‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 31 sur 136 · LA PETITE MARRAINE · texte numérisé non relu

LA PETITE MARRAINE

Claire de Th était une enfant intelligente, spirituelle, bonne, douce et sensible, mais la plus légère et la plus étourdie qu'on put voir. Ces deux défauts faisaient un tort infini à toutes ses bonnes qualités. On ne pouvait parvenir à fixer son attention sur un travail quelconque; elle n'étudiait, pour ainsi dire, qu'à la volée; et pourtant, grâces à son extrême facilité, elle n'était pas positivement ignorante, mais elle ne savait rien qu'à moitié. <^uant aux travaux d'aiguille, qui sont exclusivement le partage des femmes, elle y était adroite comme une fée; elle commençait tout d'une manière merveilleuse et ne finissait jamais rien. Ses parents qui songeaient sans cesse h l'avenir I

de cette fille unique, voyaient avec peine une sem- fi

blable disposition. Mais lorsqu'ils lui faisaient à ce sujet ipielque renioutrauce, Claire prenait la chose si

lestement et si gaiement, qu'il y avait de quoi les déconcerter. 11 Quand donc seras-tu raisonnable? lui disaient-ils quelquefois. — Ah! vraiment, répondaitelle en riant et en sautant, j'ai bien le temps! Quand je serai maman; quand je serai maman. » Si on le prenait sur un ton plus sérieux, elle ne plaisantait plus, car elle était incapable de manquer de respect à ses parents; mais elle répondait d'une voix si douce, si caressante, et paraissait si peu disposée à causer volontairement de la peine à son père et à sa mère, qu'il n'y avait jamais moyen de la gronder bien fort. M. et

M"' de Th étaient pleins d'indulgence et fondaient

tout leur espoir sur le bon cœur de leur fille, sur l'avenir, et sur la raison que devaient amener quelques années de plus.

Un jour d'automne, Claire était assise près de la gvilledu parc, goûtant avec un petit pain et de beaux raisins qu'elle avait dans un panier passé à son bras. Tout-à-coup elle entend un petit cri déchirant. De sa main faible et délicate elle saisit un barreau de la grille, et employant toutes ses forces, elle parvient à l'entrouvrir. Elle voit en dehors une pauvre femme couchée par terre le long du mur, la tête appuyée contre une borne, et tenant dans ses bras un petit enfant nouveau né, enveloppé dans un mauvais lange. Il Mon Dieu! s'écria Claire; ma pauvre femme, que vous paraissez souffrante et malheureuse ! — Oh ! oui... oui... Mademoiselle, bien malheureuse. Je n'en puis plus, je meurs de faim et de soif. — Tenez, tenez, reprit la jeune fille, voilà un raisin qui vous rafraichira. « La pauvre femme regarde, ses yeux se raniment, elle saisit le raisin et le mange avec avidité. Claire la contemple un moment en silence, d'un œil plein de compassion, puis elle lui dit: «Attendezmoi, je vais bientôt revenir. » Et partant avec la rapidité d'un oiseau, elle rentre au château. Peu d'instants après, elle revient, suivie de son père et de sa mère, l'œil brillant, les joues colorées, parlant avec

vivacité. Elle conduit M. et M'"' de Th près de la

pauvre femme qui avait dévoré sa grappe, et s'efforçait de donner à tetter à son enfant.

L'aspect de celte infortunée était propre à exciter une vive pitié. Elle paraissait accablée de fatigue et de besoin; elle portait sur son dos un havresac de soldat; son enfant faisait de vains efforts pour arracher quelques gouttes de lait à son sein épuisé.

« D où venez-vous en cet état, ma pauvre femme? lui demanda M. de Th — Je viens de l'armée. Monsieur, répondit-elle. — Et comment voyagez-vous seule ainsi, dans la position où vous êtes? — Seule! hélas! il faut bien que je voyage seule. Mon mari est mort. U était soldat. J'ai voulu le suivre. Il a été tué. Voilà son sac. Seule! seule! Helas! non, je ne suis pas seule; et plût à Dieu que je le fusse. Pauvre petite créature,

qui n'est au monde (jue de|)uis quelques jours 1 que va-t-ellc devenir?... Ah! mou bon ^lonsieur, ma bonne dame, avez pitié de nous, comme votre charitable jictite demoiselle. Je n'aurai, pour moi, bientôt plus besoin de rien que de la clémence de Dieu ; mais mon enfant, ma pauvre fille! ah! qu'elle vous fasse compassion. — Rassurez-vous, dit M. de Th , nous n'abandonnerons ni vous, ni elle, dans un état aussi déplorable. Vous trouverez un asyle dans notre maison." A ces mots, prenant l'infortunée par un bras, il l'aida ;i se soulever; et tandis que M°" de Th portait l'enfant dont elle s'était emparée, et que Claire allait sautant de joie en avant, il la soutint pour la faire entrer au château. Tous les soins furent prodigués à la mère et à la petite fille qu'on revêtit de linge blanc et d'un lange plus chaud. Un bon lit leur fut préparé,

tt M°" de Th voulut même qu'une personne passât

la nuit auprès d'elles, à cause de l'état alarmant où paraissait être la mère.

Le lendemain matin, Claire était réveillée avant le jour et se leva dès qu'il parut. Son premier soin fut de demander des nouvelles de la pauvre femme. Elle n'était plus; elle avait succombé, en suppliant qu'on recommandât de nouveau son enfant à ses hôtes bienfaisants, et sur-tout à la charitable petite demoiselle. Elle avait déclaré que cette pauvre enfant n'était point baptisée. Claire versa des larmes sur la destinée de la malheureuse veuve du soldat. Puis se jetant dans les bras de sa mère, n O Maman, dit-elle, nous n'abandonnerons pas cette petite créature, n'est-ce pas? — Non, assurément, ma fille. Puisque Dieu nous l'a envoyée, c'est qu'il a voulu que nous prissions soin de son existence. Je lui a: trouvé déjà une nourrice dans le village. Mais nous avons un devoir important à remplir envers cette enfant; c'est d'en faire une chrétienne. 11 faut qu'elle soit baptisée, et j'ai une proposition à te faire. — A moi. Maman! Et la quelle?

— C'est d'être sa marraine... » Claire saisie, demeura immobile, les yeux fixés sur sa mère et le cœur palpitant. 1. Marraine! s'écria-t-elle enfin; moi, marraine!

— Oui, ma fille, ton père sera le parrain de cette pauvre petite, et toi, si tu veux, sa marraine. — Oh! Maman , si je veux ! oh ! vous ne savez pas fout le bonheur que vous me causez. J'y pensais, mais je n'aurais jamais osé vous le demander, étant si jeune, et après toutes mes étourderies. — Je suis bien aise, reprit

M"' de Th , que tu aies fait au moins cette réflexion.

?Jlle me prouve que tu n'es pas disposée à apporter dans cette action ta légèreté accoutumée. Écoute-moi, ma Claire. 11 ne faut pas penser que ce soit un frivole engagement que l'on prend, lorsqu'on va répondredevant Dieu au nom d'un enfant qui n'a pas encore l'usage de sa raison. Cet engagement est plus sérieux que tu ne crois. Sans doute on ne peut être sûr que

eet enfant tiendra, pendant tout le cours de sa vie, les promesses qu'on fait pour lui; mais on s'engage au moins à lui donner, autant que possible, l'exemple d'une conduite pieuse, sage, honnête et laborieuse, et à lui rappeler ses devoirs avec douceur et charité, si malheureusement on le voyait s'en écarter. On s'engage en outre à ne pas l'abandonner dans la détresse; on devient enfin pour lui un second père ou une seconde mère. — Ah! Maman, s'écria Claire, ces obligations ne m'effrayeront pas, et croyez, je vous eo conjure, que ce n'est pas légèrement que je vous le dis. Vous savez bien, lorsque vous me demandiez quand je deviendrais raisonnable, je vous répondais quandje serai maman. Eh bien , je vais l'être, puisque je vais remplacer la mère de cette petite fille. Et tenez, Maman, vous savez combien de fois j'ai mérité le reproche de ne pas travailler; mais vous allez voir comme je vais me mettre tout de suite à lui faire une layette; car, en ce moment, c'est je crois tout ce que je puis faire pour elle. — En effet, ma bonne amie, et je suis contente de tes dispositions. Comme je connais la bonté de ton cœur et la droiture de ton caractère, je veux bien croire aux assurances que tu nie donnes, et lu seras décidément marraine. »

Claire ne se possédait pas de joie, et se mit à travailler avec activité à la layette, dont chaque pièce sortait de ses mains achevée comme par enchantement. En la voyant dans de si heureuses dispositions,

M. et M"" Je Tli se rt-gaiùaient avec satisfaction,

et se disaient l'un à l'autre : « Nous avons fait une bonne oeuvre, et Dieu nous en récompense dans notre fille. »

Les derniers devoirs avaient été rendus à la veuve du soldat. La petite fille tettait avec avidité le lait de sa nourice, et paraissait se bien porter. Pauvre petite enfant! Elle ne savait ni qu'elle avait perdu sa mère, ni que le ciel lui avait accordé des protecteurs. On avait trouvé, dans le havresac, une croix d'honneur et des papiers constatant que le père de la petite se nommait Toussaint. M. de Th ayant pour prénom Joseph, donna ce nom à sa filleule ((ui fut par conséquent nommée Joséphine Claire Toussaint.

Le jour fixé pour le baptême étant arrivé, Claire fut revêtue d'une robe blanche, et conduite par son père, elle alla tenir sur les fonts la petite orpheline. Pendant cette cérémonie, en répondant aux questions du prêtre, elle se rappela les observations de sa mère. Une vive rougeur colorait son joli visage; ses yeux étaient baissés; son âme était recueillie; tout en s'engageant devant Dieu au nom de sa filleule, elle pi iait avec ferveur, et demandait la giàce de bien remplir le devoi r qu elle venait s'im poser. Tous ceux qui furent

témoins de cette scène touchante se retirèrent émus et édifiés.

Claire m rentrant au château avait un air plus sérieux, plus posé et non moins doux que de coutume. Son père l'embrassa tendrement, et sa mère la pressa sur son cœur. « O mon bon Père! ô Maman! dit l'aimable enfant, soyez tranquilles, votre Claire espère être désormais ce que vous desirez qu'elle soit. Le bon Dieu me fera cette grâce; je la lui ai demandée pour vous payer de toutes vos bontés. i>

En effet, un changement heureux s'opéra par degrés, il dater de ce jour, dans le caractère et dans les habitudes de Claire. Sans rien perdre de sa gaielé et de sa grâce aimable, elle devint raisonnable, laborieuse, appliquée et sur-tout docile. Les progrès qu'elle fit en tout genre furent extraordinaires, et on ne douta plus qu'elle ne dût devenir une personne accomplie. Presque tous les jours, elle allait voir la petite Joséphine chez sa nourrice; elle veillait à ce qu'il ne Ini manquât rien. A mesure que Joséphine grandit, elle s'attacha de plus en plus à elle. Quand vint làge de la sevrer on la reprit dans la maison de

M"" deTli Je vous laisse à penser la joie de Claire,

lorsqu'un des premiers mots que prononça sa filleide fut celui de marraine. Claire en était folle. Elle voulut se charger elle-même de son éducation, et elle s'était mise en état de la bien faire et de lui donner, sous tous les rapports, de bons exemples et de bons conseils. Je n essaierai pas de vous peindre la reconnaissance et l'attachement de Joséphine pour sa marraine. Il me suffira de vous dire que Claire est aujourd'hui mariée, et que Joséphine n'a jamais voulu se marier pour ne point se séparer de sa bienfaitrice. Mais elle l'aide à élever ses jeunes enfants qu'elle chérit comme une seconde mère; elle continue de l'appeler ma marraine; et quand l'une des deux raconte cette histoire, c'est toujours un bonheur pour l'autre, et un sujet d'attendrissement pour tous ceux qui l'écoutent.

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