formé par Philippe n'était pas aussi déraisonnable qu'on le prétendait; et on sera bien forcé d'en convenir, si je réussis à faire, de la journée oîi je me trouve roi, un des jours les plus heureux de ma vie. «
M. Dutilleul souriait, en écoutant son fils, et il y avait dans son sourire une expression qui annonçait l'espérance de voir se manifester un bon mouvement du cœur de Philippe. Le ton dont celui-ci parlait avait déjà presque fait illusion à ses jeunes compagnons; ils ne plaisantaient plus et, sans trop savoir pourquoi, ils le regardaient avec une sorte de considération toute nouvelle.
(1 Puisque me voilà couronné par la main paternelle, reprit Philippe, je vais commencer à user de mou pouvoir; et d'abord, pour me conformer aux lois de mon royaume, mon premier soin sera de lui donner une reine. Je choisis pour reine mademoiselle Caroline. » A ces mots tout le monde battit des mains. Caroline était la plus modeste et In plus simplement mise de toutes les jeunes filles présentes. Au moment où le jeune roi proclama son nom, elle était humblemont cachée derrière toutes les autres, et lorsqu'il alla lui donner la main pour l'amener prendre place auprès de lui, elle devint si rouQe d'embarras, qu'on
aurait eu presque compassion de la pauvre reine. Mais ce fut bien autre chose lorsque Philippe l'ayant invitée à boire en même temps que lui, l'assemblée se mit à crier : Le rot boit! la reine boit! Elle eut toute la peine du monde à achever ce qui était dans son verre. u'Sla chère reine, lui dit Philippe, voilà une des charges de notre royauté; il faut la supporter pour le bien et la satisfaction de nos sujets.
<i Mon premier devoir est maintenant rempli, continua-t-il, et je n'y ai certes pas eu beaucoup de mé- ) ite. Il est tem ps de m'occuper des affaires du royaume. D'abord, comme roi, j'ai le droit de fiiire grâce, et je la fais à ce pauvre Bastien que j'aperçois là, dans l'antichambre, les yeux tout rouges. Vous l'avez renvoyé ce matin, mon père, pour avoir fait une petite sottise dont je ne veux pas parler. Grâce à ma royauté, il est pardonné et il ne perdra pas sa place... » A ces mots, on entendit crier dans l'antichambre: Five le roi! et ce cri fut répété aussitôt dans le salon.
(1 Un roi, reprit Philippe d'une voix émue, a le droit de lever des impôts. Je n'en abuserai pas, mais encore faut-il que j'y aie recours au besoin. Tout au haut de cette maison , est une pauvre femme entourée d'un mari infirme et de cinq enfants, dont l'aîné et le plus jeune sont malades. Ces infortunés manquent de tout, il fait bien froid, et ils n'ont ni feu ni couvertures Je suis roi, et je ne souffrirai point qu'il y ait auprès de moi des créatures si malheureuses. Ce que je puis leur donner sur ma cassette ne suffirait pas à leurs besoins; je demande un impôt à mes sujets. Mais comme je craindrais de commettre quelque injustice en taxant arbitrairement chacun, chacun sera lil)re de contribuer selon ses moyens. » Philippe se tut. Jamais roi ne fut plus promptcment obéi. Tous les sujets s'empressèrent d'ouvrir leur boiuse. Le roi confia à la reine l'honorable mission d'aller le lendemain porter ce secours à la pauvre famille. « Vous ne serez plus reine demain, dit-il; mais cette mission sera pour vous un doux souvenir de votre royauté.
«11 me reste, poursuivit Philippe, une grande affaire à traiter. Je sais qu'un différend existe, depuis plus d'une semaine, entre Adolphe et Gustave, que voilà en face de moi. Jusqu'à ce jour, j'ai été du parti d'Adolphe, et je m'y trouvais engagé par je ne sais quel amour- propre. Aujourd'hui que je suis roi et chargé de rendre la justice, je confesse et je déclare que j'avais tort et Adolphe aussi. Je veux que le différend cesse; je donne raison et gaiu de cause à Gustave; je le nomme, avec Adolphe ,,capitaincs de mes gardes; je les invite à s'embrasser et à se promettre qu'il ne sera plus question entre eux de ce qui les a désunis; enfin je les prie de me conserver tous deux leur amitié." A ces mots Gustave et Adolphe s'en;brassèrent cordialement, et ils vinrent ensuite d'au
air respecf lieux baiser la main du roi et de la reine.
1^ Maintenant, reprit Philippe, les grandes affaires sont terminées, et il est temps de songer au plaisir. Dansons et réjouissons-nous, mes enfants; le roi el la reine vont vous en donner l'exemple en ouvrant le bal.
Le bal commença en effet , et l'on s'amusa de bon cœur, sans que la présence des souverains mit aucune gêne aux plaisirs de la soirée. Tout à coup (c'était au milieu d'une contre-danse), la pendule soinie minuit. Le roi s'arrête soudain, en balançant avec la reine; il fait un signe, et le violon cesse déjouer. "Messieurs, dit Philippe, l'heure a sonné, et ma royauté vient de cesser. C'est dommage, car, quoi que vous en puissiez dire, je me suis amusé comme un roi. Mon père, je vous remercie de l'autorité royale que vous avez bien voulu me conférer. J'ai acquis la certitude , et j'espère avoir prouvé que c'est une chose fort douce et fort agréable que la royauté; on ne me démentira plus quand je dirai heureux comme un roi, — Non, mon fils, répondit M. Dutilleul, et tu me forces d'être de ton avis. Peut-être n'auras-tu pas une seconde fois dans ta vie l'occasion et le pouvoir que, dans une seule soirée de royauté, tu as trouvés si facilement, de faire trois bonnes actions; un acte de clémence, un acte de bienfaisance et un acte de justice. "