DE M"' PE R A SON FILS, FÉLIX DE R
Après t'avoir encouragé, mon cher enfant, à m'ecrire comme tu le fais; après t'avoir répété tout le prix que j'attache à ta confiance, je veux répondre à quelques articles de ta lettre, avec la plus scrupuleuse exactitude.
Si un enfant, me dis-tu, se trouve heureux de ne pas étudier, pourquoi ses parents le contraindraient-ils , puisqu'ils cherchent son bonheur? Et dans tous les cas, tie serait-il pas Lien temps de commencer à travailler à l'àqr cil ton choisit une carrière, tandis que dans l'enfance le travail n'est bon à rien ?
IVest-ce pas là, mon cher Félix, l'extrait d'une partie de ta lettre? Il me semble qu'il s'agirait sur-tout de te convaincre de l'utilité et des agréments que l'étude promet à ce temps à venir dont tu parles, pour que tu sentisses que l'enfance ne renfermant guère que le cinquième de la vie de l'homme, il serait bien extravagant, pour la satisfaction de ce court espace de temps, de compromettre l'avantage du reste de l'existence.
Quant à ta proposition de ne commencer à travailler que lorsque tu seras d'âge à en retirer quelque fruit, je te rappellerai ce proverbe un peu connu, qui dit que ïhabitude est une seconde nature. En effet, celle de l'oisiveté est peut-ttre la plus difficile à déraciner. De même qu'un individu qui resterait toujours couché, perdrait entièrement l'usage de ses jambes: de même que celui qui vivrait dans l'obscurité, finirait par ne pouvoir soutenir l'éclat du jour; ainsi les facultés de l'esprit s'éiuoussent, lorsqu'elles ne s'exercent pas, et pour celui qui s'est long-temps livré à la frivolité et à l'inoccupation , la fatigue du travail rend presque impossible toute occupation morale.
Mais à quoi sert la science? J'ai vu beaucoup de jeunes gens riches chercher une excuse à leur paresse dans ce raisonnement, qu'ils ne seraient jamais destinés à être auteurs ni professeurs. Tu vas sentir, mon cher Félix, combien il est faux.
Il est dans la vie, deux manières d'inspirer à ses semblables de la considération. L'une est le résultat dune position dans le monde, que vous ont laissée vos parents. C'est un héritage qui provient de leur re'putatiou, de leur naissance, de leur fortune; c'est le hasard qui vous y donne des droits. Cette considéra-
tion, dont vous jouissez, ne vous étant donc ])oiiit personnelle, vous devez en profiter sans y attacher un trop grand prix. Ij'autre,au contraire, est votre propre bien. Elle n'appartient qu'à Flioninie de mérite, à l'hommedistinguéparson instruction, parsonaniabilité, par sa conduite. Sans qu'on s'informe de sa naissance, sans qu'on s'inquiète s'il est riche, celui-là est sûr d'être recherché; on écoute ses avis, il impose du respect à la jeunesse, son estime et sa bienveillance sont déjà des titres de recommandation; en un mot, vous le trouvez toujours sur les rangs des places et des emplois qui peuvent honorer son pays ou illustrer sa famille.
Tu conviendras, mon fils, qu'une carrière si noble et si flatteuse ne peut être celle de l'homme oisif et ignorant. Par l'oisiveté, on fatigue même ses meilleurs amis; la vie si rapide, à considérer en masse, est bien longue par le détail des heures qui la composent, et fournir un amusement à chacune est presque impossible. L'homme qui ne sait rien est d'ailleurs exposé à bien des humiliations. S'il se livre à la conversation, il peut tomber dans quelque erreur grossière qui le rende l'objet de la raillerie. S'il se tait toujours, on s'habitue à l'accuser de nullité, et la conversation s'engage comme s'il n'était pas là. En affaires, il est souvent dupe et n'est jamais consulté, car il n'a point d'avis, parce que la discussion le fatigue et qu'il ne sait pas raisonner avec clarté. S'il écrit, c'est avec un travail long et pénible, parce qu'il a toujours éludé les occasions de se sei vir de sa plume, et lorsque vient le jour où il lui serait important d'être persuasif, ou fort de raisonnement, les mots lui manquent, ou plutôt, l'habitude de les arranger.
Mais, j'avais toujours pensé, dis-tu encore, mon cher Félix, que la probité et la bouté du caractère étuirnt suffisants pour être estimé et heureux. Ce serait une grande erreur, mon fils, d'imaginer que l'ignorance fût la conséquence de la bonté, et que les qualités qui assurent le bonheur domestique fussent incompatibles avec un esprit cultivé. Nu! doute, néanmoins, que les premiers droits à l'estime publique ne soient acquis par les qualités du cœur, et que la vertu ne passe avant le talent; mais, heureuse la mère (et j'ai l'orgueil d'espérer que tel sera mon sort), dont le fils réunit l'un à l'autre, et qui peut dire dans sa joie: «En étant le meilleur, il est aussi le plus aimable! »
Je termine cette longue lettre, mon cher enfant, que tu trouveras peut-être un peu trop raisonnable. Mais elle te prouve l'opinion que j'ai de ton jugement. J'avoue d'ailleurs que le sujet m'a entraînée. Une autre fois, ta bonne mère sera moins sérieuse.
ANECDOTE
Un jour d'été, le jeune Charles et sa sœur Julie se disposaient à partir avec leur père, pour aller faire un petit voyage, dans lequel ils se promettaient beaucoup de plaisir. Tout-à-coup le ciel se couvrit de nuages épais, et bientôt la pluie tomba par torrents. Ce contre-temps fit ajourner la partie; mais les deux enfants prirent fort mal la chose. Charles s'indigna, se révolta contre le mauvais temps, comme si sa colère eût pu y apporter quelque- changement, ei Julie se mit à pleurer, comme une petite fille sans raison.
('cpendant, vers le soir, les nuages se dissipèrent, le ciel s'éelaircit, le soleil reparut dans tout son éi lat, et la nature semblait être rajeunie comme aux plus beaux jours du printemps. Les deux enfants alors retrouvèrent leur gaieté, et leur père, les ayant pris tous deux par la mam, les mena dans les champs. «Vous rappelez- vous, leur dit-il, mes amis, comme l'air était lourd hier, comme la terre était sèche, la verdure décolorée et les fleurs abattues? Remarquezvous comme la prairie est à présent verte et riante, comme les fleurs brillent d'un vif éclat, comme l'air est doux et pur, comme les oiseaux chantent gaiement? Dites-moi, je vous prie, qui a pu opérer en si peu de temps cet heureux changement? — C'est apparemment, dit Charles avec un peu de confusion, la pluie qui est tombée ce matin. — Eh bien, mes enf'anls... — Ah! Papa, je vous couqjreiids, reprit Julie; c'était bien mal de nous plaindre de la pluie qui ne contrariait que nous, tandis que toute la nature en avait besoin. »
CHARADE
Une voyelle est mon premier; D'un oiseau voyageur le nom est mon dernier; Sur son dos la tortue emporte mon entier.
(Le mot à l'un des numéros prochains, avec quelques explications instructives. )
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