‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 50 sur 136 · LA CHAUVE-SOURIS · texte numérisé non relu

LA CHAUVE-SOURIS

Dans les derniers jours d'avril , je me trouvais un soir chez mon ami, M. Ph...., de qui la famille est déjà connue de mes lecteurs. L'air était doux et pur, cl nous le respirions à une fenêtre, en admirant l'éclat sdiitilla ni des étoiles qui brillaient dans ua ciel serein. Tout-à-coup nous entendîmes des cris perçants, et noiisnous élançâmes tout alarmés vers l'appartement où étaient les enfants. C'était Emilie qui avait crié si fort. Nous la trouvâmes accroupie dans un coin de 1 1 chambre, le visage caché dans ses mains . et tremblant de tous ses membres. Pendant ce temps, Ludovic armé d'un balai de cheminée, allait deçà, delà, donnant des coups, ayant l'air de menacer le plafond , et répétant ouicli! ouicli! «Eh bien, dit M. Ph...., que

se passe-t-il donc ici , mes enfants? — Oh ! papa , dit Emilie, en se cachant toujours le visage, c'est... Figurez-vous qu'il est entré ici une chauve-souris! — Eh bien ! et quel mal t"a-t-elle fait, pour crierde la sorte? — Comment ! papa , quel mal ? elle ne m'en a fait aucun, mais il me semble que ce n'est pas agréable d'avoir une chauve-souris dans sa chambre. — Il est bien plus fâcheux pour elle d'y être entrée, interrompis-je, car voici Ludovic qui vient de réussir à la faire tomber et à s'en emparer, n

Ludovic, à ces mots, me regarda. Il avait mis tant d'action à sa chasse, qu'il n'avait jusque là fait aucune attention à notre arrivée. <c Ce n'est pas sans peine, dit-il; tenez, mon bon Génie, la voilà. — Comment! s'érria Emilie, (pii commençait un peu à se rassurer, est-ce que tu oseras toucher cette vilaine bêle? — En efl'et, reprit Ludovic, elle a des petites dents avec lesquelles elle pourrait bien me moi die; mais sois tranquille, je la tiens de manière à ne pas le lui permettre. Allons, viens donc la voir à présent. i>

Emilie hésitait entre la crainte et la curiosité. Cependant elle se décida à approcher un peu; alors, comme elle tendait le col , afin de voir l'yuimal sans en être trop près, Ludovic fit un petit mous'cment subit, en disant coûte' et la pauvre Emilie poussa de nouveau un grand cri, et se sauva à l'autre bout de la chambre.

Il Ce que tu viens de faire n'est pas bien , Ludovic, dit M. Ph.... Je suis loin d'approuver la faiblesse de ta sœur, que je trouve même fort ridicule ; mais comme cette faiblesse vient de la rendre trèj-malheurcuse pendant quel([ues instans , tu devrais la plaindre et chercher ;i lui inspirer plus de courage, au lieu de te faire un jeu de la tourmenter. — Oh! papa, répondit Ludovic, je n'ai pas réfléchi à ce que je faisais, et j'en demande pardon à ma chère Emilie. Viens, ma bonne soRur, je t'en prie; ne crains rien. Tiens, je suis sur que le bon Génie aura la complaisance de nous expl iquer ce que c'est qu'une chauve-souris, et tu verras que c'est un enfantillage d'en être effrayé comme tu l'as été. — Le bon Génie nous dira tout ce qu'il voudra, reprit Emilie en se rapprochant, il ne fera pas que ce soit là un joli oiseau. — Assurément , dis-je à mon tour, j'ai d'autant moins la prétention de vous le prouver, que cet animal n'est point du tout un oiseau. — Comment! les chauve-souris ne sont pas des oiseaux? — Non, mes amis; regardez celle-ci, et vous allez en être convaincus vous-mêmes. — Ah! Dieu! quelle vilaine bête! dit Emilie avec un frisson. — Tenez, voici quatre pales, et j'imagiuequevousne connaissez pas d'oiseau qui en ait plus de deux. Voici maintenant une bouche fendue jusqu'aux oreilles , et toute garnie de petites dents bien aiguës ; j'espère que cela ne ressemble iïuère à un bec — C'est vrai. —Maintenant

voiri un corps tout couvert ilc petits poils bruns, auxquels il serait difficile de donner le nom de plumage. — C'est encore vrai ; mais cependant voici des espèces <l'ni!,.s. Ces ailes, repris-jc,ne sont autre chose qu'un prolongement de la peau entre les doigts de l'aiiiiDal. Les pâtes de devant ont des doigts beaucoup plus longs que ceux des pâtes de derrière, et quand lanimal les déploie, ils forment, au moyen de la peau ou membrane qui les unit, deux grandes ailes, dont il se sert en effet pour voler. Cette faculté de voler est le seul rapport que les chauve-souris aient avec les oiseaux; car elles ne font pas d'œufs, elles mettent leurs petits au jour tout vivants, et elles les alaitcnt. Les chauve-souris , en un mot , sont de véritables quadrupèdes volants. Ces animaux, il faut en convenir, n'ont rien d'agréable ni de gracieux: leur structure est bizarre et leur face hideuse; mais ce n'est point une raison pour les redouter comme le fait Emilie, car ils ne sont aucunement dangereux. On est même rarement exposé à contempler leur laideur; ils cherchent toujours à se cacher, ils fuient la lumière, n'habitent que les lieux ténébreux, et n'en sortent que la nuit. C'est alors qu'on les voit voltiger, en faisant mille détours, et si rapidement qu'on ne saurait distinguer leur forme. Ils attrapent, en volant, des insectes, des papillons de nuit, qu'ils avalent. Au point du jour ils rentrent dans leur retraite obscure, et y demeurent collés contre les murs. Lorsqu'il tait un peu fioid, ils s'enveloppent de leurs ailes comme d'un manteau. A l'approche de l'hiver, les chauvesouris s'engourdissent, et passent toute cette saison sans manger et dans une immobilité parfaite. Puis, au retour du printemps, elles se réveillent de cette espèce de léthargie. On en trouve quelquefois en grand nombre dans les parties obscures de vieux bâtiments abandonnés , car ce sont les habitations qu'elles préfèrent. Elles se plaisent à voltiger dans les souterrains les plus noirs, et il parait que l'organe de la vue ne leur est pas nécessaire pour diriger leur vol; car on a remarqué que les chauve-souris aveugles volent aussi librement, et savent éviter tous les petits obstacles qu'elles rencontrent, avec autant d'adresse que celles qui jouissent de la vue. Il faut encore admirer la prévoyance de la nature , dans cette faculté qu'elle a donnée à des animaux destinés à vivre au milieu de ténèbres continuelles.... Eh bien, Emilie, il me semble que vous commencez à vous accoutumer à la physionomie de celte chauve-souris. — Pas trop encore, mon bon Génie.... Mais pourquoi donc riez-vous? — C'est que je pense aux cris que vous auriez faits , si vous eussiez vu entrer ici, au lieu de cette petite chauvesouris, unede cellesqui sont très communes à Cayenne, et dont les ailes étendues ont un pied et demi d'envergure.—Ah 1 que dites-vous là? un pied et deiui !

O mon bon Génie, je vous assure que je ne suis pas curieuse de les voir, et que je n'irai point à Cayenne.

— Bon ! il n'est pas besoin d'aller si loin. — Comment ! est-ce qu'il y en aurait aussi en France? — Non pas de vivantes, rassurez-vous; mais vous en pourrez voir denipaillées au Cabinetd'Histoirenaturelle du Jardin du Roi. — Oh! mon bon Génie, que j'aimerais à y aller avec vous ! Que de choses vous m'expliqueriez!

— Cela pourra se faire, dis-je; mais, ma chère enfant, j'y mets une condition: c'est que vous commencerez par vous efforcer de vaincre ces dégoûts exagén's, ces petites frayeurs qui , n'étant justifiées par aucun danger, ne peuvent inspirer aucun intérêt, et ne sont propres qu'à jeter du ridicule sur la jeune personne qui les manifeste.

MOTS A L'OREILLE

(| Il est odieux et honteux de s'afiligcr des succès tjue d'autres ont mérités.

(| Il est noble et généreux d'y applaudir avec franchise et cordialité.

(| Il est sajife et honorable de travailler de suite à en mériter à son tour.

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