LE PETIT RAISONNEUR
"Mais, Monsieur, pourquoi ne voulez-vous donc pas me conduire aujourd'hui au Panorama de Constantinople, comme vous me l'aviez promis? — Vous le savez aussi bien que moi, mon cher Conrad, ainsi votre question est au moins inutile. — Oh! oui, vous voulez dire parce que je n'ai pas fait mon extrait historique sur la fondation de cette ville. IMais, Monsieur, je n'ai pas pu le faire, puisque vous m'aviez donné une trop longue version. — Je ne vous donne jamais une tache qui excède ni vos forces ni le temps accordé pour la remplir. — Mais, 3Ionsieur, je vous assure que cette version était trop difficile. Et puis
d'ailleurs, moi — Allons, Conrad, finissons ces
réflexions qui ne changeront rien à ce que j'ai décidé. — Mais cependant. Monsieur, il y a bien de la sévérité, il y a même de l'injustice car enfin — Prenez garde à ce que vous dites, Conrad! — Mais oui, IMonsieur, puisque vous avez promis, s'il faisait beau
temps — Puisqu'il lefaut,Conrad, je vous ordonne
de vous taire. — Mais, Monsieur — Taisez-vous. 'i
Tel fut le petit dialogue qui eut lieu, il y a quelques jours, entre le jeune Conrad et son gouverneur. Conrad est un enfant qui a le défaut insupportable d'être ce qu'on appelle raisonneur, et de vouloir toujoui-
tenir tête aux personnes dont il devrait le plus respecter les décisions et l'autorité. Il vit pourtant ce joui-là qu'il fallait renoncer à aller au Panorama. Mais comme il en avait grande envie, il se mit en devoir de s'acquitter de sa tâclie, afin d'obtenir que son gouverneur l'y conduisît le lendemain. Tout en travaillant, néanmoins, il murmurait tout bas, et ne pouvant raisonner avec personne, puisqu'il était seul dans ce moment, il raisonnait encore avec lui-même. Enfin, tant bien que mal, la version et l'extrait furent achevés le jour suivant, et Conrad courut les présenter d'un air triomphant à son gouverneur, a Mon cher enfant, dit ce dernier en parcourant la version, vous avez fait là un contre-sens. — Cependant, Monsieur, il me semble.... — Oui, vous avez fait un contresens, parce que vous n'avez pas voulu vous donner la peine de chercher ce mot dans votre dictionnaire.
— Mais, Monsieur, je n'avais pas besoin de le chercher, puisque je savais ce qu'il signifiait. — V^ous voyez bien que vous ne le saviez pas, et que vous vous êtes trompé. — Mais, Monsieur, s'il fallait chercher tons les mots, on ne finirait jamais une version. — Et en ne les cherchant pas, on fait des contre-sens. — Ohl
des contre-sens, c'est-à-dire Moi, d'abord Il me
semble — Tenez, mon cher Conrad, cette manie
que vous avez de répliquer à tout est intolérable. Je suis forcé de vous punir,quand vous vous y livrez ainsi. Nous n'irons pas encore aujourd'hui au Panorama.
— Oh! cette fois, Monsieur — Allons, paix, Conrad. Tâchez de ne pas raisonner d'ici à demain. "
Conrad s'observa autant qu'il put le reste de la journée; mais il avait de l'humeur et il bouda. Le lendemain matin, son gouverneur lui dit: » Eh bien, mon ami, je vois avec plaisir que vous avez fait hier quelques efforts pour vaincre votre défaut; mais j'aurais désiré que vous y missiez plus de bonne grâce et que vous n'eussiez pas eu, toute la journée, un air sombre et de mauvaise humeur. — Mais, Monsieur, dit Conrad, il me semble qu'il y avait bien de quoi n'être pas content. Vous trouvez mille moyens pour me priver d'une chose que je désire depuis long-temps.
— Ce que vous dites-là est très injuste, mon enfant, car c'est vous-même qui vous en privez par votre faute. — Oh! par ma faute, par ma faute Certainement, Monsieur, moi — Eh bien, voilà que vous
allez recommencer. — Mais c'est que aussi. Monsieur, vous n'êtes jamais content. — Conrad, nous n'irons lias encore aujourd'hui au Panorama. » A ces mots, Conrad frappa du pied et se donna un coup de poing dans le front. « Pas d'impatience, Conrad, prenez-y garde, » dit le gouverneur.
Ce pauvre Conrad, tout mécontent qu'il était de la
sévérité de son gouverneur, s'en voulait bien aussi un peu à lui même, car il est difficile de ne pas reconnaître au fond ses propres défauts, de ne pas les condamner à part soi. Il se promit donc de faire cette fois un effort soutenu, et en effet tout se passa bien jusqu'au jour suivant. — Pour le coup, dit le gouverneur, vous pouvez, mon cher Conrad, prendre votre chapeau, nous allons aujourd'hui au Panorama.
— Enfin! dit Conrad, ce n'est pas sans l'avoir bien gagné. — Oui , mais prenez garde de le perdre encore.:i
Le gouverneur et le jeune homme se mirent en route pour se rendre au boulevard des Capucines. Ils arrivent devant l'entrée du Panorama. Conrad, daiis son impatience, se précipite vers la porte et, par ce brusque mouvement, fait tomber un petit enfant dont la mère mendiait sur le boulevard. Le gouverneur se hâte de relever cet enfant et dit à Conrad : u Voyez, que vous êtes étourdi! — Eh! mais aussi. Monsieur, répond Conrad, pourquoi ce petit imbécillese trouvet-il là sous mes pieds? — Mon ami, vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites. Vous qui avez un bon cœur, comment se peut-il que votre manie de répondre à tout vous empêche de remarquer l'âge de cet enfant et la position malheureuse de sa mère? — Eh bien, eh bien, après tout, je ne lui ai pas fait de nia!.
— Mais vous avez au moins fort effrayé sa mère; faites-lui en donc des excuses. — Ah! des excuses, Monsieur — Sans doute, des excuses, ce n'est point
assez do lui donner de l'argent. Mais, ^lonsieur,
je vous avoue qu'il me semble — Allons, Conrad,
retournons à la maison, nous n'entrerons pas encore aujourd'hui au Panorama. »
Ce petit naufrage au port, déconcerta beaucoup Conrad. Cette fois, il ne répliqua point; mais il réfléchit un moment, et son cœur lui parla. Puis, se tournant vers la mère de l'enfant: « Ma bonne femme, lui dit-il d'un ton doux, je vous demande bien pardon; acceptez, je vous prie, cet argent pour votre pauvre enfant. — -Voilà qui est bien, dit le gouverneur, je vous sais gré de ce bon mouvement, Conrad. Allons au Panorama. — Non, Monsieur, reprit Conrad, permettez que nous n'y entrions pas, afin que vous soyez convaincu que ce n'est point la curiosité qui m'a poussé à ce que je viens de faire. J'espère mériter autrement que vous m'y rameniez un autre jour. ..
Le gouverneur serra la main de son élève. Je ne sais si ce dernier tiendra sa résolution, mais je le desire bien fort pour lui, car son défaut pourrait avoir des conséquences plus graves que celle de ne pas voir le Panorama de Constantinople. Je souhaite donc de pouvoir vous annoncer bicnlcit son triomphe.
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