LE GRA^'D ENFANT
CO.VTK
Rodolphe avait mie envie démesurée d'être grand. Cette envie était si forte qu'elle le faisait maigrir, ce qui diminuait le volume de sa petite personne de dix ans, sans ajouter une ligne à sa taille. C'était un désespoir pour lui d'être obligé de lever la tête pour apercevoir le visage de ceux qui lui parlaient, et il ne savait point se consoler en voyant que des enfants plus petits que lui était obligés de la lever aussi quand ils voulaient le regarder. On avait beau lui dire qu'il fallait prendre patience, qu'avec le temps il deviendrait ini homme, et que, pour le présent, ce qu'il avait de mieux à faire était d'étudier et de s'instruire, afin de ne pas être un ignorant quand il aurait grandi en acquérant des années; tout cela ne servait à rien, ne. diminuait point son impatience, ne calmait point son chagrin. Au lieu de travailler et d'apprendre, il ne songeait qu'il bien manger, espérant que cela le ferait grandir plus vite; et il se donnait ainsi de temps en temps de bonnes indigestions qui, loin de favoriser le développement de son corps, ne servaient qu'à di-labier son estomac. Enfin, il savait encore si peu de chose, qu'il était presque déjà trop grand en proportion de son intelligence.
Un jour qu'il se promenait dans une belle prairie tout émaillée de fleurs, rêvant à son idée favorite, il vit sauter devant lui une belle sauterelle verte qui s'efforçait d'échapper à la poursuite d'un oiseau, llodolphe fit du bruit, effaroucha l'oiseau; et la sauterelle se blottit sous une touffe d'herbe. ÎNLiis quel fut l'étonnement de notre jeune garçon, en entendant sortir de dessous cette touffe d'herbe une petite voix douce qui lui dit; a Mon cher enfant, je te remercie du service (lue tu viens de me rendre; je suis la (ce
l'inloyanU', et jai lU le iiialhciu de déplaire à notre Reine qui m'a transformée en sauterelle. Je dois demeurer encore trois cents ans sous cette forme, où je me trouve exposée à mille dangers. Aussi ne fais-je usage de mon pouvoir que pour ni'acquittcr envers ceux qui protègent ma faiblesse. Tu viens de me sauver d'un grand péril; dis-moi donc ce que je puis faire pour toi?» Aces mots, Rodolphe, qui n'avait jamais vu ni entendu de fées , demeura saisi de frayeur. Rassuré pourtant par la douceur de la voix de Verdoyante et par ses bienveillantes expressions, il pensa qu'elle pourrait combler tous ses vœux. « Oh! bonne fée, s'écria le petit insensé, peut-être dépend-il de vous de me rendre bien heureux. Auriez-vous assez de puissance pour faire que j'eusse tout de suite vingt ans? — Ce que tu me demandes est difficile, répondit Verdoyante; cependant je puis faire que tu paraisses avoir vingt ans, à tes propres yeux, et aux yeux de tout le monde, excepté seulement de ton père et de ta mère. — Kh bien, dit Rodolphe, sans réfléchir à ce qu'il allait demander, j'accepte cet arrangement. — .Soit, répondit Verdoyante; vas te regarder dans le ruisseau qui coule près d'ici. »
Rodolphe ne se fit pas répéter ces mots, et oubliant même de remercier la fée, il courut se mirer dans l'eau, et se trouva en effet toute l'apparence d'un beau jeune homme de cinq pieds cinq pouces. Seulement, il ne put s'empêcher de rire en se voyant, avec cette taille, vêtu d'une petite veste à boutons ronds et d'une chemise à col brodé rabatu. Transporté néanmoins de sa métamorphose, il retourna bien vite au château de son père, où sa vue fit faire de grandes exclamations à tous les domestiques qui crièrent miracle! Son père et sa mère seuls ne trouvèrent en lui rien de nouveau ni d'étonnant; et lorsqu'il les pria de lui donner d'autres habits, des bottes, une cravatte et un chapeau d'homme, il lui demandèrent s'il avait perdu la tête. Ce fut en vain que Rodolphe s'efforça de leur expliquer son aventure; ils lui répondirent qu'il avait rêvé tout cela. Rodolphe se vit donc réduit à garder son costume de dix ans sur sa taille apparente de cinq pieds cinq pouces. 11 y avait le soir nombreuse compagnie au château. Toutes les personnes ([ui y vinrent, trouvèrent que Rodolphe avait la mine d'un très beau cavalier; mais elles parurent fort surprises de la manière ridicule dont un si grand garçon était habillé, et quelques unes lui demandèrent s'il avait eu l'intention de se déguiser. Aucun des enfants de son âge, ijui avaient coutume déjouer avec lui, ne le reconnut et n'osa seulement lui parler; mais en revanche, plusieurs grandes personnes essayèrent de faire la conversation avec lui. L'une vint lui parler de politique; une autre lui adressa une question relative au dernier ouvrage de philosophie composé par ^I. *"';
une troisième lui dt-manda s'il avait appris qiulquc chose des nouvelles expériences de jihvsique faites dans l'académie des sciences de ce pays; d'autres enfin lui parlèrent des productions littéraires qui faisaient le plus de bruit. A tous ces discours, Rodolphe, qui savait à peine lire et écrire, ne pouvait rien comprendre, et restait l'œil fixe et la bouche ouverte, comme un imbécille. u Qu'est-ce donc que ce grand enfant? disait chacun; il a l'air d'un hébêtc', et l'on a vraiment bien fait de lui laisser des habits de petit garçon, car il n'y a pas d'écolier de dix ans qui ne soit plus intelligent et plus avancé que lui. » Rodolphe comprenait fort bien ces dernières paroles; il commença à sentir qu'il avait formé un vœu indiscret, et à s'en repentir.
Toute la nuit il y rêva, et le lendemain matin de bonne heure, il courut dans le pré, pour tâcher de retrouver sa sauterelle et la prier de reprendre son bienfait. Il en rencontra vingt qui ressemblaient à Verdoyante, mais pas une qui parlât comme elle. Animé par les mortifications qu'il essuyait chaque jour, il continua pendant un mois la même recherclie, mais ce fut vainement. Un jour pourtant, il entendit du haut d'un arbre, une voix semblable à celle de Verdoyante, qui lui dit : ic Rodolphe, j'ai fait grandiiton corps, tâche de faire grandir toi-même ton esprit.» Rodolphe examina l'arbre de tous les cotés et ne put rien apercevoir. Il s'en allait tristement en refléchissant sur ce qu'il venait d'entendre, et il crut enfin en avoir compris le sens. A dater de ce jour, il évita devoir la société afin de ne plus encourir d'humiliations, et il se mit à travailler avec une ardeur soutenue. Aucune journée ne s'écoulait sans qu'il eut appris quelque chose de nouveau. Ses parents étaient ravis de ses progrès, et quoiqu'ils ignorassent la cause d'un pareil changement, ils s'en réjouissaient et ne cessaient d'encourager Rodolphe. Pendant deux ans, il mena cette vie laborieuse, et ne négligeait pas toutefois ses promenades à la prairie, toujours dans l'espoir d'y rencontrer Verdoyante. Enfin , le jour où s'accomplissait la deuxième année depuis sa métamorphose, il était assis sur le bord du ruisseau, où, pour la première fois, il avait admiré sa taille de vin."t ans et il tenait à la main un livre qu'il étudiait, lorsque toutàcoup il vit la sauterelle verte s'élancer et se poser sur son livre. «Ah! cruelle Verdoyante, lui dit-il, vous voilà donc enfin! que de chagrin vous m'ave/causé! — Tu te plains comme tu desirais, sans réflexion, répondit la sauterelle avec sa petite voix douce. Je t'ai au contraire rendu un grand service. Sans moi, aurais-tu pris cette ferme résolution de cultiver ton esprit? Sans moi, aurais-tu appris qu'il ne faut pas désirer des choses contraires à l'ordre de la nature établi par Dieu? Sans moi, saurais-tu par
Ion expérience que la Providence a réglé notre vie, notre croissance, nos facultés, conformément à nos besoins et le mieux possible pour notre bien? Tu as profité de la leçon que j'ai donnée à tes désirs déraisonnables; tu es maintenant un enfant accompli. Tiens, regarde-toi dans le ruisseau." Rodolpliejcta les yeux sur le niiioir liquide, et y vit un jeune garçon de douze ans, l'œil vif, le regard intelligent, l'air animé, et que, sous tous les rapports, il trouva fort à son gré. Pour le coup, il remercia bien vivement Verdoyante qui lui jiermit de baiser une de ses grandes pattes; et il retourna tout joyeux au cbàteau, certain de ne plus y éprouver de mortifications.