L'HÉRITAGE
«La réputation d'un homme de bien, est le plus « précieux héritage qu'un père puisse laisser à sa la-
«mille, et vaut, à elle seule, tontes les richesses
Le Jeune Edouard Viiniain lisait tout haut devant son père un livre où se trouvait cette phrase. 11 s'arrêta comme s'il rélléchissait à sa si j;nification. « A quoi penses-tu mou fils? lui demanda M. Vilmain, est-ce que par hasard tu préférerais, au trésor dont on te parle une hrillante fortune et un mauvais renom? — Non assurément , mon Papa, répondit le jeune {;arcon ; mais je faisais la réflexion qu'il ne fallait jamais prendre à la lettre ce qui est dans les livres, car, par exemple, la bonne réputation d'un père ne suffirait pas pour nourrir sa famille et lui faire trouver de rarf;cnt, si elle en manquait entièrement. — Tu crois?... Eh bien, pose-là ton livre. Il me revient en cet instant dans la pensée l'histoire d'une famille que j'ai beaucoup connue; elle te fera peut-être changer d'opinion.
Il A l'cpoqueGÙ la révolution française exerçait tous ses ravages, M. Pierre Vincent, riche et heureux négociant, devint une de ses premières victimes : La guerre rendit tout commei-ce impossible; plusieurs entreprises très considérables restèrent suspendues avant qu'il lui fut possible de recouvrer ses fouds; ses plus belles manufactures furent incendiées par des brigands, et pour comble de malheur, il apprit de tous côtés les banqueroutes des maisons avec lesquelles il faisait le plus d'affaires. Jusque-là M. Vincent n'avait connu que la prospérité et l'avait méritée. Esclave de sa parole, la plus sévère probité avait présidé il tous ses travaux; utile à une grande quantité de pauvres familles qu'il faisait travailler, on citait sa justice, son humanité, et l'affection individuelle se joignait à l'estime publique pour lui offrir la plus douce des récompenses. Peu préparé aux coups de la fortune, M. Vincent qui était âgé, puisqu'il avait un fils déjà père de plusieurs enfants, tomba malade, et en peu de semaines, termina sou utile et laborieuse carrière. Paul Vincent, sou fils, loin de recueillir une brillante succession, comme il avait du s'y attendre, ne put retirer de ses débris qu'une modeste somme, à peine suffisante pour le conduire hors de France. Là, établi avec sa famille, il espérait trouver, dans une honnête médiocrité, la tranquillité que ne pouvait lui offrir sa patrie avant de longues années. Il se décida pour Francfort, ville d'Allemagne, avec laquelle son père avait fait des affaires immenses, et qui d'ailleurs n'était pas très éloignée de Strasbourg, résidence habituelle de :\IM. Vincent, père et fils.
Muni d'un passe-port bien en règle, et emportant, attachée autour de lui, sous ses habits, une bourse remplie d'or, qui contenait toute sa fortune. M. Paul Vincent arriva, avec sa petite famille, aux portes de la vdle, qui le séparaient dupavs étranger. Aussitôt qu'il aurait traversé le Rhin, il se regardait comme sauvé. Mais le pont était gardé par une troupe de gens ivres.
qui ne demandaient que le désordre et le pillage; ils arrêtèrent la voiture de M. Vincent, se saisirent de sa personne, et allaient l'entraîner en prison. Dieu sait combien de temps il y serait resté, et quel eût été le résultat de cette arrestation, si le commandant de cette garde nationale ne l'eut reconnu. " C'est le fils II de M. Vincent, s'écria-t-il; je me fais sa caution, et Il je voudrais voir qu'on lui ôtât un cheveux delà tête! Il Xe me remerciez pas, ajouta-t-il; n'ai-je pas dû à .1 votre père toute mon existence? Je n'étais qu'un Il pauvre ouvrier chez lui : Je fus blessé; il me fit soiligner comme son enfant; puis il me conseilla d'eii- II trejirendre un petit commerce. J'empruntai des 11 fonds avec sa signature, car elle valait de l'or. Étaiibli dans cette ville, j'ai prospéré; je lui dois tout, II et je ne protégerais pas sa famille!... Allons, vous 11 autres, qu'on ouvre les portes et que personne ne 11 s'avise de mettre la main sur le fils de Pierre Vin- 11 cent! Puisqu'il vous dit qu'il ne quitte pas la France 11 avec l'intention de prendre du service contre elle «dans l'étranger, c'est que c'est vrai; pardi! on sait Il bien qu'un Vincent n'a jamais menti!» Cette harangue, dans la bouche d'un des chefs, et accompagnée d'une baïonnette qui pressait les rangs de s'ouvrir, persuada les auditeurs, et M. Vincent passa. ?.Iais on ne quitte point le sol natal sans regrets, et il ne pouvait se délivrer d'une profonde mélancolie ; il aurait pu la regarder comme un trop juste i)ressentiment, car à peu de distance de Francfort, il fut attaqué par des voleurs qui s'emparèrent de tous ses effets et le dévalisèrent entièrement. Le portefeuille qui contenait tous ses papiers et quelques pièces d'or, ce fut tout ce qu'il conserva; il s'efforça de ranimer le courage de sa famille; il gagna avec elle Francfort à pied, et alla cacher sa détresse et son chagrin dans la plus médiocre auberge de la ville. Là, surmontant un inutile abattement, le malheureux père se décida à prendre un parti que sa position rendait indispensable. Il se fit conduire chez le plus riche banquier de la ville. 11 Monsieur, lui dit-il, je suis accablé par le sort, mais 11 il me reste du zèle et du courage; je viens vous de- II mander du travail: le plus assidu, le plus difficile II ne pourra me rebuter. >i Le banquier était un brave homme; mais guidé par la prudence, il répugnait h confier l'eutrée de ses bureaux à un inconnu, u Quels «sont vos répondants? dit-il avec bonté; vous paiiraissez fait pour avoir des amis, et sans doute "VOUS pourrez m'en nommer quelques-uns. — C'est Il la première fois que je viens en cette ville. Néan- I' moins, mon nom ne doit pas y être inconnu......
..Veuillez parcourir ce portefeuille; les papiers qu'il iicouiient vous prouveront que je me iiomme Paul Il Vincent. — Quoi! vous seriez le fils de Pierre Viniicent, l'un des plus riches négociants français, et
H certainement riiii des plus estimés.... AIi! Monsieur, » je ne veux point d'autre yarant de la confiance que «vous méritez. Vous ne pouvez vous nommer Vin- II cent et chercher à tromper; l'honneur, la prohité, « se transmettent dans votic famille, avec le sang qui «coule dans vos veines; permettez-moi donc d'offrir « ma maison et mon amitié au fils de celui qui, peniidant le cours de longues années, a joui ici d'un tel «crédit, que sur sa signature, ou sa simple parole, « toutes les hourses se fussent ouvertes : je me trouve « heureux d'honorer ainsi sa mémoire. »
a Paul Vincent et sa famille acceptèrent une hospitalité offerte avec tant de cordialité. Peu de temps après, le caissier de la maison de hanque vint à mourir, et sa place fut offerte à M. V^incent, tant on était satisfait de son travail et certain de sa probité. Peu d'années s'étaient écoulées, lorsqu'il obtint d'avoir un intérêt dans la banque. Il refit enfin peu à peu sa fortune, n'ayant apporté pour premiers fonds que le souvenir de la bonne foi et de l'intégrité de son père.
Il N'oublie jamais, disait Paul Vincent à son fils. Il qui travaillait sous lui à la tenue des livres, n'oublie «jamais que c'est là l'héritage le plus précieux que je Il te laisse; il est à l'abri de tous les revers de la for- «tune, et il peut les réparer tous. Conserve, mon «enfant, ce dépôt bien intact, et transmets-le à tes n fils : malheur au premier qui y porterait atteinte! Il Celui-là seul, aurait fait une perte irréparable. »
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