LE JEUDI GRAS
En vous envoyant la lithographie de dimanche dernier, je ne vous ai pas dit, mes jeunes amis, que le sujet en était tiré d'une petite aventure assez plaisante, que m'a rappelée l'approche des jours gras. C'est que je nie proposais de vous raconter aujourd'hui cette histoire, et que je ne voulais pas exciter, inutilement, votre ciniosité à l'avance. Voici le (ait.
11 y avait une fois un jeune garçon, nommé Justinien, qui se distinguait par la manie de croire que ce qu'on donnait aux autres valait toujours mieu.x que ce qu'on lui donnait à lui-même. Faisait-on un cadeau, en même temps, à lui et à ses frère et sœur, toute son attention fe portait d'abord sur ce qui était
échu à ces derniers, et avant même d'avoir refjardé ce qu'on lui destinait, il demeurait convaincu que son partage était le moins favorable. A taille, quoique pourtant il ne fût pas gourmand, ses yeux étaient fixés continuellement sur les assiettes de ses voisins, auxquels il lui semblait toujours qu'on avait servi les meilleurs morceaux. Cette manie, ou cette sottise, allait jusqu'à lui faire manger avec déplaisir les mets les plus agréables. Vous conviendrez que c'était là une disposition fort ridicule. Aussi chacun en riait-il; à l'exception toutefois des parents de Justinien, qui s'en affligeaient avec raison. Ceux-ci avaient la bonté de recevoir habituellement chez eux, les jours de congé, tous les jeunes amis de leurs enfants, pour leur procurer les plaisirs et les distractions de leur âge.
On était à la veille du jeudi gras. Un des jeunes gens de cette petite société s'avisa de proposer un déguisement général , pour la réunion qui devait avoir lieu ce jour là. Vous pensez bien qu'une pareille proposition fut accueillie unanimement. Les quatre plus sages de la compagnie furent chargés d'aller solliciter l'agrément des papas et des mamans. Ils l'obtinrent; la partie fut arrêtée, et les parents de Justinien promirent qu'on trouverait chez eux, le jeudi gras, des costumes à choisir.
En effet, le grand jour arrivé, on fut réuni de bonne heure, et tout était prêt dans une chambre où on avait étalé les costumes comme dans un magasin. Il f'y trouvait, entre autres, un vcteuicnt turc très brillant, tout brodé en paillettes, étincelantes comme des étoiles. Naturellement ce costume attira les regards de chacun, et chacun en fut d'abord tenté, n Ahl pour le coup, s'écria Justinien, on ne l'a donné à personne, cette fois; Je suis entré ici le premier, et aujourd'hui, du moins, je pourrai avoir ce qui me plaît, n Celte belle sortie imposa silence à tout le monde; mais on se mordit les lèvres pour ne pas rire, et peut-être quelque malin petit personnage se promit-il, tout bas, de faire regretter à Justinien son choix brillant. Celui-ci prit, en effet, le costume turc, et les autres choisirent dans le nombre de ceux qui restaient. Justinien, comme vous voyez, ne se montra pas très poli; car, étant chez lui, il aurait dii faire un peu mieux les honneurs à ses camarades.
Bientôt on voit entrer dans le salon, Polichinel, frappant le parquet de ses sabots; Arlequin, la batte à la main; monsieur Gille, avec ses grandes manches et ses gros boutons; un beau jeune Seigneur, bien poudré, l'habit brodé, l'épée au côte et le lorgnon sur lœil; une belle petite maîtresse de jadis, avec sa haute coiffure, ses papillons, ses manches amadis et sa grosse montre à la ceinture; une jolie petite bergère; un gentil petit paysan armé d'un tambourin; puis enfin , monsieur le Sultan , tout éclatant de
broderies, l'air grave et une longue pipe à la maia. Je n'ai pas besoin de vous dire par quels éclats de rire cette jolie mascarade fut accueillie. On se met à danser. Polichinel, Arlequin, Gille et les autres, commencent leurs tours, leurs facéties, et se divertissent de tout leur cœur. Chacun veut avoir affaire à eux, et s'amuser de leurs pasquinades. Mais voilà que personne ne s'occupe du grave Sultan. Seulement, tandis qu'il se promène avec fierté, les uns et les autres lui dise nten passant: « Ah! qu'il est beau! Va fumer ta pipe, beau Sultan. " Le beau Sultan n'avait déjà pas besoin de pipe pour fumer, comme ou dit vulgairement. Il ne savait plus que devenir et que faire de sa personne, sous son magnifique costume. Il avait voulu être le plus brillant, et n'avait réussi qu'à devenir le plus eimuyeux et le plus ennuyé. Pour comble de disgrâce, il voyait clairement le sourire malin de quelques-uns de ses camarades qui avaient l'air de dire : « C'est bon, c'est bon, amuse-toi bien à regarder reluire tes paillettes. » De dépit, il se retira dans un coin, et passa presque toute la soirée, assis sur un coussin , affectant des airs de grandeur auxquels personne ne prenait garde. Enfin, après avoir baillé cinquante fois, il s'endormit profondément, et il rêva, dit-on, pendant son sommeil, que Polichinel, Arlequin et Gille s'étaient insolemment moqués du Grand-Turc.
CORRESPONDANCE
J'ai promis de rendre compte des lettres qui me sont parvenues au sujet de ma dernière charade. Je le fais avec d'autant plus de plaisir, que ces lettres sont en général fort satisfaisantes celte fois-ci. On ne me saura sûrement pas mauvais gré de donner place aux extraits suivants, des trois qui m'ont paru particulièrement dignes d'être distinguées. Les voici :
u Mon bon Génie, je crois avoir deviné le mot de votre dernière charade. Il me semble que c'est Turenne. Tu est un pronom personnel qui exprime la familiariîé et l'affection. Je l'aime beaucoup, parce que j'ai remarqué que Maman s'en sert particulièrement lorsqu'elle est contente de moi. »
(M'i' Blanche R )
" Le renne est une espèce de cerf qui tient lieu au Lapon de cheval. 11 traîne son traîneau sur les neiges glacées; il vit de mousse et d'écorce d'arbres; et lui donne encore son lait, boisson nourrissante et chaude quand tout est glacé autour de lui. C'est un animal fait tout exprès pour le pauvre Lapon, par la Providence qui n'abandonne jamais aucun de ses enfants. " (>i"« CoRi.NxE '", de Vire, départeûient du Calvados. )
« Turenne, célèbre guerrier sous Louis XIV, fut tué par un boulet de canon, en examinant une batterie. Le même boulet emporta le bras de M. de Saint-Hilaire, général d'artillerie. Son (ils pleurait de le voir blessé. " Ce n'est pas moi, dit Saint-Hilaire, qu'il faut « pleurer, c'est ce grand homme qui est mort. " Eloge digne de Turenne, et qui prouvait la grande perte que la France venait de faire. Turenne fut enterré à Saint-Denis, sépulture des Rois de France. "
(M'l= Sophie Cil....)
Ne pouvant multiplier ces extraits, je mentionnerai
du moins les lettres de Mesdemoiselles Léonie C ;
Marie de P , de Versailles; et Ficlorine et Alcxan-
drine P , de Rouen.
Je prie, toutefois, ces demoiselles de n'être pas trop fières de leur triomphe sur leurs éuniles de l'autre sexe, attendu qu'aucun de ces derniers ne m'a écrit, cette fois, au sujet de la charade.
En annonçant dernièrement un joli recueil intitulé Souvenirs et Leçons de l'Enfance, l'espace m'a manqué pour en offrir une citation; mais je m'empresse, aussitôt que je le puis, de reproduire les stances suivantes, qu'on dirait avoir été composées tout e.xprès pour ce journal.