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LES SANGSUES

En allant faite, clans la première semaine de ce

tiiois, ma visitede nouvelle année à madame de V ,

je trouvai tonte sa maison dans une [jrande agitation. Comme j'en demandais la cause, on m'appiil que le

)eune Théodore de V avait été pris subitement

d'un violent mal de gorge; que le médecin avait jugé qu'une application de sangsues au cou était urgente et indispensable, et que l'enfant refusait absolument

de se soumettre à ce remède. Madame de V était

au désespoir, u Mon fils est perdu , me dit-elle; il n'y a que les sangsues qui puissent le sauver, et les cris aigus qu'il pousse, l'agitation affreuse dans laquelle il entre, aussitôt qu'on lui en parle, aggravent sou mal d'une .manière effrayante. » J'eus toute la peine du monde à appaiser les angoisses de tette malheureuse mère, et je n'y réussis qu'en l'assurant que j'allais obtenir de son fils la résignation et le calme qu'elle desirait.

On m'introduisit dans la chambre du petit malade. "Bonjour, Théodore, lui dis-je en entrouvrant ses rideaux. — Ah! bonjour, mon bon Génie, répoudit-il d'une voix rauque; je suis bien malade, et on me tourmente bien. — Comment! on vous tourmente, mon pauvre enfant; et que vous a-t-on donc fait? — On

veut absolument me mettre des sangsues. — Et vous ne voulez pas de ces vilaines bétes? — Oh! pour cela non. — Vous avez sans doute, mon cher Théodore, be bonnes raisons pour cela? Vous êtes convaincu que votre état ne l'e.vige point, et vous êtes sûr en même temps que vous n'affligerez pas votre mère?

— Mon bon Génie — J'ai trop bonne opinion de

vous pour penser que vous aimiez mieux mourir et réduire votre mère au désespoir, plutôt que de vous laisser faire quelques petites piqûres de sangsues, qui vous causeront beaucoup moins de douleur que vous n'en avez ressenti vingt fois, en vous piquant pour cueillir une rose où pour dépouiller une châtaigne.

— Comment? vous croyez que cela ne fait pas plus de mal? — Vous savez que je ne me trompe jamais.

— En effet, mon bon Génie, c'est être bien coupable (jue de causer du chagrin à Maman pour si peu de chose, tandis que je devrais ne redouter aucun mal

ni aucun danger pour la satisfaire — Voilà qui est

bien dit, mon enfant, repris-je; et puisque je vous trouve raisonnable et dans de si bons sentiments, je vais vous proposer une chose qui vous fera peut-être plaisir. Voulez-vous que je vous pose moi-même les sangsues? je vous expliquerai en même temps ce (jue c'est que cet animal. — Ah! oui, oui, mon bon Génie, je veux bien. "

On peut penser que je ne me fis pas répe'tor deux fois ce consentement. A peine Théodore avait-il parlé, que je tenais les sangsues, et je les posai sur son cou, sans qu'il criât et sans qu'il fit la grimace. « Ah! dit-il après quelques secondes, elle pique! — Eh bien, rej)ris-je, vous ai-je trompé? — Mais non, ce n'est presque rien AL ! voilà qu'elle pique encore. — Je le

crois bien, elles y sont toutes; il y en a quatre, et en voici une que j"ai gaidée pour vous faire ma démonstration. V^ous voyez d'abord qu'il n'y avait pas de quoi vous tant effrayer, et que vous vous faisiez bien plus de mal en criant, que les sangsues ne devaient vous en faire. Maintenant qu'elles ont pris, et pendant qu'elles travaillent, examinons leur comj)agne que je tiens dans ce verre.

«La sangsue, continuai-je, est une espèce de ver qui vit dans l'eau. Son corps est composé d'un grand nombre d'anneaux qui servent à former les mouvements divers qui lui sont propres. L'extrémité de son corps qui vous parait plus pointue, est la tête. Sa bouche est une ouverture tiiangulaire, armée de trois dents assez fortes pour percer la peau de l'homme, et même celle d'un cheval ou d'un bœuf. Demain, en regardant vos piqûres, vous pourrez voir qu'elles forment chacune un triangle. Lorsque l'animal a piqué, sa bouche est conformée de manière qu elle peut sucer, pomper le sang par la plaie, jusqu'à ce qu'il eu soit gorgé. Alors la sangsue tombe et se trouve nourrie pour long-temps.

" Cette espèce de ver vit dans les mares et les étangs où il croit une grande quantité de végétaux. Elle est fort commune dans toute l'Europe, mais moins dans la partie méridionale. Les hommes qui les pèchent font un métier fort désagréable: ils entrent nu-jambes dans l'eau, et y restent jusqu'à ce qu'ils se sentent piquer à plusieurs reprises, après quoi ils sortent de l'e.iu et prennent les sangsues qui se sont attachées à leurs jambes. Cela leur cause souvent des accidents funestes, et ces fréquentes saignées contribuent quelquefois à abréger leurs jours.

u Les sangsues ont, indépendamment de l'homme, un grand nombre d'ennemis. Les jioissons, les oiseaux d'eau et certains insectes, en font leur proie. Ue leur côté, elles sucent, à défaut de sang, les larves de quelques insectes, ou d'autres vers qui se trouvent dans les mêmes eaux. Mais elles peuvent vivre fort It)ng-temps sans manger; et ]iendant l'hiver, ou lorsqu'on été leur domicile se dessèche, elles restent enfoncées dans la boue, sans y prendre d'aliments

Ah! interrompit Théodore, en voici une qui n'aura pas faim de sitôt; elle est au moins six fois plus grosse ijue toutà-l'lieure. »

En effet, une sangsue venait de tomber; les autres ne lardèrent pas à en faire autant. Déjà Théodore

respirait plus librement. Sa mère l'embrassa, en versant des larmes de joie, et me serra la main avec amitié. Théodore est aujourd'hui bien rétabli, et je dois dire que cet aimable enfant fait tous ses efforts, depuis trois semaines, pour dédommager sa mère, par la plus excellente conduite, du chagrin extrême qu'il lui avait causé ce jour-là par sa résistance déraisonnable.

MOTS A L'OREILLE

SOUFFLÉS PAlî LE BON GÉME.

^ L'émulation est fille de l'amour-propre; il faut s'en souvenir: que la bienveillance l'accompagne sans cesse, et la protège contre l'envie.

^^ En science, en sagesse, le positif suffit; qu'importe le comparatif et le superlatif? L'essentiel est d'arriver: songeons au but, sans trop nous occuper de ceux qui courent avec nous.

vç, J'aime cette jeune fille, qui disait à son p(>lit frère : donne-moi la main , nous arriverons ensemble; partageons la pomme, elle en sera meilleure.

\Ç, Au fait, il s'agit d'être sage et heureux, mais non pas plus sage et plus heureux que les heureux et que les sages.

^ Le bonheur et la vertu sont comme une guirlande sans fin, qui fournit des couronnes à tous ceux qui les veulent tressées des mêmes fleurs.

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