LE CEDRE
L'absence des feuilles est pour moi une si grande privation que, si j'étais propriétaire d'un grand parc, j'en consacrerais certainement une partie à la culture des arbres verts, afin de jouir encore, pendant la triste saison où nous sommes, du plaisir de contempler la verdure. Je faisais, l'autre jour, cette réflexion, en ref'ardant de ma fenêtre les arbres dépouillés, où quelques oiseaux semblaient demander aux branches nues quand elles reprendraient leur belle parure. « Eh mais, me dis-je, en attendant que je sois propriétaire d'un parc et d'un bois de pins, que ne profité-je de
la belle promenade d'hiver qu'offre, à tous les paisibles habitants de Paris, le labyrintbe du Jardin des Plantes? u Un rayon de soleil avait dissipé pour quelques instants le brouillard; je pris mon chapeau, et enveloppé dans mon manteau, je me dirigeai vers le faubourg Saint-Victor. Me voilà dans les allées sinueuses et inégales du labyrinthe. Les sapins, les pins, les mélèzes et tous les arbres des deux buttes me parurent bien plus beaux que pendant l'été; je leur savais gré de ra'offrir l'aspect d'une nature vivante, tandis que toutes les autres plantes ne présentaient qu'un tableau mort et inanimé. Ces arbres, pensai-je, ressemblent aux amis fidèles qu'on trouve encore à l'heure du besoin , lors même qu'on a eu le tort de les négliger dans la prospérité; ils sont comme ces hommes d'un caractère austère, mais égal et sur, qui ont plus de constance que de grâce, et dont on n'aprécie bien le mérite que dans les grandes occasions.
Tandis que je méditais ainsi, j'arrivai au pied du fameux cèdre du Liban, dont la réputation est aussi étendue que celle du jardin même où il semble régner, comme le plus grand et le plus fort. Une famille, qui avait profité ainsi que moi du rayon de soleil, se reposait en ce moment sur le banc circulaire qui entoure le tronc du cèdre. Deux jeunes garçons et trois jeunes filles, tous conduits par une dame que je jugeai être la mère des uns et la tante des autres, composaient cette petite caravane.
Une des jeunes filles, levant la tête, lut à haute voix la grosse étiquette attachée à l'arbre, et je vis sur son visage une expression de curiosité qu'il me prit envie de satisfaire. « Vous paraissez, Mademoiselle, désirer de connaître l'histoire de ce bel arbre, lui dis-je; je puis vous la dire, si cela vous est agréable.» A ces mots, les cinq enfants et la mère se rapprochèrent de moi en silence, et j'avoue que je fus flatté de l'espèce de confiance que mon aspect et mes paroles semblèrent leur inspirer, quoiqu'ils ne me connussent pas. Les voyant disposés à m'écouter, je leur parlai ainsi :
"Cet arbre est le Ccdre du Liban, ainsi nommé paice qu'il croit naturellement dans une plaine élevée, située entre les plus hauts sommets du mont Liban, et qu'on ne le retrouve dans aucun autre lieu du monde, à moins qu'il n'y ait été apporté et cultivé. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer son port noble et majestueux; voyez ces grosses et superbes branches qui s'étendent au loin, qui se déployent en rameaux toujours verts, et forment, par leur position horizontale, comme autant de tapis réguliers, unis et ondoyants. A leur cxtrc'iuité elles tombent vers la terre en j)anaches, et environnent l'arbre d'une ombre épaisse. Voici quelques-uns de ses fruits qui sont restés à terre; vous pouvez examiner leur forme
qui est celle d'un petit cône arrondi et droit, dont la pointe est toujours dirigée vers le ciel, lorsqu'ils sont sur l'arbre.
n Le cèdre du Liban est assurément un des arbres les plus beaux et les plus majestueux qu'on puisse voir. î?a rareté a concouru , avec sa beauté , à le rendre célèbre. Un voyageur, qui visita en 1574 le lieu où il croit naturellement, rapporte qu'il n'y en restait plus que vingt-six à cette époque; plus de cent ans après, ce nombre était réduit à seize, dont l'un présentait un tronc de trente-six pieds et demi de circonférence, et étendait ses branches sur un espace de cent onze pieds de diamètre. Parmi ces seize grands cèdres, il s'en élevait quelques jeunes, en petit nombre, mais qui promettaient au moins de remplacer un jour ceux que le temps menaçait de détruire. Ces arbres forment, disent les voyageurs, un petit bois d'un mille de circonférence, il l'encognure d'un vallon. C'est de là qu'on les a transportés en Europe, ou ils réussissent très bien et sont aujourd'hui parfaitement naturalisés. On en voit beaucoup en Angleterre. C'est de ce pays que celui sous lequel nous sommes a été apporté par Bernard de Jussieu. Il était alors si petit, que ce savant naturaliste l'avait mis, avec de la terre, dans son chapeau, pendant la traversée. Il en avait tant de soin, qu'il se privait de sa ration d'eau pour l'arroser; et il le planta lui-même dans ce lieu en 1734, en sorte que cet arbre a aujourd'hui plus de 92 ans. Ce n'est pas encore pour lui un bien grand âge, car il peut vivre plusieurs siècles.
11 Le mérite du cèdre ne consiste pas seulement dans sa beauté; son bois rougeâtre, qui exhale une odeur agréable, est un excellent bois de charpente, qui a l'avantage d'être incorruptible. On rapporte (pie les charpentes des temples d'Éphèse et de Jérusalem étaientconstruites avec ce bois. On lit aussi dans l'histoire, qu'on trouva, dans le temple d'Apollon, à Utique, des débris de charpente faite avec du cèdre et qui avait près de deux mille ans. "
Après que j'eus ainsi parlé, mes auditeurs me firent quelques remerciments gracieux, et je continuai ma promenade. S'ils sont au nombre de mes lecteurs, ce que j'ignore, je souris en pensant à leur étonnement de retrouver ici aujourd'hui l'histoire de ma rencontre avec eux.
MOTS A L'OREILLE
^ Contons nos chagrins ii nos parents : ils ont des secrets pour chasser les nuages.
(ç Avouons nos torts il ceux qui nous aiment : J
la voix d'un bon père, la conscience reprend son empire, le cœur s'améliore, on se repend et on se corrige.
^ Penser avant d'agir est un précepte excellent pour tous les hommes. Il ne suffit point pour les enfants qui doivent, après avoir consulte leur raison, consulter celle de leurs père et mère.