DES PIERRES PRÉCIEUSES
II y a déjà quelque temps qu'on m'a demande d'où piovenaieut les couleurs si vives et si brillantes de Ttimeraude, du rubis, du saphir et des autres pierres précieuses. Je n'aurais pu répondre à cette demande, à l'époque oîi elle me fut faite; mais je le puis actuellement que je vous ai expliqué ce qu'on entend par un oxyde et un acide.
Les pierres précieuses, comme je vous l'ai dit dans le temps, sont des cristaux naturels, tantôt transparents, tantôt simplement translucides, et quelquefois presque opaques.
Les couleurs que présentent ces cristaux sont dues à des parties colorantes divisées à l'infini, et interposées entre les particules dont ils sont composés. Plus ces parties colorantes sont abondantes, plus les nuances qu'elles produisent sont foncées; .mais quand elles se multiplient par trop, la couleur qui en résulte prend une teinte sombre, et la transparence en est sensiblement altérée : c'est ce qui arrive à certains grenats, qui ne laisseraient point passer la lumière si l'on ne prenait soin de les creuser en dessous pour les amincir, ce qui s'appelle, en terme de bijouterie, chever.
Les principes colorants , dans toutes les pierres, sont des o.xvdes ou des acides à bases métalliques. Voxyde de fer, qui est susceptible de prendre une multitude de nuances et de teintes diverses, en colore le plus grand nombre. Ainsi, le grenat, dont je parlais tout-àl'heure, lui doit ses nuances rouges plus ou moins foncées, et c'est aussi lui qui colore en jaune la topaze, et en bleu le saphir.
Trois autres métaux partagent avec le fer le privilège de varier les couleurs des pierres précieuses :
Le premier est le nickel, sur lequel je vous ai donné quelques notions l'été dernier. C'est Yoxyde de ce métal qui produit la nuance de vert tendre, par laquelle la pierre qui porte le nom de chnsoprase, se distingue de toutes les autres pierres vertes.
Le second est le manganèse , métal que vous ne connaissez probablement pas, et sur lequel, par conséquent, je dois vous dire quelques mots.
Le manejatièse , à l'état de pureté, est d'une couleur noirâtre et n'est employé à aucun usaj^e. Les minerais qui le contiennent sont des oxydes de ce métal , qu'on emploie dans la verrerie et la poterie, et qui ont la propriété de colorer, en violet et en noir, les cristaux, la porcelaine et la fayence. C'est ce même oxyde qui donne naturellement à Yamétliyste ses belles nuances violettes.
L'autre métal colorant estlechràme, qui, je pense, ne vous est pas connu non plus. On en doit la découverte au célèbre chimiste, M. Vauquelin , et elle ne remonte pas à plus d'une trentaine d'années. Ce métal n'existe point h l'état de pureté dans la nature. On ne le rencontre qu'à Vétatd'o.xjcie, ou formant la base d'un acide, qui est Vacide chromique , et qui se trouve uni à d'autres substances, particulièrement au fer. Pur, il n'est employé à aucun usage; mais l'oxyde de chrome et Yacide de chrome sont devenus d'une grande utilité pour les arts. Le premier a la propriété de colorer en vert les autres corps, et c'est à lui que Vémeraude doit sa belle couleur, à-la-fois si vive et si douce. L'autre colore en rouge, et c'est lui qui communique au rubis cette couleur vermeille, franche, pure, qui en fait la plus précieuse des gemmes, le diamant excepté.
C'est après avoir reconnu, dans ces cristaux si recherchés, la nature des principes qui les colorent, qu on a imaginé de composer des pierres fausses , avec du verre coloré au moyen de ces oxydes et acides métalliques. On imite aujourd'hui les gemmes au point de tromper souvent l'œil le plus exercé. Toutefois est-il impossible de s'y méprendre, lorsqu'on peut examiner de près une de ces pierres, essayer sa dureté, sa pesanteur, et observer quelques autres caractères qui ne permettent pas de confondre l'œuvre de l'art avec celle de la Nature. La découverte du chrome a fourni à la peinture sur porcelaine, la plus belle couleur verte qu'on eût encore employée dans les arts.
Vous serez peut-être étonnés, mes amis, quand je vous dirai combien est petite la quantité de principe colorant qui suffit pour nuancer une pierre. Dans celle dont la couleur a le plus de vivacité, il n'entre souvent que deux ou trois parties sur cent, de matière colorante. Jugez à quel point il faut qu'elle se divise pour être répandue d'une manière égale et uniforme dans toute la pierre. Cela n'a rien de plus surprenant, au reste, que la division des parties de cette feuille d'or si mince, dont je vous parlais un jour, qui, appliquée sur un lingot d'argent qu'on passe à la filière, s'étend de manière à couvrir toujours le fil d'argent, dans une étendue qui représente une surface considérable.
Voilà, mes amis, à-peu-près tout ce que je puis vous dire sur les couleurs des pierres précieuses. Quand vous verrez maintenant de belles parures de pierreries, vous vous direz ; Toutes ces couleurs si vives, si éclatantes, ne sont pourtant autre chose que quelques atomes de fer, de nickel , de manganèse ou de chrome. 11 ne faut pas les dédaigner pour cela; on ne voit à chaque pas, dans la Nature, que de prands de beaux, ou d'agréables résultats obtenus avec les moyens h s plus simples.