‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 125 sur 169 · ET LE JOUR DES ROIS · texte numérisé non relu

ET LE JOUR DES ROIS

Charlotte, âgée de douze ans. et Arthur, ])lus jeune de près de trois années, étaient les enfants chéris de M. et de M"" de Morval. Charlotte douce, bonne, bienveillante autant que spirituelle, était une enfant qui ne laissait rien à desiier à ses tendres parents; Arthur, avec un cœur non moins bon que celui de sa sœur, et une intelligence peu commune, avait le défaut, qui n'est pas rare à sonâge, d'être fort étourdi, de parler et d'agir sans réflexion , et de se mettre ainsi fort souvent dans le cas d'avoir à réparer des torts involontaires; chose qui n'est pas toujours facile.

M. de Morval possédait une brillante fortune, dont il faisait le plus noble usage. Une partie de sa famille, que le sort avait moins favorisée, ne vivait guère que de ses bienfaitvs; et il les répandait avec une délicatesse qui en augmentait encore le prix, et que Charlotte, malgré son extrême jeunesse, avait très bien su comprendre et aprécier.

A.U nombre des personnes que M. de Morval avait eu le bonheur de pouvoir obliger dans plusieurs circonstances, se trouvait un cousin de sa femme, veuf, père d'une petite fille de huit ans, nommée îMélanie, et qui , par une série d'événements malheureux, s'était trouvé réduit à une existence plus que modeste.

Cet honnête parent, attristé par les revers et la mauvaise fortune, évitait le monde, les réunions bruyantes, qui ne lui auraient offert que des sujets de regrets, et eussent été pour lui une occasion de dépense au-dessus de ses forces. Il ne visitait donc que rarement la maison de AI. de Morval où l'on recevait nombreuse compagnie; et M. de Morval, qui connaissait ses motifs, était loin de s'en formaliser. Cependant, le jour de l'an étant arrivé, il y fut conduit, moins par un sentiment de devoir cjue par l'impulsion d'une véritable reconnaissance. Le pauvre cousin ne voulait pas se présenter sans offrir des étreuncs aux deux enfants , et mesurant ses présents à ses moyens, il apporta à Charlotte un petit encrier de porcelaine blanche, bien simple; et à Arthur, une boite à surprise, garnie de quelques pastilles. Ces présents furent reçus d'une manière très différente par les deux enfants.

Charlotte sauta au cou-de son cousin, et le remercia avec tendresse. «Quoi! lui dit-elle, vous avez pensé à votre petite Charlotte! que je suis touchée de ce souvenir, mon bon cousin! que j'en suis reconnaissante! Toutes les fois que je me servirai de cet encrier, (et ce sera tous les jours), je me rappellerai que c'est Vous qui me l'avez donné, et j'aurai plus de plaisir encore à écrire mes devoirs. » Le bon cousin était ému; rien ne troubla le plaisir que lui causait l'aimable reconnaissance de (!:harlotte, car celle-ci qui l'avait vu traverser la cour et ne s'attendait pas à ce qu'il lui apportât des étrenues, s'était empressée de faire disparaître du salon tous les bijoux, coffrets, et autres riches présents dont elle avait été comblée depuis la veille, en sorte que le cousin n'eut point le chagrin de faire la comparaison de ses étrennes avec celles qui les avaient précédées.

Arthur, au contraire, n'eut pas plutôt ouvert la boite à surprise, que, sans daigner même y prendre une pastille, il la jeta sur un guéridon, et courut étourdiment chercher les pantins automates, les carrosses à ressorts, les bonbonnières, les boites de soldats, et tous les brillants jouets qu'il avait reçus, pour les étaler aux yeux de la petite cousine et de son père. La pauvre enfant restait ébahie à cette vue, et n'osait presque toucher à de si belles choses; mais elle tenait les yeux jiarticulièrement fixés sur deux objets; une cage renfermant des serins si bien empaillés qu'on les aurait crus vivants, et une petite aiguière en chocolat, avec sa cuvette de la même matière.

Charlotte, pendant ce temps, était fort mal à son aise, et s'efforçait de distraire son parent du spectacle qu'offrait Arthur; mais elle ne put y réussir tellement , que le père de Mélanie, en se retirant, ne jetât sur cet étalage de bagatelles un triste regard, et ne laissât échapper un soupir.

A peine fut-il sorti que Charlotte, regardant son frère d'un air peiné, lui tint ce discours: u A quoi donc as-tu pensé, Arthur?,Ce pauvre cousin! tu lui as fait bien de la peine! Ne pas mieux accueillir sou petit présent, offert de si bon cœur! Lui apporter là, pour objets de comparaison, tous tes joujoux que j'avais ôtés exprès du salon ! Cela n'est pas bien, Arthur. Et cette |5auvre Mélanie! lui montrer tout cela, pour la dégoûter peut-être des simples étrennes qu'elle a reçues, et lui faire désirer des choses qu'elle ne peut pas avoir! As-tu vu comme elle regardait tes serins et ton aiguière? Je gage qu'elle n'aura plus de plaisir à jouer avec ses joujoux chez elle, et c'est toi qui en seras la cause. Pauvre petite!.... n Arthur, à ces mots, était resté immobile; il laissa tomber un polichinelle qu'il tenait à la main, et tout rouge de confusion et de regret, il ne put répondre à sa sœur que, «je n'y ai pas pensé » Puis, après un moment de silence.

" Attends, reprit-il; j'imagine un moyen de réparer.... — Ah! nous y voilà encore, dit Charlotte; toujours réparer! Il vaudrait bien mieux icflécbirà temps, et ne pas s'exposer.... — Oui, oui, tu as raison; mais «juand le mal est fait, il vaut mieux aussi le réparer que de le laisser subsister. J'ai entendu que Maman a invité mon cousin et Mélanie à \enir faire les rois avec nous.... tu verras; tâche seulement que je sois roi, arrange cela avec Maman; je t'en prie, ma petite sœur, tu me rendras bien service. »

Charlotte qui connaissait le cœur de son frère, se chargea de la commission, et n'eut pas de peine à persuader madame de Morval. Arthur était dans une grande impatience d'arriver au 6 janvier, et quoique six jours soient bien longs à son âge, ils s'écoulè- )ent enfin. La famille est réunie, le gâteau est apporté, découpé; Mélanie, comme la plus jeune, distribue les parts, et sans s'en douter, donne la couronne, c'estii-dire la fève, au petit Arthur. « Je suis roi! s'écrie-t-il; je partage le trône avec celle qui vient de m'y placer, voici ma reine! Il faut tout de suite célébrer notre mariage; et pour commencer, je vais chercher la corbeille. '1 Arthur sort et rentre aussitôt, apportant en effet une jolie corbeille qu'il dépose aux pieds de Mélanie. Celle-ci la découvre timidement et devient rouge de plaisir, en voyant la cage et les serins, l'aiguière de chocolat, et une jolie boite de bonbons. Dans le fond se trouvait encore quelque chose qu'Arthur lui-même n'y soupçonnait pas, une jolie robe et un fichu brodé. La bonne Charlotte les y avait glissés furtivement en l'absence de son frère. Tout cela se passait en famille, sans témoins, en sorte que le cousin put serrer la main de M. et M°" de Morval, embrasser leurs enfants, et essuyer une larme sans embarras. Charlotte alors lui remit un petit papier, en disant: "Tenez, mon bon cousin, voilà la première chose que j'ai écrite, en trempant ma plume dans votre encrier; c'est une maxime de ma composition.» Le cousin lut : Du jour de l'an aux rois, il y a assez de temps pour réparer une étourderie.

Page 1