LES DEUX PRIX
Le jeune Carie de Fontbonne se trouvait un matin dans le cabinet de son père, lorsque l'honnête Bonnard y entra, portant sous son bras un sac d'argent, et accompagné de son fils Joseph , qui était à-peu-près de l'âge de Carie. Fermier de M. de Fontbonne, Bonnard lui apportait exactement son terme, au jour même de l'échéance. «Ah! c'est vous, mon brave Bonnard, dit M. de Fontbonne; toujours le même, aussi ponctuel, aussi pressé de vous acquitter. — Monsieur, répondit le fermier, cela m'a bien réussi jusqu'à présent; j'aime à penser que tout ce qui est chez moi est à moi, et je me sens plus à l'aise quand j'ai payé ce que je dois. — J'aurais mauvaise grâce à vous contredire, mon cher Bonnard; il est certain qu'eu agissant comme vous faites, on achète de l'estime et de la tranquillité. »
Bonnard alors vida son sac et se mit à compter l'argent avec son propriétaire; puis ils causèrent de différents- objets relatifs à l'exploitation de la ferme. Pendant ce temps, Carie et Joseph avaient lié conversation ensemble. C'était à l'époque des vacances. Carie avait obtenu quelques succès dans son collège; il aimait beaucoup que tout le monde en fût informé, et dans son amour de louanges, il ne dédaigna pas d'éljlouir un pauvre petit paysan, en lui faisant remarquer, avec un orgueil assez déplacé, une couronne suspendue au-dessus du bureau de son père. n Et vous, Joseph, lui dit-il, avez-vous eu un prix?
— Hélas! mon cher Monsieur, répondit le petit fermier, je n'ai pas le bonheur de faire comme vous des études savantes. J'ai appris à lire, et un peu à écrire et à compter, dans l'école du village; mais elle est trop pauvre pour donner des prix aux écoliers. Et puis d'ailleurs, voilà déjà deux ans que je n'y vas plus.
— Vous n'avez donc pas appris le latin ni le grec? — Je n'ai pas appris d'autre latin que pour répondre à la messe. — JNLiis, mon pauvre Josepli, si vous restez ignorant comme cela, savez-vous que vous ne serez pas bon à grand' chose? Qu'est-ce que c'est qu'un jeune homme qui ne sait pas le latin, et qui n'a pas eu de prix au collège? — Je sais bien que vous êtes plus heureux et que vous Valez beaucoup mieux que
■ moi, monsieur Carie; mais ne pouvant pas faire davantage, je désire seulement être assez habile pour travailler à la ferme, afin que mon père se repose sur ses vieux jours; et j'espère que j'en saurai assez pour cela; d'autant plus que je me sens robuste et courageux... »
La conversation fut interrompue, parce que Bonnard appela son fils pour se retirer. M. de Fontbonne, sans qu'il y parût, avaitj;1out entendu. Il ne dit rien à Carie ; mais le soir il lui jiroposa une promenade»
et ses pas se dirigèrent vers la ferme. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils y furent accueillis avec beaucoup d'empressement. Il fallut même accepter une tasse de lait nouvellement trait, ce qui ne déplut point h Carie. Tandis qu'on était assis autour d'une table sur laquelle figurait la grande jatte pleine de lait mousseux: u Mon cher Joseph, dit INI. de Fontbonne, j'ai un reproche à te faire. — Eh quoi? Monsieur, répondit en rougissant le pauvre Joseph ; quel reproche ai-je pu mériter? Je vous assure bien au moins que c'est sans le savoir, et contre mon intention. — Ne t'effraie pas, mon ami; la chose n'est pas bien grave. Mon fils a été fort empressé ce matin de te montrer le prix qu'il a obtenu dans son collège; et toi, tu ne mets pas le même empressement à lui montrer celui qui t'a été
décerné cet été. — Monsieur Mais..... Ce n'est pas
un prix Ça ne mérite pas d'en parler — Je te
prie pourtant, n'en déplaise à ta modestie, de nous en faire part, i»
A ces mots , le bon Joseph , tout ému , alla chercher, au fond d'un coffre où étaient serrées ses affaires les plus précieuses, une petite boite de bois qu'il remit, d'un air tout confus, entre les mains de Carie. Celuici ayant ouvert la boite, en retira une médaille d'argent. Sur une des faces était l'effigie du Roi, et sur l'autre. Carie lut ces mots qu'on y avait gravés : Décernée à Joseph Bonnard, âgé de 1 1 ans, pour avoir, au péril de ses jours, sauvé la vie à deux enfants dans uti incendie.
Carie, après avoir lu, demeura pendant quelques instants immobile, les yeux fixés avec admiration sur Joseph, et sans pouvoir proférer une parole. Enfin, il se leva de sa place, plein d'émotion, et allant embrasser Joseph qui baissait modestement les yeux : « Brave jeune homme, lui dit-il, pardonne-moi de t'avoir demandé à quoi tu serais bon sans savoir le latin ni le grec. Je te remercie de m'apprendre qu'un succès comme celui dont j'étais vain, est bien peu de chose auprès d'un acte d'humanité et de dévouement, que tu as fait sans t'en glorifier. — Je suis content de toi, mon fils, dit M. de Fontbonne. 'i
Carie et Joseph ne se séparèrent qu'après s'être ton. ché cordialement la maiii.