LA CONSCIENCE
Edmond L.... était fils de parents sans fortune. .Son père occupait un emploi dans une administration publique, et le modique traitement qu'il y recevait était à-peu-près son seul revenu. Lorsqu'lidmond eut teint l'âge de dix ans, ISI. L.... qui lui avait donné luimême les premiers éléments de l'instrueiâon, obtint, pour continuer son éducation, une bourse du gouvernement dans un collège royal situé à trente lieues de Paris. La s('paration ne se fit pas sans quelques larmes de part et d'autre. Enfin Edmond partit, après avoir reçu les sages avis de son père, les tendres recommandations de sa mère, et les embrassements de tous deux.
Ce jeune garçon avait beaucoup d'intelligence et d'aptitude; son père lui avait fort bien enseigné les éléments, en sorte qu'il fit en peu de temps des progrès remarquables et se distingua dans sa classe. Mais Edmond avait un défaut terrible; son caractère était d'une violente extrême; il s'irritait à la moindre contrariété, et se révoltait contre les plus justes remontrances. Dans la maison palermlle, ses emportements avaient été long temps modérés par sa tendresse pour son père et sa mère; mais lorsqu'il n'eut plus affaire qu'à des (étrangers, il s'y livra sans raison et sans réserve. La moindre plaisanterie de la part d'un camarade avait toujours, avec Edmond, des suites graves. Pour des riens, il entrait en fureur, battait, se faisait battre, et en était fâché un moment après. Cela n cinpcchait pas qu'il n'eut des amis, car il était bon au
fond, il avait de la noblesse dans l'âme, et savait réparer généreusement ses torts. Mais il n'était pas moins vrai qu'on y regardait à deux fois avant de jouer avec lui , parce qu'on ne savait jamais comment cela finirait. Ses maîtres eux-mêmes n'étaient pas à labri de ses actes de violence. Tantôt il leur répondait insolemment, tantôt il poussait l'audace jusqu'à faire un geste menaçant. Je ne saurais dire combien de fois il avait été puni sévèrement parle proviseur, et rossé d'importance par des camarades plus forts que lui. Tout cela le corrigeait si peu, qu'un jour, je ne sais à propos de quelle réprimande, il se lève d'un air furibond, saisit un encrier de plomb, et sans réflccliir davantage, le lance à la tête de son maître d'étude.
C'était à l'approche des prix; Edmond était sur le point d'en obtenir deux et de combler ainsi de joie son père et sa mère. Au lieu de cela, il est chassé du collège; on l'embarque dans la diligence, et on le renvoie à sa famille. Qu'on se figure quelles durent être ses réflexions pendant ce voyage. 11 arrive. Il trouve sa mère i|ui avait été prévenue par une lettre du proviseur. Elle était désolée et versait des larmes en abondance. » Malheureux enfant! lui dit -elle; qu'as-tu fait? et dans quel moment? Ton père est <langereusemept malade depuis quinze jours. S'il apprenait ce qui s'est passé, s'il savait que tu as été cliassé du colk'gc pour une faute si grave, il ne résisterait pas h c€ ch.'iyfit»; «a mort çprait certaine «
A ces mots, Edmond fut anéanti; ses genoux fléchirent et il .oniba aux pieds de sa mère, sans avoir la force de parler, ni même de pleurer. En le voyant dans cet état. M"' L.... fut émue de compassion. Elle le releva avec bonté et lui dit: «Je n'ai pas douté de ton repentir, mon enfant; je suis sure qu'il a suivi de près ta faute; mais le mal n'en est pas moins fait. Nous songerons plus tard aux moyens de le réparer; il s'agit en ce moment d'éviter qu'il ait des conséquences plus terribles, d
M. L.... ayant senti, dès le commencement de sa maladie, que sa vie était en danger, avait plusieurs fois exprimé le désir de voir son fils, et par conséquent il pouvait supposer qu'on lavait fait revenir du collège exprès pour le satisfaire. Il n'y avait donc aucun danger à introduire Edmond auprès de son pore. On le lui annonça toutefois avec ménagement, afin de ne pas lui causer une émotion trop vive. Au nom d'Edmond, le bon père, malgré sa faiblesse, se leva vivement sur son séant et tendit les bras vers la porte. Edmond se précipita sur le sein de son père. Ils demeurèrent embrasses quelque temps en silence; puis le malade regardant le visage du jeune homme : «Pauvre enfant! lui dit-il, tu pleures! Et c'est moi qu. te cause du chagrin! Hélas! je voudrais que tu
n'en eusses jamais; mais celui-là, il ne dépend pas de moi de te l'éviter. Cher enfant! tu as donc voulu voir encore une fois ton père? Je te sais bon gré de lui avoir apporté cette consolation. Peut-être serons-nous bientôt séparés pour toujours. Je voulais te voir, te parler avant cette séparation; je voulais te recommander ta bonne mère. Je sais que tu as bien travaillé jns(|u'à présent, que tu as réalisé mes espérances. Tu continueras de te bien conduire, n'est-ce pas, mon fils? S'il plait à Dieu de me rappeler à lui, ta mère pourra vivre avec le peu que je lui laisserai, jusqu'à ce que ton éducation soit achevée, et alors, c'est toi qui deviendras son soutien. Ne pouvant te laisser aucune fortune, je m'estime heureux d'avoir pu te procurer au moins une bonne éducation, qui est une véritable richesse. Grâces au bienfait que nous tenons de la bonté du Roi, tu pourras continuer de la recevoir, lorsque je ne serai plus. Profites-en bien, mon Edmond. Cher enfant! ma consolation, mon bonheur! qu'il m'est doux de te presser encore sur ce sein paternel! "
Quel est celui de mes lecteurs de qui le cœur ne se serre pas en se représentant la situation d'Edmond? Le malheureux enfant ne put articuler d'autres paroles que: " Mon Père! mon Père! » Ce père mourant se reprochait le chagrin que sa mort pouvait causer à son fils; et s'il eût connu la conduite d'Edmond, il y avait de quoi lui porter le dernier coup! Ce père rcr.,' ra-at se consolait en pensant qu'il avait assuré .'! Edmond une éducation, avec laquelle Edmond pourrait devenir le soutien de sa mère: et Edmond venait de se priver lui-même de ce bienfait, accordé comme récompense aux services de son père! Ah! l'âtne du pauvre Edmond était déchirée. Il avait souvent entendu prononcer le mot de conscience; il apprit en ce moment ce que ce mot signifiait. Grand Dieu! entendre de la bouche de son père des éloges non mérités, et qu'il ne pouvait repousser sans lui donner la mort! Oui, la conscience d'Edmond était bourrelée; et comme il n'est pas de plus grand mal que le remords, Edmond était le plus malheureux des enfants.
J'ai voulu vous présenter ce tableau , mes jeunes amis, convaincu que vous ne sauriez le contempler avec indifférence. Il est temps que je vous rassure, en vous amenant en peu de mots à la conclusion de cette histoire. Dieu, sans doute, n'avait voulu que donner à Edmond une leçon frappante, dont il put se souvenir toute sa vie. Ses remords et son repentir furent si grands que Dieu sans doute en fut touché. Il rendit la santé à M. L....; il bénit les efforts et les démarches de M°' L.... qui obtint que son fils rentrât dans le collège d'où il avait été banni. M. L.... ne sut ce qui s'était passé, que lorsqu'il n'v eut plus aucun
Jauger pour sa santé, et quand Edmond eut c.implètement réparé ses torts. Celui-ci ne put ouldier jamais la grave leçon qu'il avait reçue. Cliaque fois qu'il était tenté de s'emporter ou de manquer à quelque devoir, limage de son père mourant et de sa mère désolée s'offrait à sa pensée, et venait réprimer ce fâcheux mouvement. M. L.... eut enfin la satisfaction de voir lui-même son fils réaliser toutes ses espérances, et Edmond, dans toutes les actions de sa vie, n'oublia jamais de consulter sa conscience.
CORRESPONDANCE