VOYAGE DE PARIS A REIMS
Le Roi doit être sacré à Reims le 29 Je ce mois. Les préparatifs et l'attente de cette grande cérémonie fixent en ce moment tons les regards et l'attention de tonte la France. Il n'est pas un journal qui n'ait aujourd'hui son correspondant à Reims, pour le tenir au courant de ce qui se passe dans cette ville. Le Bon Génie ne pouvait, pas plus qu'un autie, se dispenser d'y établir une correspondance; et au moment oii il en faisait la reflexion, il a été tiré d'embarras par les offres aimables d'une de ses jeunes abonnées qui vietit de partir avec son père, appelé, par les hautes fonctions qu'il exerce, à figurer dans la pompe du sacre Le Bon Génie a donc, non pas un correspondant, .na.s une correspondante à Reims; c'est une jeu.te personne déjà fort instruite pour son âge, et qui a la.t sur-tout des progrés remar,,uables dans l'etnde 'le la géographie et dans celle de l'Histoire de France. , ' '" T' ^^'" P°"'- observer avec fruit et pour b.en rendre compte de ses observations. Mes lecteurs en juget-oat par une pren.ière lettre qu'elle m'a adressée peu d instants après son arrivée à Reims. La voici :
"Reims, ie il ni->; ,«»-■
« Nous arrivons a l'instant, mon bon Génie. Je suis s. contente de ce que vous avez bien voulu m'accep-
ter pour votre correspondante, que je m'empresse Lien vite d'user du droit que me donne ce titre, c'est-à-dire de vous écrire. Je n'ai pas grand'cliose à vous dire, car je n'ai encore rien vu dans cette ville, si ce n'est quelques rues fort peu intéressantes, que nous avons parcourues pour arriver à notre hôtel ; mais je vous rendrai compte de notre voyage, et cela fera toujours que je vous aurai écrit, et que je serai bien sûre d'être réellement votre correspondante à Reims.
u Nous sommes partis de Paris, mon bon père, ma bonne mère et moi , à sept heures du matin. Le temps était fort beau et mon cœur battait de plaisir de commencer un voyage. C'est une chose bien agréable que de voyager. J'ai entendu quelquefois des personnes se plaindre des auberges, des postillons, des mauvais chemins; pour moi, j'ai trouvé tout cela charmant. Nous ne primes pas la route directe par Meaux et Château-Thierry, parce que mon père avait des al faire à Dammartin et à Soissons. En sortant pa/^cr~ barrière de Clichy, mon père m'apprit que ce fujf>^f cette barrière que Jeanne d'Arc chassa de Par Anglais qui s'y étaient établis sous Charles VI. iPnïic,. dit ensuite, en traversant la plaine de Saint-Dem^* que cette plaine avait été plus d'une fois couverte de Normands qui venaient attaquer Paris. Je me rappe-
lai qu'en 1.567 !e dernier connétable de Montmorency, â{jé de 80 ans, y remporta une grande victoire qui lui coûta la vie.
«En moins d'une heiu-e nous arrivâmes à Saint- Denis. Si vous ne craignez pas les petits détails, mon bon Ge'nie, je vous avouerai que je trouvai fort bons les petits pains renommés dans cette ville sous le nom de talmouses. Nous allâmes visiter la basilique qui renferme les dépouilles des rois de France. Je me garderai bien de vous rien dire à ce sujet, après les intéressants dét:iils que j'en ai lus dans votre journal, et que vous ont écrits plusieurs de vos abonnés, bien plus instruits que moi.
11 En quittant Saint-Denis, nous primes la route à droite qui nous conduisit dans un bourg appelé Goncsse. Il parait que le pain qu'on fait dans ce pays a une grande réputation, mais il me sembla qu'il ne la justifiait pas tout-à-fait, car je le trouvai lourd et acre, ce qui ne ni'empécba pas de déjeûner d'assez bon appétit; parce que je pense qu'en voyage on doit trouver tout bon, ou du moins se contenter de ce qu'on trouve. Au reste, j'appris une cbose qui m'intéressa vivement en faveur de ce bourg. Louis-Ie-Jeune, me dit-on, y avait une grange, ou ferme, d'un grand rapport en blé, et ce fut dans cette grange que naquit celui qui le premier fit paver les rues de Paris, qui fit bâtir l'église de Notre-Dame, le Louvre, les balles et d'autres monuments publics, l'un des plus grands rois de la France, le vainqueur de Bouvines, en un mot, Philippe-Auguste. De tous les rois de la troisième race, ce fut lui qui étendit le plus les limites du royaume, et accrut davantage la puissance royale. Les arts et les sciences firent de grands progrès sous son règne, et il rendit l'université de Paris tris Horissante. .
<c Nous avons eu , en passant à Dammartin , du baut de l'esplanade d'un château qui n'existe plus que dans l'histoire, une vue magnifique. L'horizon y est sans bornes. Comme nous nous étions arrêtés assez longtemps en route, pour les affuiies de mon papa, la nuit nous siu'prit à Villers-Cotterets, et nous couchâmes dans cette ville, capitale du Valois qui a donné son nom à la seconde branche des Capétiens.
K Le lendemain nous continuâmes notre routejusquâ Soissons. Cette ville qui fut jadis assiégée par ( ;ésar, était alors située sur une hauteur, dans un endroit appelé Royan; elle en est éloignée aujourd'hui d'iinedemi-lieuc, et se trouve dans un vallon agréable et fertile sur le bord de l'Aisne. Clovis y gagna une bataille sur Siagrius, général roinain, et se rendit maître de la ville. Par cette victoire, il affeiniit les fondements de la monarchie française. Soissons fut la c ipitale du loyaiime de Clotaire 1" , el de Cliilpéric, son fils, deux mauvais pères et deux nu'rliani«
rois. Pepin-Ie-Bref, Carloman, et Raoul, usurpateur de la coinonne de Charles-le-Simple, y furent sacrés C'était eu effet l'évéque de ( elte ville qui, à défaut de l'archevêque de Reims, avait le droit de sacrer le roi de France.
" Mais nous voici arrivés à Reims même, cl je vais faire mes efforts, mon bon Génie, pour vous donner sur ce qui s'y passe des détails intéressants, afin de justifier votre confiance, dont je me sens aussi flattée que je suis heureuse de votre bienveillance et de votre affection.
«Agréez, mou bon Génie, etc.
» Marie de S n
LES NIDS D'OiSEAUX.
Un négociant nommé lloscnfeld avait un fils qui, à l'âge de neuf ans, montrait un cœur excellent et le naturel le plus aimable. Aussi élait-il tendrement chéri de son père, qui ne desirait pas de plus grand bonheur que celui d'eu faire un jour un homme honnête et estimable. Non loin de la ville, M. Rosenfeld possédait luie petite campagne, dans la contrée la plus riante, et à laquelle le voisinage d'un bois donnait un aspect très pittoresque. C'était là qu'il passait ordinairement, avec son fils, la belle saison.
Un jour Edouard, (c'est le nom que portait cet aimable enfant), obtint de son père la permission d'aller dans le bois cueillir des fruits et des fleurs. Une heure après il revint, et aperçut son père dans le jardin. Il Papa, lui cria-t-il, j'ai été heureux celte fois, j'ai trouvé bien des choses! d Et en disant ces mots, il montra deux mouchoirs liés ensemble en forme de sac.
Il J'en suis charmé, mon enfant, répondit M. Rosenfeld ; viens me montrer tes richesses. Ce sont sans doute des fraises et des fleurs? — Non, mon Papa, ce ne sont ni des fleurs, ni d^es fraises. C'est bien mieux que cela! Regardez! regardez!" Le père regarde, et aperçoitdans les mouchoirs deux nids d'oiseaux, dont l'un contenait des œufs, et l'autre des petits qui se mirent à crier, en ouvrant le bec et en agitant leurs pentes ailes encore toute nues. Edouard, enchanté, semblait chercher des félicitations dans les regards de son père. Î\L Rosenfeld demeura silencieux quelques instants ; et bientôt sa physionomie, auparavant riante et gracieuse, devint sérieuse et triste. Edouard se sentit effrayé d'un pareil changement. Enfin M. Rosenfeld lui dit: Il J'ai cru, jusqu'à présent que ton cœur était bon, et je crains de m'être trompé." Qu'on se figure la confusion de l'enfant; il ne sut que répondre. «Je crains de m'être tromi)é, répéta le père, et que mon fils Edouard ne soit pas un enfant d'un bon
naliirel. — Oh; Papa, s'écria Étlouaid, en se jetant clans les bras Je M. Ilosenfekl , vous ne m'aimez plus , vous êtes irrité contre moi; qu'ai-je donc fait pour mériter votre colère? — Je vais te le dire, reprit le père en adoucissant sa voix: l'honuiie dont le cœur est bon est encbanté à l'aspect de la nature. Les fleurs qui décorent les prairies, les animaux qui animent la terre, tout lui procure un plaisir inexprimable. Dis-moi si celui dont le cœur n'est pas méchant doit se plaire à porter la destruction dans la nature; dismoi s'il doit se plaire à briser les fleurs, à déraciner les plantes, et à faire endurer aux animaux les souffrances les plus cruelles? — Non, certainement, répondit Édouaid en sanglottant; mais ai-je donc fait cela, mon père? — Oui, tu l'as fait, reprit M. Rosenfeld : tu as enlevé un nid avec six œufs; ces œufs auraient produit six- oiseaux qui, par leur ramage auraient fait oublier au voyageur les fatigues d'une longue journée; tu as donc tué six êtres innocents. Mais tu as fait encore pis, tu as désespéré d'aimables créatures. Crois-tu que leur pauvre mère ne sentira point une perte aussi douloureuse? Lorsque je regarde ces petits que tu as enlevés, j'éprouve ime peine bien vive, en pensant que mon fils est capable dune ]>.!reille cruauté. La mère désolée cherchera ses petits, et elle ne les trouvera plus; les petits arrachés aux soins maternels ne survivront pas à leur infortune. Vois, mon fils, quelle action inhumaine tu as commise! Xe mérites-tu pas des reproches?»
Edouard versa un torrent de larmes; puis s'adressant à son père: " Ah! de grâce, pardonnez-moi, ditil; je n'ai pas réfléchi à ce que je faisais en enlevant ces deux nids; je vous promets, mon Père, que je ne commettrai jamais une si méchante action. — Je veux bien croire, mon fils, dit M. Rosenfeld, que c'est par irréflexion que tu as agi, et j'espère que tu ne tomberas plus d.ms une pareille faute. Je te le répète, l'homme dont le cœiu' est pur, respecte le bonheur de toutes les créatures. On peut justement craindre que celui qui, dans son enfance, voit sans pitié les souffrances des animaux, ne devienne plus tard impitoyable pour les maux de ses semblables, et ne soit un homme dangereux pour la société. »
Chaque parole de M. Rosenfeld allait au cœur de son fils. Mais que la joie de cet enfant fut grande, lorsque son père l'assura de son pardon et de l'oubli du passé! Il se jeta à son col et lui fit mille caresses. Puis, pour réparer sa faute, il voulut reporter les œufs et les petits oiseaux; mais son père lui dit que les œufs étant refroidis ne pouvaient plus être couvés, que la mère n'oserait plus aller dans ce nid, et que d'ailleurs il faudrait savoir l'endroit précis où il était placé pour que la mère put le retrouver: or, Edouard ne pouvait se rappeler sur quel arbre il ia-
vait pris. 11 ne lui restait d'autre parti que de nourrir et d'élever les petits. Mais en peu de jours, ils moururent hélas! l'un après l'autre, et Edouard les enterra dans un coin du jardin.
TROSIÈME LETTRE