LE BOUDEUR CORRIGÉ
Mes amis, connaissez-vous des boudeurs? N'est-ce pas qu'ils sont bien désagréables? EL bien, je vous assure qu'ils sont encore jilus à plaindre; eije puis vous en citer un exemple.
Isidore Dumontey était un enfant laborieux, intelligent, et qui avait dans Fàme beaucoup de bouté et de sensibilité. Avec ces qualités, il semblait destine à être la consolation d'un perc qui ne vivait plus que pour ses enfants depuis la perte de leur mère; il lui eût été facile de satisfaire ses maîtres, d'obtenir Famitie de tous ses compagnons et de se rendre fort heureux lui-même. Cependant Isidore était véritablement malheureiLX, causait une vive affliction à son père, et désolait son gouverneur. Tout cela tenait à un seul défaut, à ce qu'Isidore était boudeur. Au moindre reproche qu'on se permettait de lui faire, il devenait sombre, silencieux, se tenait à i'écart pendant la journée entière, et quelquefois encore le lendemain. S'il avait une petite altercation avec un de ses frères, de ses cousins, ou de ses camarades, au lieu den'v donner auciuie conséquence, comme on doit faire entre bons amis , au lieu de recevoir ou d'agréer les avances qu'on lui faisait, il boudait encore pendant un ou plusieurs jours. Quelquefois son cœur le poussait bien à aller toucher la main de celui avec qui il s'était querellé, ou à revenir de bonne grâce à la personne qui lui avait adressé un reproche: mais sa mauvaise tète lui donnait un conseil tout différent, et il avait la faiblesse de suivre ce conseil. Maintes fois cependant il avait eu lieu de s'en repentir. Tantôt il était resté ^eul, à bouder et à s'ennuyer dans sa chambre, tandis que ses frères avaient été se divertir en compagnie chez quelque parent ou quelque ami de leur père. Tantôt, il s'était couché sans avoir diné, parce que ne voulant point venir à table, il avait passé le temps <le ce repas tristement assis au bout d'une allée du jardin. Un autre jour, c'était de déjeimer qu'il s'était privé; un autre, d'aller au bal; un autre, d'aller voir quelque spectacle, qui pourtant excitait vivement sa curiosité. Je vous dis, enhn, qu'il n'était pas déjeune garçon plus à plaindre que ce pauvre Isidore. Certes, c était bien sa faute, car il n'avait affaire à personne qui cherchât à lui caujser de la peine. Ses frères, au contraire, évitaient, autant que possible, de lui donner aucun sujet de mécontentement; mais on eut dit qu'Isidore en inventait quand il n'en pouvait pas trouver de réels.
Or, il arriva qu'un jour d'été, ces jeunes gens conçurent le projet de faire, avec leurs cousins et plu-
sieurs de leuis camarades, une partie de campagne. M. Dumontt-y y consentit, et voulut même en être. La compagnie devait se composer de quatorze ou quinze personnes, et il était question d'une brillante cavalcade à àne. Je n'ai pas besoin de dire qu'on eu parla plusieurs jours d'avance, qu'on changea et modifia vingt fois l'ordre projeté de la fête, enfin, qu'il ne fut plus guère question que de cela jusqu'au jour fixé.
La veille de ce jour, le gouverneur des enfants de M. Dumontey crut pouvoir se permettre, sans inconvénient, de faire à Isidore quel([ues recommandations pour le lendemain. <i Mon cher Isidore, lui dit-il. vous savez comme nous vous aimons tous, vous voyez quelle joie se promettent vos amis ; j'espère que si vous éprouviez demain quelque mauvaise tentation, vous feriez tous vos efforts pour ne pas y succomber, afin de ne point troubler leur plaisir et le vôtre. » Isidore, à ces mots, prit un air grave et fronça le sourcil : " Il y a. Monsieur, répondit-il, un moyen bien simple pour que je ne trouble les plaisirs de personne, c'est que je reste à la maison. " Après avoir fait cette réponse, qu'il crut bien noble et bien magnifique, Isidore se retira dans sa chambre.
Vous pensez bien que ce n'était ni ^L Dumontey, ni le gouverneur, qui pouvait aller supplier M. Isidore de venir s'amuser. La seule chose qu'ils eussent eu à faire, s'ils avaient eu moins d'indulgence, eût été de le punir sévèrement. Ils se contentèrent de le laisser livré à lui-tnëme. Mais ses frères, affligés de sa résolution, firent le lendemain de vains efforts pour le déterminer à venir avec eux. Il ne daigna seulement pas les entendre. Ils partirent donc, et Isidore resta.
La journée fut longue pour lui. 11 voulut étudier, mais son attention était distraite: il voulut écrire, mais il n'avait pas d'idées; il voulut se promener dans le jardin, mais il s'v ennuya; il voulut dormir, mais il ne pouvait que bailler. » Imbécille! se dit-il enfin à lui-même, c'est bien vrai qu'ils ont raison et que j'ai tort ! C'est égal, quand ils vont revenir ce soir, il faut faire bonne contenance et ne pas montrer de regret?. Ils s'attendent à me trouver bien triste et bien consterné, il faut les déconcerter, n
Pénétré de cette belle résolution, il attend. A sept heures du soir, un bruit de voitures et de joveuses voix annoncent l'arrivée des vovageurs, qui reviennent pour dîner, munis d'un bon appétit. On n'osait d'abord parler à Isidore, ni rire devant lui. Mais voyant qu'il montrait un air assez gai . i. Ah! Isidore, lui dit un de ses frères, que tu as eu tort de ne pas venir avec nous! Si tu avais vu notre cavalcade! que c'était drôle! comme on sautait! comme on tombait! comme on roulait! — Le beau plaisir! dit Isidore. — Et notre déjeûner sur l'herbe! — Pour moi, je déjeûne plus coumiodément à table. — Et puis , tu ne sais pas? nous
avons eu une aventure. Un pauvre homme qui conduisait une charrette; son cheval venait de tomber mort. Ce malheureux se désolait. Que vais-jc faire? C'était mon gagne-pain. Ma femme! Mes pauvres enfants! Il t'aurait fait pitié. Nous sommes arrivés là bien heureusement pour lui. Ne pleurez pas, bon homme. Combien valait votre cheval? — Tant. — Messieurs, nous sommes quinze, c'est tant pour chacun. Et vite, toutes les bourses déliées, la collecte faite, et l'argent dans les mains du pauvre homme, qui reste
ébahi et qui remue les lèvres sans parler Oh! nous
avons fait une bonne journée. »
Pendant ce récit, l'expression du visage d'Isidore était totalement changée. <i Ceci est autre chose, ditil d'un ton ému, et pour cette affaire. Messieurs, je veux être des vôtres, et contribuer pour ma part dans cette bonne œuvre. — Un moment, dit M.Dumontey; cela n'est pas possible. Vous avez, mon fils, renoncé par un caprice à tous les plaisirs de cette promenade.»
Cette fois, Isidore ne bouda point; il insista en suppliant. M. Dumontey en fut touché. " Eh bien, dit-il , soit, votre part se monte à tant, que vous allez rembourser à ces Messieurs. Mais je vous préviens d'une chose, c'est qu'aussitôt qu'il vous arrivera de :; bouder, d'ici à un an, je vous rends cet argent, et ce
• sera moi qui aurai contribué deux fois à la collecte.
— Je le veux bien, » dit Isidore, en regardant son père d'un air soumis et repentant. M. Dumontey fembrassa. Isidore fit quelques excuses à son gouverneur. Le dîner fut gai, et personne ne bouda.
11 ne faut pas croire que depuis ce jour Isidore ne fut jamais tenté de bouder. Malgré sa résolution, il était souvent sur le point de s'oublier. Mais au moindre indice, il voyait son père tirer de sa poche une bourse qu'il ne quittait plus. Une fois même, M.Dumontey fût obhgé de jeter l'argent sur une table devant Isidore; Isidore le supplia de le reprendre, en lui baisant respectueusement la main. L'année s'écoula enfin sans bouderie complète. Isidore eut le temps de sentir qu'il en était plus heureux, et qu'il faisait la joie de son père. 11 n'eut plus besoin d'autre motif pour achever de se vaincre lui-même.