‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 53 sur 136 · LA NÉGRESSE HOSPITALIÈRE · texte numérisé non relu

LA NÉGRESSE HOSPITALIÈRE

L'illlustre voyageur Mnngo Park avait tenté l'entreprise hasardeuse d'explorer les régions intérieures de l'Afrique. Il eut à lutter, dans ce pénible voyage, contre mille obstacles, et à braver des périls sans nombre. Plus d'une fois, il se trouva dans un dénuement absolu, et ne dût sa conservation qu'à l'humanité des nègres. Voici comment il raconte lui-même que l'hospitalité lui fut donnée par une pauv. e femme noire, dans un moment où il ne lui restait presque, plus d'espérance:

u Étant arrivé à Sego, capitale du royaume de Bambarra, située sur les boids du Niger, je voulus traverser le fleuve pour me rendre dans la partie de la ville où réside le roi. Mais, comme le nombre des personnes qui voulaient passer en même temps était considérable, je fus obligé d'attendre deux heures. Pendant ce temps, ceux (pii avaient traversé la rivière informèrent le roi, qui se nommait Mansong, qu'un homme blanc attendait pour passer, et venait dans l'intention de le voir. Aussitôt ce prince envoya un de ses officiers, pour me dire qu'il ne me recevrait pas avant de savoir qui m'avait amené dans ce pays, et pour m'avertir (pie je n'eusse point à traverser le fleuve avant d'en avoir reçu la permission. Cet envoyé m'indiqua un village à quelque distance, où je pourrais passer la nuit, et il ajouta que le leiulcnrain matin je recevrais de nouvelles instructions. Cette circonstance était bien décourageante. Cependant, comme je n'y vis aucun remède, je pris le part» de me rendre au village indiqué. Mais quel fut mon chagrm, en trouvant que pas un habitant ne voulut me recevoir dans sa maison! Tons me regardaient avec etonnement, avec crainte, et je fus r.duit à passer toute la journée assis sous un arbre et sans manger.

,cLa nuit menaçait d'être fort pénible, car le vent s'élevait et semblait annon.er une pluie abondante. Les hètes féroces étaient d'ailleurs si communes daus

le voisinage, que jeiisse été obligé de {grimper sur l'arbre, et de m'arranger comme j'aurais pu, pour trouver quelque repos sur les branches. Cependant, vers le coucher du soleil, au moment où je me disposais à passer ainsi la nuit, et où je venais de détacher mon cheval afin qu'il put paître en liberté, une pauvre négresse revenant de ses travaux s'arrêta pour me regarder. S'étaut aperçue que j'étais fatigué et abattu, elle me fit quelques questions. Je lui exposai en peu de mots la situation affreuse où je me trouvais. Alors elle me regarda avec une touchante com;iassion, et prenant la bride de mon cheval, elle me dit de la suivre. Nous arrivâmes à sa cabane, elle alhnna une lampe, étendit une natte sur le plancher et m'invita à m'y coucher pour y passer la nuit. Puis, vovaut que j'avais faim, elle sortit un moment, et revint bientôt après rapportant un très beau poisson, qu'elle fit cuire sur des cendres chaudes et qu'elle m'offrit pour mon souper.

■• Ayant ainsi rempli les devoirs de fhospitalité envers un étranger malheureux, ma digne bienfaitrice m'invita à dormir sans crainte. Elle ordonna ensuite à ses enfants, qui^ne contemplaient d'un œil étonné, de reprendre leur tâche. Ces jeunes filles se mirent alors à "ler du coton, et travaillèrent une grande [jartie de a nuit. Ce long travail était adouci par des chants, et l'une de leurs chansons me parut avoir été composée de suite, Cjjr j'en étais moi-même le sujet. Une des jeunes filles chantait seule et les autres reprenaient le refrain en chœur. L'air en était doux et plaintif, et en voici exactement les paroles:

« Les vents soufflent avec fureur, et la pluie tombe « par torrents.

« Le pauvre homme blanc, accablé de fatigue et de «besoin, est venu s'asseoir sous notre arbre.

«Il n'a pas de mère pour lui apporter du lait; ni "de femme pour lui moudre du grain.»

En chœur: « Ayons compassion de l'homme blanc, «qui n'a pas de mère pour lui apporter du lait, pas « de femme pour lui moudre du grain. »

"J'étais si touché, si ému de cette douce et généralise hospitalité, que je ne pus fermer les yeux; et le matin, j'éprouvai un pénible regret, en quittant ma bienfaisante hôtesse, de ne pouvoir lui laisser, pour témoignage de ma reconnaissance, que les deux derniers boutons de cuivre qui restaient à mon habit. "

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