‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 132 sur 169 · LES PROJETS DE SAGESSE · texte numérisé non relu

LES PROJETS DE SAGESSE

Marie Delmar, en s'éveillant, saute de son lit, passe sa robe, met un bas, et s'écrie: Où est mon autre bas? Qui est-ce qui a ôté mon bas? On m'a pris mon bas. Ma bonne! mon bas! Je veux mon bas; donnez-moi mon bas. Mon bas! mon bas! Et tandis que, sur ces jolies paroles, elle improvise diverses variations, (iont l'impalience et l'humeur marquent la mesure, sa Maman s'éveille, sa bonne accourt, et le premier objet qui frappe leurs regards, c'est Marie, dansant à cloche-pied tout autour de la chambre, sur l'air : Mon bas! mon bci^ !

Mad.wie Delmau : Mon Dieu , ma fille, que de bruit ! Fallait-il donc m'eveiller si malin, pour un bas qui sera glissé par terre?

Maiiie: Oui, par terre! il y a une heure que je le cherche.

Madame Delmar : Victoire, voyez un peu , je vous prie, entre le mur et le lit de ma fille, si ce maliieureux bas, qui fait tant de tapage, n'y serait pas réliigié par hasard.

Victoire: Le voilà, Madame.

Madame Delmak; Quel dommage que ton bas soit sourd! s'il avait répondu dès le premier appel, tes cris ne m'auraient point réveillée; j'aurais pu dormir un peu ce matin. J'avais tant besoin de repos! j'ai compté, cette nuit, toutes les heures de la pendule, sans pouvoir fermer l'oeil.

Mauie: Mon Dieu, Maman, que je suis désolée! qui t'a donc empêchée de dormir? ■

Madajie Delmar: Tu ne l'aurais pas su, ma fille; j'aurais gardé mon secret, de peur de t'affliger; mais puisque tu veux le savoir, c'est toi, ma pauvre Marie, c'est toi, dont la pensée me poursuivant toute la nuit, a chassé le sommeil loin de mes yeux. Je faisais pour toi des projets de bonheur; puis, je tremblais que ton caractère impatient et irritable n'y mît d'insurmontables obstacles. Je cherchais dans ma tête les moyens de te corriger; je voyais bien que le meilleur était de te rendre docile aux conseils de ta mère; mais je désespérais d'en venir à bout.

Marie; Faut-il que je sois malhemeuse. Maman? c'est une bonne résolution qui m'a fait vous réveiller!

Madame Delmar: Il faut convenir, en efl^t, que c'est jouer de malheur. Et comment une bonne résolution peut-elle amener tant de bruit?

Marie: Ma chère Maman, j'ai bien des défauts : je suis colère, indocile, paresseuse, mais je ne ments jamais, vous le savez; eh bien! tandis que vous pensiez à moi hier soir, en vous couchant, moi, dans mon lit, je formais le projet de me corriger; je prenais, comme dit Papa, une bonne résolution d'être sage, obéissante, laborieuse; enfin je me suis endormie dans les meilleures dispositions du monde. Ce matin , fidèle à mon projet de sagesse, j'ai voulu me lever aussitôt mon réveil, m'habiller seule, et me mettre à l'étude; mais ce vilain bas, ce maudit bas!

Mademë Delmar : Marie, Marie! ce bas n'est ni vilain ni maudit plus que l'autre, c'est l'impatience et l'humeur qui sont de vilains défauts. Tu ne songeais qu'à te montrer laborieuse, tu voulais combattre la paresse, et la colère t'a prise au dépourvu.

Marie: Ah! Maman, vous avez raison: qu'il est difficile d'être sage!

IMadame Delmar: Très difficile, ma fille. Un poète qui connaissait le cœur humain dit quelque part :

Nous tromper dans nos entreprises.

C'est à quoi nous sommes sujets; Le matin je fais des projets , Et le long du jour des sottises.

Marie : 11 est donc inutile de former de bonnes résolutions?

Madame Delmar : Au contraire, ma fille, plus le projet d'être sage est d'une difficile exécution , plus il y a de mérite à l'accomplir. Il faut l'avoir présent à l'esprit dans tous les instants de la vie. Connaître ses dc-fauts, c'est déjà lui pas de fait dans la route du bien; mais nous avons besoin d'une attention continuelle, pour triompher de notre faiblesse. 11 faut, pour ainsi dire, interroger sans cesse les vertus opposées aux vices qu'on veut combattre

Marie: Maman, nous sommes convenues que je t'interromperais, quand je ne comprendrais pas.

Madame Delmar, souriant: Tu as raison; c'est ma faute. Cette fois, je vais tâcher de me faire mieux entendre par une comparaison : la vertu est un combat ; nos désirs, nos passions, nos défauts habituels sont toujours prêts à s'emparer de nous; nous sommes, à cet égard, comme une ville assiégée; or, que fait un habile gouverneur, quand l'ennemi serre de près la place? Il assemble un conseil de guerre; il choisit parmi ses officiers les plus courageux, les plus expérimentés; il les consulte et suit leurs bons avis; mais il chasse, s'il les connaît, les lâches et les traîtres. Faisons comme lui, dans les actes de notre vie; consultons la sagesse, la prudence, la bonté du cœur ou la conscience. Mais, pour redescendre du général au particulier, du gouverneur d'une ville forte à ma petite Marie, quand ma petite Marie veut bien faire, qu'elle appelle à son secours la docilité, la patience, le courage; qu'elle admette au conseil une mère, qui la chérit, qui ne rêve que son bonheur ; qu'elle chasse impitoyablement la paresse, l'orgueil, l'indocilité, la colère; qu'elle ferme l'oreille à ces mauvais conseillers, et que l'histoire du bas perdu lui apprenne qu'on n'a pas trop de tout son conseil, pour triompher de l'ennemi. Ce matin, par exemple, tu avais chassé la paresse; rien de mieux; mais tu n'avais pas éloigné la colère : tu avais appelé le courage à ton secours; c'est fort bien; mais tu n'avais pas convoqué la patience. Une autre fois, ma chère petite, quand tu prendras une bonne resolution, rassemble tout ton monde autour de toi; cherche ton bas et ne l'appelle pas; sois laborieuse et n'éveille pas ta mère.

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