‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 30 sur 136 · LA MARMOTTE · texte numérisé non relu

LA MARMOTTE

Il n'est aucun de mes lecteurs qui n'ait rencontré dans les rues un de ces petits Savoyards, de qui toute l;i fortune et lout le bagage consistent en une boite qu'ils portent sur leur dos et dans laquelle est renfermée une marmotte. Ils s'arrêtent dans les carrefours, dans les lieux les plus fréquentés, et lorsqu'ils ont réussi à attirer l'attention de quelques passants; ils réveillent la pauvre marmotte à moitié engourdie dans sa boile, et la font danser, ou plutôt sauter bon gré mal gré, en lui présentant un bâton auquel elle s'accroche. Ils chantent en même temps une chanson, dont il est difficile de comprendre les paroles à moins d être leur compatriote, et dans laquelle je n'ai jamais pu saisir que le refrain Avecqaé mi, avecqué ma, avecqué ma marmotte en vie.

dette pauvre bêle est leur gagne-pain; mais on doit leur rendre justice, ils s'en montrent vraiment reconnaissants par le soin qu'ils ont d'elle, et p.ir l'attachement qu'ils lui portent. Lorsqu'après avoir fait leur journée, ils rentrent dans le pauvre abri où ils doivent passer la nuit, c'est de leur marmotte qu'ils s'occupent avant de songer à leurs propres besoins, et avant même de compter ce qu'elle leur a fait gagner pendant le jour. Ils la caressent et l'embrassent

comme leur amie, leur camarade, leur bienfaitrice. On leur causerait moins de peine en les maltraitant, qu'en faisant le moindre mal à leur chère et utile marmotte.

Si vous avez vu un de ces animaux, son extérieur n'a dû vous paraître ni beau ni agréable. Un poil roux brun assez rude, un corps trapu et ramassé, long d'un pied et demi environ, un gros museau court, un air stupide et endormi; tout cela n'a rien de bien attrayant. Mais cependant, je suis sûr que vous n'avez pas pensé, sans intérêt et sans un sentiment de bienveillance, aux services que rend ce triste animal à son jeune maître. Eh bien, s'il a produit sur vous cette impression, il a de quoi justifier, encore sous d'autres rapports, l'intérêt qu'il a pu vous inspirer. Vous en conviendrez saos doute, quand je vous aurai fait son histoire.

La marmotte ne se trouve que dans les plus hautes montagnes de l'Europe et de l'Asie méridionale. Celles que vous avez pu voir viennent des Alpes. Elle^ aiment de préférence les sommets où elles ne rencontrent que des neiges et des glaces. C'est là qu'elles se retirent dés le commencement de l'automne, pour n'en sortir qu'au printemps de l'année suivante. Les jiattes de la marmotte sont armées d'ongles très fort au moyen desquels elle parvient à creuser, sur le per

chant de la inontagne, une espèce de galerie. A cinq ou six pieds de son entrée , cette galerie se partage en deux branches, dont l'une conduit à une espère de chambre, plus ou moins grande selon le nombre d'in. dividus dont se compose la famille. L'autre branche est une sorte de cul -de -sac, où l'on entasse les matériaux qui doivent servir plus tard à boucher l'entrée de ce terrier. La chambre qui sert d'habitation res:enible à-peu-près à un four de trois, cinq, six ou sept pieds de diamètre. Pour exécuter ce grand travail, les marmottes se réunissent et s'occupent en commun à la fouille nécessaire; elles s'entendent et se secondent fort bien entre elles, comme j'ai eu déjà l'occasion de vous dire que le font les castors, lorsqu'ils construisent leurs digues et leurs buttes. Il ne faut pas croire que les marmottes se contentent de coucher sur la terre dans leur habitation. Elles la jonchent et la tapissent de toute part avec du foin et de la mousse, dont elles ont soin de faire une ample provision. C'est pendant l'été qu'elles font cette provision, et elles y travaillent aussi en commun. Tandis qu'elles sont réunies, occupées à couper l'herbe avec leurs dents pour la faire sécher, ou bien lorsqu'elle est sèche et qu'il s'agit de l'emporter, une d'entre elles est postée en sentinelle, assise sur une roche élevée. Si celle-ci aperçoit un homme, un aigle ou un chien, elle jette aussitôt, pour avertir ses compagnes, un cri qui ressemble à un coup de sifflet. Toutes t<; hâtent de rentrer à ce signal dans leur trou, et la sentinelle n'y rentre que la dernière. Elles prennent la même précaution toutes les fois qu'elles sont hors de leur demeure. C'est, au reste, dans celte demeure qu'elles passent les trois quarts de leur vie. Elles s'y réfugient pendant la pluie, pendant l'orage, lorsqu'elles croient avoir à redouter le moindre danger. Elles n'en sortent que pendant les plus beaux jours. Puis, à l'approche de l'hiver, elles y rentrent pour s'y renfermer. C'est alors que la famille travaille à boucher les portes de son domicile. Cette opération se fait avec tant de soin et de solidité, qu'il serait plus facile de creuser la terre dans tout autre endroit que dans celui que les marmottes ont muré. Une fois recluses, elles tombent dans une sorte d'engourdissement qui dure pendant tout l'hiver, et pendant lequel elles maigrissent considérablement. Il résulte de cet état léthargique qu'elles n'ont pas besoin de nourriture pendant cette saison, aussi ne songent-elles point à en faire provision , comme d'autres animaux auxquels une telle prévoyance est nécessaire.

Lorsqu'on découvre leur retraite on les y trouve gronppées, resserrées en boide, et fourrées dans le foin. On peut alors les etnporter tout engourdies, sans qu'elles se réveillent. Les habitants du pays se nourrissent de leur chair, qui, dit-on, n'est pas lui exrellent

mets; et leur peau est employée comme fourrure. Mais on choisit les plus jeunes pour les apprivoiser. On les retire de leur léthargie en les réchauffant giaduellement. Noui ries ensuite dans la maison et tenues dans des lieux chauds, elles ne s'engourdissent plus pendant l'hiver. Celles qu'on élève ainsi sont très avides de lait, mais d'ailleurs, excepté la viande, elles mangent tout ce qu'on leur donne et se contentent d'une nourriture très frugale. Ainsi les marmottes des petits Savoyards ne leur occasionnent pas une grande dépense.

Ces pauvres animaux, comme vous le voyez, méritent vraiment quelque intérêt, soit par leurs mœurs paisibles et sociales, soit par le service qu'ils rendent à de pauvres enfants, dont ils sont, comme animaux domestiques, les compagnons et les amis.

MOTS A L'OREILLE

^ Celui qui manque à son devoir ne trouve jamais d'honnêtes gens qui prennent son parti.

l^ N'oubliez pas que la conduite des autres doit nous apprendre à nous conduire.

^ Si vous voyez un homme tomber, vous ne mettrez pas votre pied à la place où était le sien, car la place est glissante; mais vous tâcherez de suivre celui qui marche droit et ferme, car il est dans le bon chemin.

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