RÉPONSE» AU.K DERNIERES QUESTIONS DU BON GÉNIE. PREMIÈRE QUESTION
Qu'est-ce que la compassion? — Qu'est-ce que la PITIÉ? — Quelle différence y a-t-il entre l'une et [autre?
Je dois vous faire un aveu, mes amis ; vos réponses m'ont fait sentir que j'avais cette fois choisi mes questions un peu trop légèrement, et qu'elles présentaient une extrême ditficulté. La nuance est si délicate entre ces deux mots, compassion et pitié, qu'il est bien aisé de se méprendre sur le sens précis de chacun; et c'est ce qui est arrivé à plusieurs d'entre vous, même des plus habiles. D'autres, qui ont mieux saisi la différence entre ces deux sentiments, font exprimée avec une sorte d'incertitude; et tout en me disant à ce sujet des choses très justes et fort ingénieuses, ils se sont égarés dans des raisonnements longs et vagues, qui prouvent l'hésitation de leur esprit. Ceux qui ont considéré la compassion comme plus générale ou comme plus active que la pitié, se sont trompés; car c'est tout le contraire. La compassion, en effet, est un mouvement de l'àme qui ne dure qu'autant que la cause passagère, autant que le tableau de douleur par lequel elle est excitée. La pitié est le sentiment dura-
ble, l'état habituel de l'àme, qui dispose à la chanté. La coïnpas^iO?! consiste à souffrir des maux d'autrui dont on est témoin, et ne se fait sentir qu'en présence ou par le souvenir de ces maiLX ; au lieu que la pitié va à la recherche des malheurs qu'elle ne connaît pas encore, afin de leur apporter du soulagement- elle est continuelle, permanente, active; elle s'étend à tout ce qui souffre. Par la compassion, enfin, on plaint les malheureux; par la pitié, on les assiste; toutes deux se confondent dans le sentiment de la charité chrétienne.
Il n"est pas étonnant que plusieurs d'entre vous se soient trompés h ce sujet, puisque cela est arrivé à un jeune sourd-muet très exercé à donner des définitions. J'ai appris il y a deux jours que, la semaine dernière, le père d'un de mes abonnés a porté mes questions et les a proposées, dans une séance pubii- (lue qui a eu lieu à l'Institution royale des sourdsmuets. L'élève interrogé a écrit cette réponse : La pitié est à la compassion ce que la bienveillance est à la bienfaisance. C'est dommage qu'il n'ait pas dit précisément le contraire, car alors la réponse eut été juste, et fort ingénieuse.
Parmi les réponses de mes correspondants qui ont saisi le véritable sens des deux mots, les plus remarquables sont celles de M. Eugène Demsle, de Péri-
gueux , et de Mademoiselle Caroline L....; mais l'un et l'autre se sont un peu égarés dans quelques propositions secondaires, qui nuisent à la clarté et à la précision de leurs définitions. Comme l'espace ne me permet pas de multijilier le nombre des lettres que je dois imjjrimer dans ce Journal, je clioisirai, aujourd'hui, de préférence à celles que je viens de citer, les définitions très simples qui me sont données par Mademoiselle Sophie Ch...., et une lettre de Mademoiselle Aline L , de Baugé, dans laquelle sont tracées
avec clarté et simplicité des nuances délicates et bien senties.
11 Mon bon Génie, la compassion est le sentiment actuellement excité dans l'âme par les malheureux dont la douleur nous frapjie.
Il La pitié est la qualité du cœur qui dirige sur les malheureux le sentiment de charité universelle.
Il La différence entre ces deux sentiments est que la compassion est un mouvement de l'âme qui ne dure qu'un moment, tandis que la pitié est une qualité continuelle qui reste toujours dans le cœur de celui qui la possède. « Sophie Ch »
Il Mon bon Génie, la compassion est un mouvement de l'âme, qui nous porte à plaindre, consoler et secourir les autres, comme si nous ressentions les chagrins et les maux qu'ils endurent.
Il La pitié est un sentiment qui porte uniquement à secourir les êtres souffrants; l'humanité suffit pour nous l'inspirer envers nos semblables, quoique d'ailleurs ils nous soient indifférents.
Il La pitié peut s'étendre à tout être vivant, et alors elle est l'effet de la sensibilité naturelle; la compassion nous fait ressentir, partager, en quelque sorte, les peines, les maux que nous secourons; et nous sommes d'autant plus disposés à ce sentiment, que nous avons éprouvé les mêmes maux, les mêmes chagrins. C'est ce qu'a si bien exprimé un de nos meilleurs poètes, dans ce vers:
« Qui ne sait compatir aux maux qu'il a soufferts! Il Elle suppose de notre part un intérêt, une affection qui n'existent pas dans la simple pitié. On compatit aux chagrins d'un ami; on a pilié d'un animal qui souffre. Au reste ces deux sentiments sont la preuve d'un bon cœur, et c'est d'eux que découlent la plupart des vertus sociales.
Il Aline L , à Baugé. n
Si j'ai peu de lettres que je puisse imprimer en entier, je ne manquerai pas du moins de jolies pensées h extraire de ma correspondance de ce mois. On en va juger.
11 La compassion n'est que le sentiment prompt et
irréfléchi, excité en nous par une circonstance ou nii aspect qui nous émeut fortement. Dans une âme généreuse et pénétrée du bonheur qu'on trouve à secourir son semblable, ce sentiment devient bien vite de la pitié, qui a son tour, conmie un grain semé dans un bon terrain, produit cette vertu divine, la première peut-être parmi les vertus humaines et religieuses. )>(M. Eugène Delisle, à Périgueux.)
Il La compassion ne se dit qu'en parlant de l'homme vis-à-vis de ses semblables; la pitié s'étend même jusqu'aux animaux : on a compassion des besoins du pauvre ; on a pitié des souffrances d'un animal. » ( M"" Caroline L )
Il La compassion est le sentiment d'une âme tendre, qui, accompagné d'estime, nous porte à partager les peines qu'éprouvent nos amis, à leur offrir les douces consolations qui partent du cœur. Ce sentiment relève véritablement l'âme de ceux qui en sont l'objet, en leur persuadant qu'ils ne méritent pas leurs malheurs. » (M''" C. A.., à Saint-Martin-le-Beau. )
11 La compassion est le sentiment de l'âme qui nous fait souffrir avec les malheureux, partager leurs peines et leurs chagrins; la pitié est le mouvement du cœur qui nous porte à venir à leur secours, à les soulager. La pitié est toujours prête, inépuisable.... " {W' Etiphémie de M...., à Osmoud.)
Il Compassion veut dire souffrir avec. La compassion est un sentiment qui nous fait compatir aux maux de ceux qui souffrent. Pour compatir à ces maux, il faut qu'on en ait une idée; il faut aussi qu'ils n'aient rien de révoltant. Les crimes, les vices, ne peuvent nous inspirer que la pitié, sentiment moins tendre que la compassion , et que nous devons à tout ce qui nous entoure. » (M"° Louise F.... , à Grenoble. )
Il J'ai pitié de tout ce qui souffre; j'ai compassion d'un malheureux qui est sous mes yeux." (M"'C/émence de F....)
Il Une belle âme est sensible à la pitié, et cette sensibilité, quand elle est bien entendue, est une source inépuisable de jouissances. C'est elle qui nous procure le plus grand bonheur que l'on puisse goûter, celui de faire des heureux, ou du moins d'arracher quelques victimes au malheur. " (M. Eucjène IL..., à Beauvais. )
11 Le mot pitié, pris dans une autre acception, sert à marquer In désaprobation, le mépris, le peu de cas que Ton fait de quelque chose. C'est ainsi que l'on dit : // chante à faire pitié. Cria fait pitié. » ( M"' Antoinette li. de la M...., à Marseille.)
Forcé de mettre un terme à ces extraits, je me
bornerai à mentionner, comme méritant d'être particulièrement distinguées, les lettres qui portent les signatures suivantes :
M"' Caliste B ; M. Charles B ; M"' Célinu' de
B , à Caen; M. Albert Patersi;W' Vinfmie B....,
à Metz; M. Louis C...... à Marseille; M. Jmbroise
Beauchef, à La Flèche; M. Jules Gucrin; M"' Ernestine du F....; M"*^ Sophie M. G., à Nuits.