‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 45 sur 169 · LES AÉROLITHES · texte numérisé non relu

LES AÉROLITHES

Je vais vous rapporter, mes chers lecteurs, une conversation qui a eu lien récemment, au Jardin du Koi, devant une armoire des galeries de minéralogie, entre moi et mes deux jeunes amis lAidovic et Emilie. Je trouverais difficilement un sujet plus intéressant pour vous entretenir aujourd'hui.

Lmovic: — Eh! mon bon Génie, mon bon Génie, qu'est-ce donc, je vous prie, qu'une étiquette comme celle-ci : Aérolithes tombées à V Aigle, déparlement de l'Orne? que signifient ces mots, et d'où ces pierres peuvent-elles être tombées?

Moi : — De l'atmosphère.

Ludovic et Emilie: — De l'atmosphère! c'est une plaisanterie?

Moi : — Point du tout. Ces pierres que vous voyez, et qui portent le nom d'aérolithes, c'est-à-dire pierres iieiiant de Cair, sont véritablement tombées de l'atmosphère sur la terre.

Emilie: — Quoi! même celle-ci qui pèse, selon l'étiquette,dix kilogrammes, et qui a été détachée d'une masse de 127 kilogrammes?

Moi ; — Même celle-ci.

Emilie:— En vérité, mon bon Génie, si un autre

que vous me disait pareille chose, j'en rirais de tout mon cœur.

Moi: — Vous feriez tout juste comme ont fait les savants, lis ont aussi commencé par en rire, par se moquer de la crédulité des gens simples qui rapportaient naïvement le fait, et qui pourraient à leur tour se moquer des savants, puisque ceux-ci, après avoir traité leurs récits de contes absurdes , sont aujourd'hui forcés d'en reconnaître la vérité.

Ludovic: — Mais, mon bon Génie, qu'est-ce donc que ces pierres? de quoi sont-elles composées? d'où viennent-elles? où et comment se forment-elles?

Moi: — Voila bien des questions à-la-fois, et vous ne prétendez sûrement pas que je réponde à toutes en même temps. Vous savez que j'aime à procéder toujours métliodiquement, parce que c'est le movcn de mieux apprendre. 11 tombe, vous ai-je dit, des pierres de l'atmosphère. Commençons par constater ce fait; puis, nous examinerons la natuie de ces pierres, et nous chercherons s'il y a quelque moyen de leur attribuer une origine probable.

La connaissance du phénomène de la chute des pierres n'est pas récente. Les anciens l'avaient observé et y avaient ajouté foi. On en trouve la description dans le naturaliste Pline, qui vivait sous Vespasien et Titus. Mais les savants modernes avaient rangé au

nombre des erreurs que renferme le livre de Pline, ce que cet écrivain rapporte des pluies de pierres.

Cependant, l'attention des physiciens fut attirée à plusieurs reprises sur cet étonnant phénomène, par des récits de personnes qui prétendaient en avoir été les témoins à des époques récentes; mais on regarda ces relations comme des contes sans fondement, et l'on refusa de croire à ce qu'on ne pouvait pas expliquer. Un savant célèbre, nommé Pictet, eut le courage, en l'année i8o3, de braver le ridicule jeté sur ce sujet, et de publier un mémoire dans lequel il citait plusieurs faits à sa connaissance. Un témoijjnaffe si respectable commença à ébranler l'incrédulité d'un grand nombre de personnes. Enfin, un fait bien public arrivé à l'Aigle, dans le département de l'Orne, le 26 avril de la même année, est venu lever tous les doutes.

Ludovic: — Quoi! mon bon Génie, il n'y a pas plus long-temps que cela?

Moi : — Non, mon ami, et vous verrez encore, toiità-l'heure, qu'il est tombé des pierres plusieurs fois depuis cette époque, même dans notre pays, et que c'est un phénomène qui n'est pas très rare. Mais poursuivons:

L'Académie des sciences, ayant appris qu'il était tombé des pierres à l'Aigle, chargea un de ses membres, le célèbre physicien M. Diot, de se rendre sur les lieux pour recueillir les renseignements des témoins oculaires et constater la réalité du phénomène. M. Biot ne put se refuser à l'évidence. On lui montra les pierres recueillies au moment de la chule, pierres en tout différentes de toutes celles qu'on trouve dans le pays, mais parfaitement semblables à celles tombées avant et depuis, et qui n'ont pas d'autres analogues sur toute la terre. Quelles furent les personnes qui lui attestèrent avoir vu tomber ces corps? Des magistrats respectables, des prêtres incapables de lui en imposer, des hommes éclairés et versés dans l'étude des sciences; enfin, de simples paysans qui ne pouvaient ni ne voulaient tromper. On lui décrivit toutes les circonstances dont le phénomène était accompagné; et lui, h son tour, en offrit aux savants ses collègues, un témoignage que ses lumières et son nom rendaient irrécusable et qui entraîna la conviction de tous. H n'est donc plus possible de ranger la chule des pierres parmi les préjugés populaires et de la révoquer en doute.

Ludovic: — Voilà, certes, la chose la plus étonnante que j'aie jamais entendu dire.

Emilie: — Mais, mon bon Génie, quand ces pierres tombent, qu'est-ce qui se passe? que voit-on?

Moi: — -H est probable que les circonstances qui accompagnent la chute des pierres, doivent varier un peu; cependant il y a une grande analogie entre tou-

tes celles qui ont eu lieu récemment et qui nous sont connues d'une manière plus positive et plus certaine. M. lîiot, comme je vous le disais, a décrit ce qui s'était passé à l'Aigle. Depuis, il est tombé des pierres dans le midi de la France, et les mêmes choses ont été observées; enfin, j'ai vu Jine lettre qui accompagnait des pierres envoyées d'Espagne par le général d Orsenne, et dont la chute avait eu lieu en présence d'ulficiers et de soldats français, auxquels la peur assurément n'avait pas grossi les objets. Tout s'accorde parfaitement.

Il parait que la chute a lieu ordinairement par un temps serein. « Le ciel était pur, dit la lettre dont je viens de parler; nous entendîmes un bruit semblable à celui du tonnerre ou du roulement de plusieurs tambours, et nous vîmes paraître dans les airs un globe qui s'enflamma et qui éclata au bout de peu d instants; alors les pierres tombèrent en assez grande quantité, et plusieurs étaient d'un poids remarquable. ..

Ludovic : — Je ne sais ce que je ne donnerais point pour être témoin d'une chose aussi extraordinaire.

Moi : — Eh bien , croyez-vous maintenant à la chute des pierres?

Emilie: — Assurément, mon bon Génie, nous ne doutons point de ce que vous nous affirmez; mais cela ne nous paraît pas moins surprenant.

Li:dovic : — Et ces pluies de pierres, dites-vous ne sont pas très rares?

Moi : — On a recueilli les faits connus de ce genre, et on en a fait un Catalogue qui offre la date de S6 chutes de pierres, depuis l\6% ans avant notre èrfi, jusqu'à l'année 1812. Ajoutez à cela toutes celles qui ont probablement eu lieu sans pouvoir être observées, soit dans les pays inhabités, soit sur la mer, et vous concevrez qu'en effet, il est surprenant qu'un phénomène qui s'est répété si souvent, ait été si longtemps regardé eoinme chimérique. En Tannée 1819., ce phénomène a eu lieu deux fois à cinq jours de distance : le 10 avril, il tomba des pierres dans deux communes du département de Tarn-el-Garonne; et le i5 du même mois, après une explosion qui se fit entendre dans plusieurs villes du pays de Bade, il tomba une pierre grosse comme la tête d'un entant. Emilie: — 11 serait agréable de se trouver là-dessous quand cela tombe.

Moi: — Parmi la collection d'aérolithes que vous avez ici sous les yeux, il en est de celles qui sont tombées le 10 avril dans le département de Tarn-et-Garonne. En voici une qui tomba sur le toit d'un bâtiment de la commune de Perméjean, et qui conserve encore des brins de cliaumequi s'y sont attachés au moment de sa chute.

Ludovic: — C'est vrai. Mais enfin, mon bon Génie

lie quoi sont formées ces pierres et d'où viennentelles?

Permettez-moi, mes rhers lecteurs, vii la longueur lie cette conversation, de l'interrompre ici, et d'en renvoyer la suite au numéro prochain.

MOTS A L'OREILLE

^1 l! est facile, a dit PliUai{[iie, de reconiiaitfc les dcFauts des auti-es ; mais celte facilité nous est inutile, si nous ne nous en servons pas pour corriger en nous des défauts semblables, ou pour nous tenir en yarde contre eux.

i^ Quand on voit quelqu'un faire des fautes, il faut toujours se demander à soi-même, comme Platon : Ne lui ressemblé-je pas?

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