‹ Le Bon génie (volume 2)Chapitre 65 sur 136 · LE BOA · texte numérisé non relu

LE BOA

Vous vous rappelez sans Joute, rues chers lecteurs, qu'il y a quelque temps, je promis à mes jeunes amis, Ludovic et Emilie Ph...., de me trouver un jour avec eux au cabinet d'histoire naturelle du Jardin des Plantes, pour leur montrer de ces grosses chauves-souris de Cayenne, dont la seule description avait causé tant d'horreur à la pauvre Emilie. Nous avons fait cette partie la semaine dernière. M, Ph.... avant bien voulu me confier ses enfants pour la matinée, je les ai menés déjeuner avec de la bonne crème et des œufs frais, à la jolie laiterie située au milieu des arbres verts du labyrinthe, et de là nous nous sommes rendus au cabinet d'histoire naturelle. En voyant les grosses chauves-souris, Emilie ne se racommoda point, comme on dit, avec elles, et demeura plus que jamais résolue à ne pas aller habiter Cayenne. Cependant l'élonnement et l'aversion que lui avait inspirés ce hideux animal furent bientôt oublies, lorsqu'en entrant dans la galerie où sont les rpptilcs, elle aperçut un serpent gros comme la cuisse d'un homme et ayant environ seize ou dix-huit pieds de longueur. « Est-ce qu'il existerait réellement de semblables animaux? s'écria-t-elle. — Assurément, répondit Ludovic; j'en ai déjà entendu parler, et je crois que c'est ce qu'on

appelle le Boa. — Précisément , ajoutai-je. Il y a quelques mois qu'il en existait un vivant à Paris. On le montrait par curiosité au Bazar, et ce pauvre animal a péri dans l'incendie qui a consumé cet établissement la veille du jour de l'an. — Oh I pour moi, dit Emilie, j'aime tout autant le voir comme cela que vivant. — Vraiment: ajouta Ludovic; il est étonnant que cette peau remplie de paille ne te fasse pas peur. — Je serai peut-être moins poltronne, répartit Emilie, quand mon frère sera un chevalier en état de protéger sa sœur autrement que par des fanfaronnades. Pour aujourd'hui, mon cher Ludovic, tu feras bien de te borna- à écouter avec moi, si le bon Génie a la complaisance de nous raconter quelque chose de ce gros serpent. — Très volontiers, mes enfants, leur dis-je. Cet animal, qu'on appelle en effet le Boa, se trouve dans les Indes-Orientales et dans les iles de cette contrée. Je connais un voyageur qui a rapporté celui que vous voyez, de l'ile de Java. Ce voyageur se nomme M. Leschenault, et c'est de lui-même que je tiens une partie de ce que je vais vous dire.

<i On trouve, continuai-je, des Boas qui ont jusqu'à vingt-cinq pieds et plus de longueur. Cet énorme serpent se nourrit de la chair dt>s autres animai^'' Vous voyez que son gosier est assez étroit, et ce^ dant il avale, sans les déchirer et sans les mâcheii:dp

gros quadrupèdes, tels que le sanglier et même le buffle qui est de la taille du bœuf. On ne peut en douter, puisqu'on a rencontré des Boas ayant dans leur corps un de ces animaux tout entier, avec sa peau , et encore assez bien conservé pour être reconnu. Voici au reste comment il s'y prend pour dévorer sa proie. Lorsque la faim le presse, il se met en embuscade et attend patiemment qu'il lui arrive nne victime. Aussitôt qu'un animal parait, il s'élance sur lui, quelles que soient sa force et sa taille; il l'entortille avec son corps, l'étouffé et brise tous ses os. Si l'animal est assez fort pour lui opposer de la résistance, le reptile cberclie à entourer uu tronc d'arbre avec sa queue, de manière à avoir un point d'appui qui augmente ses propres forces; il saisit ensuite avec ses dents les narines de son ennemi, afin de l'empécber de respirer et de le suffoquer plus promptement. Des voyageurs ont été témoins d'un combat de ce genre entre un Boa et un buffle. Le craquement des os de ce dernier faisait un bruit qui pouvait s'entendre à la distance de six cents toises. Lorsque le serpent a ainsi brisé et broyé sa proie, elle ne forme plus qu'une masse molle , et il se met en devoir de l'avaler. Il la couvre d'une espèce de bave visqueuse afin de la faire couler plus facilement dans son gosier. Il lui faut plus ou moins de temps, selon la grosseur de l'animal, pour l'engloutir tout entier, car il ne peut le faire que lentement. Tandis qu'une partie est déjà dans son estomac, le reste est encore hors de sa gueule. Pendant tout ce temps il demeure innnobile, et cela dure quelquefois deux, trois jours et même plus. Une fois gorgé d'une si énorme c[uantité de nourriture, ce monstrueux reptile n'est plus capable ni d'attaquer, ni de se défendre. On peut alors s'emparer de lui et le tuer sans danger. C'est ce que font les Indiens. Ils lui passent une corde au cou et l'étranglent. Ensuite ils le découpent en morceaux et vendent sa chair, qu'on dit être une nourriture excellente. Seulement, ils ont grand soin d'en séparer la tète, parce qu'ils croient que les gencives supérieures renferment une li((ueur venimeuse capable de donner la mort. — lili bien, dit Emilie, je ne serais pas le moins du monde tentée de me régaler avec du Boa. — Je ne mettrai pas beaucoup d'importance, repris-je, à combattre cette répugnance, car il est probable que vous ne serez jamais dans le cas de la vaincre. Cependant je vous dirai, ma chère enfant, qu'elle n'est fondée que sur un préjugé. Si vous n'aviez pas été accoutumée dès votre enfance à manger de l'anguille, qui ressemble beaucoup à un serpent, et différents poissons dont assurément l'aspect et la forme n'ont rien de gracieux et d'appétissant, vous éprouveriez sans doute autant d'él<)ij;nciiicnt à vous nourrir de leur chair que de celle du Boa. Vous avez pourtant la preuve que ce

serait sans raison. En général, il faut éviter de se prévenir ainsi sans reflexion, et d'opposer sa prévention à l'expérience des autres. »

Après cette convers.ition, nous parcourûmes les différentes srdles du cabinet d'histoire naturelle. Mon article de dimanche dernier donna lieu à de nombreuses questions, lorsque nous fumes dans celle des minéraux oii sont les cristaux de toute espèce. Je n'eus pas beaucoup moins à faire en présence des in.^ectes. Comme nous ne pouvions pas tout exnininer en nn jour, il me fallut promettre de renouveller notre visite. Les oiseaux furent une des choses qui excitèrent le plus vivement l'intérêt d'Emilie; les oiseaux-mouches sur-tout lui parurent si jolis, si merveilleux, qu'elle ne pouvait s'arracher de l'armoire où ils sont placés. Nous eûmes encore, devant ( cite armoire, une conversation qui pourra peut-être amuser mes lecteurs; mais le défaut d'espace est cause que je ne pourrai la leur rapporter que dimanche prochain.

MOTS A L'OREn.LE.

^ Il faut se girder d'utie ti'op bonne opinion lie soi-inême : '[liiconijuf s'estime trop dans son propre jugement est toujours rabaissé dans celui des autres.

(^ CeUii qui marche la tête haute, cherchant à humilier ses inférieurs, dédaignant tous les avis, toutes les opinions, et ne comptant que sur hii seul, est attaqué d'un mal qu'on nomme la jjrcsoinption.

(^ L'homme modeste se détourne lorsqu'il entend ses louanges, et il est le dernier qui soit éclairé sur son propre mérite.

1^ Ainsi tpi'un vêtement simple est la parure qui sied le mieux à la beauté, ainsi une conduite modeste et décente est le prcjîiier ornement de la saf;esse.

^ La modestie jette sur li vertu un voile léger qui rembcllit sans la cacher.

MA PAROLE O'HONNELIR.

Le jeune Gaston avait contracté l'iiircnivenantc habitude de donnei à tout propos sa parole d'honneur, en sorte qu'il la compronietlait coiitiniiclleinent pour afiirmer les <lioses les plus in^ignifia^tes ou i-elles dont il était le moins sûr. i. Ma parole dUoiiuew!

j'aime beancoiin les fraises; tua jmmle d'honneur! il l'en beau temps deuiaia : » c étaient là de ses phrases babituelles. Cette pauvie parole crhonneur était si vainement prodiyuée par lui, que toutes les personnes qui le connaissaient savaient tort bien qu'elles n'en devaient faire aucun cas, et avaiejit fini par lui rire au nez, chaque fois qu'il répétait avec chaleur: iiMa parole d'honneur! ma parole d'honneur.» 11 était même devenu le sujet d'un pTôverbe parmi ses jeunes camarades qui, jiour exprimer qu'une chose était incertaine ou sans nulle iuqiortance, ne manquaient jamais de dire: » Bon! c'est coumie la parole d'honneur de Gaston. » Je n'ai pas besoin d'a;outer que tout cela avait exposé plus d'une fois Gaston a des mortifications fort desagréables au milieu de sa société; et cependant, il ne s'était pas corrigé. Or, voici ce cju'un jour il lui arriva.

Gaston se promenait en dehors du parc du château de son père, dans un joli chemin, sur le bord d'une petite rivière, où il s'amusait quelquefois à placer des liffnes pour prendre du poisson. Un homme, ayant l'air très pressé et déjà très fatigué, passepar là et lui demande: u Mon petit monsieur; pourriez-vous m'indiquer le chemin le plus court pour arriver au village de T ? — Oui, répondit Gaston. Vous n'avez

qu'à prendre le sentier qui traverse la prairie, et suivre tout droit. — Cela me semble singulier, dit le paysan en regardant le soleil pour tacher de s'orienter; en étes-vous bien sûr? — Oh! oui, ma ])arole d'honneur, ii A ce mot, le passant, qui n'avail pas de raison pour suspecter la parole d'honneur d'un jeune garçon paraissant d'ailleurs bien élevé, le remercia et prit le sentier. Gaston cependant était si peu sûr de ce qu'il venait d'affirmer avec tant de légèreté, que le chemin indiqué par lui s'écartait ])ro<ligieusement du

■village de T Ce n'était, il est vrai, qu'une erreur

de sa part, et il n'avait pas l'intention de trom|>er,; mais son assurance déplacée n'en abusa pas moins le pauvre homme, qui perdit ses pas«t son temps.

Le lendemain, Gaston étant retourné auprès delà pelrte rivière pour voir s'il y avait dir poisson pris à ses lignes, ne tarda pas à apercevoir le même paysan qui venait à lui précipitamment. Ci tte vue le fit réfléchir et lui inspira quelque crainte. «Me serais-je trompé, et cet homme voudrait-il m'en punir? n II avait à peine eu le temps de se dire ces mots et de songer à lafuhe, que l'autre le tenait déjà par le collet. i. Ah! ah! je vous tiens donc, ttiousteti'r le drôle, dit le paysan, qui n'avait ce jour là des manières ni d»oces m gracieuses; vous vous êtes amuse à me faire courir. Eh>bien, puisque vous aimez le poisson, je m'en vas, moi, m'amuser à vous en faire prendre un. n En parlant ainsi, il saisit avec un seul poing Gaston par son pantalon, et le plongea, à trois re-

prises, tout entier dans la rivière. « Maintenant, ditil, mon beau petit plaisant, allez vous vanter de m'avoir attrapé. » Gaston criait de toutes ses forces; mais aussitôt que l'autre l'eut lâché, il s'enfuit au plus vile, sans s'arrêter à récriminer.

Vous pouvez juger de l'effet qu'il produisit en ren trant au château dans ce bel état, et mouillé, c'est lecas de le dire, comme si on l'eiit trempé dans l'eau. «Bon Dieu! s'écria son père, d'où venez- vous, Gaston? — Pap.i, je viens de voir mes lignes. — Mais Vous etesdonc tombé dans la rivière? — Non, mon Papa. — Certainement si, vous êtes t'ombédans l'eau. — Non, en vérité, ma parole d'honneur. — Pour le coup, ceci est un peu fort... — 11 a raison vraiment, s'écria un vieux jardinier qui avait vu de loin toute la scène sans pouvoir aller au secours de Gaston, et qui accourait pour savoir si l'état de son jeune maître n'avait rien d'inquiétant; il a raison, Monsieur. Le pau^Te enfant n'est pas tombé dans l'eau , mais il est siir qu'on J'y a sauce de la belle façon. C.es paroles déconcertèrent beaucoup Gaston, qui aurait aimé tout autant n'avoir pas eu de témoin. Dans tous les cas il n'«vait rien de mieux à faiie que de confesser à son ■pire ce •qm s'était passé. « Vous voyez, lui dit ce bon père, à cfuel traitement humiliant vous vous êtes exposé par votre légèreté , et par cette malheureuse biibitude de prodiguer à tout propos un mot (jxii compromet sans cesse votre honneur. Ce petit aicident est peu de chose sans doute, comparé au malheur de passer pour Un homme qui ne respecte pas sa parole. Je m'estinuraî heureux qu'il vous soit arrivé, s'il peut au moins vous servir de leçon , et -vous faire pi^endre la resolution de parler avec plus de reserve. — t>h! oui. Papa, s'écria Gaston en se jetant dans les bras de son père; je comprends le tort que je me suis fait et le chagrin que je vous ai causé. C'est tout de bon que je vous donne ma parole d'honneur aujouid'hui, non pas de réussir de suite à me corriger, mais au moins d'y faire tous mes efforts. — Voilà pour cette fois, reprit le père, une parole d'honneur donnée convenablement; et je te promets, si tu la tiens, délaisser ignorer à les amis ta mésaventure... — CM»;' je vous en supplie, mon Papa. — Cela dépendra entièrement de toi. n Gaston alla Changer d'habits, car SI en av.iit grandlesbin. îl parait qu'il a •tenu-sa"d€'niière parole d'ho'nntlir, car ses aiWrs n'ont su ^fue par lui-même, et long-temps àptès, tfe qui lui 'éfail art-ivé.

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