LES MÉPRISES
Quelques jours après la fête donnée par M. de Valville, Gnbrielle et Lucien riaient encore ensemble du double faux jugement que Gabrielle avait porté sur cet homme, dont elle ne pouvait se lasser d'admirer la bonté depuis qu'elle le connaissait. Ce sujet rappela à Gabrielle la promesse de son frère. "Mon cher Lucien, lui dit-elle, quoique je sois parfaitement guérie de la manie de juger les gens sur la mine, je ne te tiens pas quitte pour cela de l'histoire que tu dois me conter; et comme nous n'avons rien de mieux à faire dans ce moment, si tu veux en profiter, je te prête toute l'attenlion dont je suis capable. — Je le veux bien, répondit Lucien; asseyons-nous sur ce banc, et écoute:
" 11 y avait à-peu-près six mois que j'étais au collège; j'avais déjà vu entrer plusieurs élèves, lorsqu'on nous annonça encore un nouveau camarade. Le bruit circula bientôt dans les quartiers, que celui que nous attendions était un Orphelin, à l'éducation duquel il avait été pourvu jusqu'à ce jour par, un vieil oncle, qui venait de mourir en pays étranger en lui laissant toute sa fortune. Mais on ajoutait que, si cet oncle ne fût pas mort si promptement, il était sur le ponit de déshériter un neveu qui n'avait jamais voulu travailler et n'avait répondu en rien aux soins qu'on prenait de lui. D'après ces renseignements, nous nous figurâmes voir arriver un étourdi, bien paresseux, bien ignorant, mais gai, bon camarade, n'aimant que le jeu, et dé|à nous en faisions l'âme de tous nos plaisirs. Juge quel fut notre mécompte, en voyant un petit garçon pâle, maigre, d'une contenance gauche et timide. Sa tête était penchée sur sa poitrine; ses yeux constamment baissés ne s'ouvraient tout juste que poin' lui laisser voir les objets; on lui parlait, il répondait par njonosyllabes; nous l'invitions à venir prendre part à nos jeux, et nous n'en pouvions tirer qu'un Je vous remercie, après quoi il allait se cacher dans un coin. En classe, au réfectoire, toujours le même air craintif, toujours la même taciturnité. Après avoir renouvelé plusieurs fois nos tentatives pour l'engager à se mêler à nos amusements, nous jugeâmes enlin (jue nous avions affaire à un petit idiot qui ne valait pas la peine qu'on s'occupât de lui, et nous n'y pensâmes plus.
«Cependant notre curiosité fut réveillée, au bout de quelque tcmiis, en nous apercevant qu'il passait toutes les heures de récréation . dans le coin qu'il avait adopté, occupé à faire de pclits ouvrages en paille, auxquels il travaillait avec une grande activité. iS.ius nous ai>procliàmes pour le voir travailler; il ne leva pas la tète; notre présence paraissait le gêner, et
nous le laissâmes de nouveau, supposant qu'il n'avait de goût que pour ce genre d'occupation. Mais quel fut notre étonneuient, lorsque le hasard nous fit découvrir qu'il était d'accord avec le portier, et que celui-ci se chargeait de vendre ses ouvrages, dont ils partageaient ensuite le profit. Indignés de ce que nous considérions comme une avarice sordide dans un jeune homme aussi riche, Alexis devint pour nous un être si méprisable, que nous étions honteux seulement de nous trouver auprès de lui.
« IjC bruit de ce petit commerce clandestin parvint bientôt aux oreilles du proviseur qui fit sur-le-champ appeler Alexis. Par un hasard heureux pour moi, j'étais occupé dans le cabinet de M. R...., lorsque le pauvre enfant y entra, avec un redoublement de gauclierieet de timidité. » Mon enfant, lui dit M. R...., "avec douceur, j'ai appris que vous vous occuj^ez à Il faire des boites et des étuis en paille, et que vous les Il faites vendre. Vous devez savoir que tout ce qui se u fait ici en cachette est repréheusible; et d'ailleurs, " un semblable trafic est honteux, lorsqu'il n'est pas « commande par le besoin. Vous devez avoir ici peu «de besoin d'argent, et vous savez que votre tuteur « m'a autorisé à vous fournir tout ce que vous pourrez " raisonnablement désirer. — Je l'ignorais. Monsieur, «interrompit Alexis en balbutiant. — Vous saviez au «moins que vous êtes possesseur d'une fortune qui « vous met à même de demander à votre tuteur ce qui « peut vous être nécessaire. Mais enfin pourquoi avczu vous besoin d'argent?" Alexis baissa un peu plus la tête, rougit, et ne repondit pas. « Mon enfant, re- « prit affectueusement le proviseur, ne craignez rien, «donnez-moi votre confiance; je ne veux que vous «éclairer, vous conseiller si vous êtes dans l'erreur, «vous encourager si vous faites bien. — Oh! Mon- « sieur, s'écria le pauvre Alexis en sanglottant et se « jetant dans les bras de son maître, pardonnez-moi, « mais des paroles si douces me mettent hors de moi- « même. Hélas! depuis dix ans, je n'en avais pas en- « tendu de semblables. — Que dites-vous, mon ami? «reprit M. R.... avec émotion. — Oh! non, jamais, « depuis la mort de mes parents (et j'avais trois ans), «jamais une parole de douceur et d'affection n'est « parvenue jusqu'à mon cœur. Toujours rebuté, tou- « jours traité avec dureté et injustice, le chagrin m'a « rendu craintif et sauvage. Si mon oncle l'avait su, « sans doute il ne l'aurait pas souffert ; mais sans cesse « éloigné de la France, je l'ai à peine entrevu dans le «cours de ces dix années. J'ai senti que je l'aurais « aimé beaucoup, et je crois que, si j'eussse vécu an- « près de lui, il aurait eu aussi de la tendresse pour « moi. Au lieu de cela, je ne puis concevoir quels rap- « ports lui faisaient stn- mon compte les personnes «entre les mains desquelles il m'avait laissé dans son
« vieux château; mais ses lettres contenaient toujours « des reproches, dont je n'osais même pas me justifier « en lui repondant. Il est vrai que j'en méritais quel- « ques uns, car j'étais trop malheureux pour tra- « vailler. Jamais on ne me donnait d'argent; je n'en « desirais pas pour moi, mais j'avais une nourrice qui « demeurait à deux lieues du château de mon oncle; « elle était veuve, infirme et chargée de trois enfants; «elle m'écrivait souvent, me parlait de sa détresse, « et c'était un grand surcroit à mes peines, de ne pou- « voir la soulager. Enfin un jour, je vis le fils du jar- « dinier faire de petits ouvrages en paille; je lui de- « mandai à quoi cela lui servait; il me répondit qu'il « les vendait, et l'idée me vint aussitôt défaire comme » lui, el de donner à ma pauvre nourrice le fruit de « mon travail. Je devins bientôt aussi habile que mon «maître, et les seuls moments heureux de ma vie «étaient ceux où je fiiisais passer à ma nourrice le «produit de mes petits ouvrages. Depuis que je suis «ici, je savais bien que j'étais héritier de la fortune « de mon oncle; mais je connaissais à peine mon non- « veau tuteur, et j'étais trop timide pour oser lui rien «demander; je n'avais donc d'autre moyen d'être «utile à ma nourrice que de continuer mon travail. « — Cher enfant! dit M. R...., en serrant Alexis dans «ses bras; je veux finir vos chagrins, je veux vous u servir de père; j'en aurai la tendresse et l'indulgence; «voulez-vous avoir pour moi la confiance et l'affec- « tion d'un fils?" Alexis ne put répondre qu'en se jetant aux genoux de M. R...., et en baignant sa main de larmes. « Mon enfant, continua le proviseur dès « aujourd'hui je vous autorise à faire à votre nourrice «une pension de vingt-cinq louis, et je vous comp- « terai tous les mois une petite somme pour votre « usage; lorsqu'elle ne suffira pas vous me le direz; je
« ne crains pas d'être désavoué par votre tuteur
« Mais je ne suis pas le seul ici qui prenne intérêt à
" vous Alexis, regardez votre camarade » J'étais
baigné de larmes; il me regarda O ma sœur! jamais je n'oublierai ce regard; il pénétra jusqu'à mon âme. Je me précipitai dans les bras d'Alexis en m'écriant: «Veux-tu être mon ami? — Pour la vie n répondit-il, en me rendant mes embrassements.
«Depuis ce jour, Alexis ramené à la vie par les douces affections du cœur, devint tout autre ou plutôt redevint lui-même; doux, complaisant, laborieux et d'une gaieté charmante. Ses beaux yeux se levèrent, et nous montrèrent le regard le plus expressif que j'aie jamais vu. Il gagna le cœur de tous nos camarades par son amabilité, et celui de nos maîtres par son application et sa docilité. Il est et sera toujours le plus cher de mes amis. Depuis que j'ai quitté le collège, nous nous écrivons souvent, et j'attends avec une grande impatience l'instant où il doit venir
a Paris pour achever ses études. Alors je le présenterai a mes parents, et toi , Gabrlelle, tu auras un frère de plus. "