LES JETS D'EAU
Après plusieurs mois de bien mauvais temps, nous avons eu, la semaine dernière, quelques beaux jours qui ressemblaient à la veille du printemps. J'en ai profité, comme beaucoup d'autres, pour aller respirer l'air réchauffé par les premiers rayons de soleil dont nous ayons joui cette année. Le jardin des Tuileries était rempli de monde, et une foule d'enfants, courant et folâtrant dans les allées, ressemblait à une volée d'oiseaux échappés de leur volière. Je me plaisais à contempler leurs jeux, je jouissais de leur bonheur, de leur gaieté, de l'ardeur avec laquelle ils s'empressaient de réparer le temps perdu, pendant l'iiiver, pour leurs exercices favoris.
En tournant autour du grand bassin, je vis trois jeunes garçons le bras passé dans leurs cerceaux, et quatre ou cinq jeunes filles leur corde à la main , qui s'étaient ajrétés pour regarder le grand jet d'eau s'élever majestueusement et retomber en une pluie, dont le vent chassait des gouttes fines comme un brouillard jusques vers leur visage. Leur attention excita la mienne; je m'arrêtai derrièie eux pour entendre ce qu'ils disaient.
« C'est une ■ hose bien belle et bien étonnante qu'un jet d'eau, disait une jeune fille. Comment cette eau
peut-elle s'élever ainsi en sortant de ce petit tuyau? — Nous devrions le savoir, répondait un jeune garçon, si le bon Génie avait tenu sa promesse et nous l'avait expliqué. — Oh! il la tiendra certainement, dit une autre jeuue fille, car il n'y manque jamais, et nous aurions tort de l'accuser. Mais c'est que vous n'avez point de patience. — Le bon Génie, leur dis-je en me rapprochant d'eux davantage, serait bien content, s'ij entendait comment vous parlez de lui, et il se réjouirait de voir l'empressement oii vous êtes de recevoir ses petites instructions amicales. .Si vous vouliez cependant, je le suppléerais aujourd'hui, et je pourrais, en attendant qu'il le fasse lui-même, vous expliquer ce que vous desirez savoir. — Vraiment! Monsieur, me dit la première qui avait parlé; vous êtes bien bon, et je suis tentée de croire que vous êtes un ami du bon (Jénie. — Vous pouriiez bien ne pas vous tromper, répondis-je. )>
En entendant la manière dont ces aimables enfants parlaient de moi, j'éprouvai une vive tentation de me faire connaitre. Cependant, je préférai leur réseiver la surprise de voir, dans le journal d'aujourd'hui, que c'était avec moi-même qu'ils avaient eu, sans s'ei*;'^ douter, la conversation que je rapporte. / *;
« Le bon Génie vous a sûrement appris, contii;Jliàrje, ce que c'est que l'air? — Uh! oui, me dit uii-dés
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jeunes garçons, et il nous a même tort recoiumantlé de ne pas oublier sa petite leçon à ce sujet. — Vous vous en souvenez donc bien? — Mais, je pense que oui. — Et vous pourriez me dire ce que vous en avez retenu ? — Je vais essayer :
Il L'air est un corps, de la nature de ceux qu'on appelle//u/f/w ou gazeux. Il est nécessaire à la respiration de l'homme et des animaux. Il est aussi nécessaire à la combustion des autres corps, qui ne pourraient pas brûler, s'ils étaient dans un lieu privé d'air. Ce qui nous a paru bien merveilleux, c'est que l'air est composé de deux jjaz ou Huides, appelés l'un o.rvgié/ie et l'autre azofp, et dont chacun, pris séparément , ne peut être respiré. Et ce qui nous a paru plus extraordinaire encore mais que le bon Génie nous a fort bien démontré, c'est que l'air est pesant, et qu'à raison de ce poids, l'atmosphère exerce une pression très considérable sur tous les corps. — En vérité, repris-je, je suis charmé d'entendre des choses si bien dites, et de trouver des enfants qui profitent si bien des explications qu'on h ur donne. Puisqu'il en est aitisi, je n'hésite plus à vous expliquer moi-même ce que c'est qu'un jet d'eau.
11 11 faut vous dire d'abord, poursuivis-jc, que la pression que l'air exerce par son poids, se fait sentir sur l'eau et sur tous les corps liquides, aussi bien que sur les autres corps. C'est même sur les premiers qu'on l'observe de la manière la plus sensible. 11 résulte de cette action que, si on établit une communication entre uu réservoir rempli d'em et un autre réservoir vide, l'eau de celui ([ui est plein passe dans celui qui est vide, jusqu'à ce qu'elle se trouve dans tous les deux au même niveau, c'est-à-dire, à la même hauteur. Vous concevez que cela doit être ainsi, puisque l'air, qui pèse sur l'eau du réservoir plein, doit l'obliger à en sortir, jusqu'à ce que le second se trouve rempli au même niveau. Alors l'air, pesant égalemeut des àcus. cotés, et trouvant des deux côtés la même résistance, il n'y a plus de raison pour que l'eau soit poussée d'un réservoir dans l'autre.
11 Ce que je vous dis est si vrai que, si l'on creuse lin trou dans la terre près d'une rivière ou d'une mare d'eau, aussitôt l'eau de la rivière ou de la mare filtre à travers la terre et vient remplir le trou qu'on a creusé, jusqu'à ce qu'elle y ait pris le niveau ou la hauteur qu'elle a dans la rivière ou dans la mare.
<i Ce fait vous étant une fois connu, supposez qu'on établisse un réservoir d'eau dans un lieu élevé, et qu'au moyen de tuyaux souterrains, on ouvre à cette eau une voie pour la conduire dans un lieu plus bas: voiAS cofuprendrcz que l'air (lui pè.ie sur le réservoir doit obliger l'eau qui en soit par cette issue à remonter pour clicrclK.'r sou premier niveau, si elle ne rencontre pas d'obslaclo dans le lieu où on la ccinliilt.
Plus elle se trouve resserrée dans les tuyaux où elle passe, plus elle a de force et de rapidité dans sa marche, de même que l'eau d'une rivière ou d'un ruisseau coule plus rapidement dans les endroits où son lit se rétrécit. Si cette eau, ainsi comprimée sous le poids de l'air et resserrée dans des conduits étioits, trouve une issue pour s'échapper, elle s'élance aussitôt avec violence pour retrouver le niveau du réservoir d'où elle est de.-eendue. C'est sur cette propriété qu'est fondée la construction des jets d'eau. L'eau que vous voyez s'élancer ainsi, vient d'un réservoir placé dans uu lieu beaucoup plus élevé que celiù ou nous sommes. Elle est amenée jusqu'ici par des tuyaux souterrains, et en arrivant par-dessous ce bassin jusqu'au bec qui est placé dans le milieu, elle y trouve une issue étroite, par laquelle elle jaillit en un jet qui s'élève à une assez grande hauteur. Comprenez-vous cela? — Vraiment, oui , mon bon Gé...; ah! pardon, je croyais, en vous écoutant, l'entendre nous donner une de ses explications. — Je ne m'en fâcherai point, repris-je; et je vous prie de croire que je suis très charmé de notre rencontre. Avant de nous quitter, mes amis, je veux pourtant vous dire encore qu'on ne se borne pas à faire de simples jets d'eau connue celui que vous vovez. Si vous allez jamais à Versailles voir jouer les grandes eaux, vous serez étonnés du parti qu'on a su tirer de ces propriétés de l'air et de l'eau pour produire de véritables merveilles. Vous y verrez l'eau s'élancer en gerbes, former des dômes, des voûtes, des corbeilles, puis reloudier en cascades et prendre mille formes diverses, toutes plus étonnantes les unes que les autres. — Ahl nous tâcherons certainement de mériter que nos papas et nos mamans nous récompensent en nous menant voir toutes ces belles choses. — Adieu, mes bons amis, tâchez de persister dans ces bonnes résolutions, et souvenezvous de moi quand vous lirez votre journal dimanche prochain. »
MOTS A L'OREILLE