LE PLATINE
Il me semble que j'ai promis de parler aujourd'hui du platine; et comme je ne dois pas donner à mes lecteurs l'exemple de manquer à une promesse faite, je vais ni'acquitfer de celle-ci.
Le platine est un métal particulier, dont la couleur tient le milieu entre le blanc d'argent et le gris d'acier. 11 est très pesant, très dur, et susceptible par conséquent de recevoir un beau poli. Ce métal a en même temps assez de ductilité pour se laisser réduire en lames et tirer à la fdière. Mais sa propriété la plus importante est de résister au feu de foige, à l'action de l'air, de l'eau et de tous les agents qui fondent, qui ternissent ou qui rouillent les autres métaux.
Le platine se trouve sous la forme de grains disséminés dans des sables qui contiennent ausssi de l'or, de l'argent, divers autres métaux et quelquefois de petites pierres précieuses. La grosseur de ces grains varie depuis celle de la poudre de chasse jusqu'à celle de la graine de chanvre. Quand ils dépassent ce volume, ce qui est assez rare, ils prennent le nom de IK^pitcs. C'est toujours ainsi que se rencontre le platme, à l'état de métal pur, et sans être combiné avec aucune autre substance.
Le lieu où il existe en plus grande quantité est ime
profonde et vaste plaine du Clioco, qui fait partie de la Nouvelle Grenade, à quelques degrés au nord de l'équateur, dans la chaîne des Andes. C'est là qu'il fut <lécouvert, en l'année 1735, par un géomètre espagnol nommé don Antonio de Ulloa, qui avait accompagné des astronomes français envoyés au Pérou. On en a retrouvé depuis à Matto-Grosso, dans le Brésil, et à Saint-Domingue; mais tout celui qu'on emploie dans les arts provient de la première localité.
Pendant long-temps ce métal fut rejeté avec dédain sous le nom d'or lilcntc. Plus tard, les Espagnols commencèrent à en faire quelques objets de curiosité, tels que des gardes d'épées, des tabatières; et ils lui donnèrent le nom de platina, diminutif du mot espagnol plata qui signifie argent.
Les qualités précieuses qu'on a reconnues dans le platine, en l'examinant avec plus de soin et d'attention, lui ont fait prendre un rang important parmi les métaux. Inaltérable et dur à-la-fois, susceptible de recevoir un poli brillant et durable, de braver l'action du plus violent incendie, de rester longtemps enfoui dans la terre sans être corrodé, il ne pouvait manquer de devenir le métal favori des sciences et des arts; aussi se trouve-t-il aujourd'hui dans tous les laboratoires de chimie, dans tous les
(cabinets de pliysique, et dans l'atelitr d'un grand nombre d'artistes.
Les creusets, les capsules et autres instruments dont se servent les cbimistes et qui doivent être exposés à un feu très actif, sont aujourd'hui faits en platine; la pointe des paratonnerres, le bassinet et la lumière des armes à feu soignées ne s'exécutent plus qu'avec ce métal; c'est avec le platine encore qu'on est parvenu à se procurer des miroirs métalliques d'un poli inaltérable, soit pour la construction des télescopes, soit pour d'autres instruments de physique. Knfin les braves que le sort de la guerre a défigurés trouvent, dans ce même métal, un moyen de dissimuler leurs mfirmités; ce que l'argent ne faisait qu'imparfaitement, puisqu'il s'altère à la longue et contracte une odeur infecte, tandis que les nez et les lèvres de platine n'ont point cet inconvénient. Un grand nombre d'instruments et d'ustensiles ne s'admettent plus aujourd'hui, s'ils ne sont fabriqués en platine; et si jamais on parvenait à s'en procurer avec plus d'abondance, la consommation en deviendrait probablement énorme; l'économie domestique l'admettrait sous mille formes; l'histoire lui confierait ses annales, et l'image des grands hommes serait à jamais empreinte et gravée sur lui.
A l'exposition des produits de l'industrie française qui eut lieu en 1819, on a vu différents objets très remarquables fabriqués en platine: de la vaisselle et des bijoux; plusieurs ustensiles de ménage; des feuilles de platine aussi minces que celles qu'on obtient avec l'or; enfin un vase d'une seule pièce, pouvant contenir deux cents litres de liquide. De justes encouragements ont été accordés par le gouvernement aux artistes qui ont présenté ces importants produits de leur industrie.
Le platine, combiné avec l'oxigène, s'applique sur la porcelaine et lui communique une couleur verte brillante comme l'acier, qui est inaltérable et qui lui donne l'apparence parfaitement métallique. Ce procédé a été employé non seulement sur la porcelaine, mais sur la poterie rouge; et je suppose que la plupart d'entre vous ont vu de ces tasses, tliéyères ou cuvettes que l'on croirait être de métal, si leur poids ne détruisait pas l'illusion que fait naître leur aspect.
Je ne terminerai pas ce que j'ai a vous dire sur le platilie, sans jiarler d'une jietite découverte qui a donné naissance à une nouvelle manière de conserver du feu à peu de frais. C'est une espèce de veilleuse qui consiste en un flacon rempli d'esprit -de- vin oii l'on place une mèche de coton, comme dans une lampe ordinaire. On entoure cette mèche d'un fil de platine tourné en spirale, de manière à ce qu'il déborde en dehors. Aussitôt qu'on allume la mèche, ce iil rougit; qii.ind on l'étouffé avec un ét.ignoir, le
platine conserve sa chaleur et reste rouge; voici pourquoi : l'esprit-de-vin est une liqueur qui s'évapore continuellement avec beaucoup de facilité; cette vapeur est combustible connue la liqueur même; ainsi, lorsque la mèche de la veilleuse ne brille plus, l'esprit-de-vin qui s'évapore vient brûler contre le fil rouge, et en brûlant il entretient la chaleur et l'incandescence de ce fil, de manière qu'on peut y allumer une mèche phosphorique; et cela dure aussi long-temps qu'il y a de l'esprit de vin dans le flacon. Lorsqu'on veut éteindre cette singulière mèche métallique, il suffit de souffler dessus fortement. Je crois me rappeler qu'on avait donné h ce petit appareil, lorsqu'il fut inventé, le nom poétiqvie de vestale.
Mais me voilà quitte de ma promesse, et il ne faut pas que le platine remplisse aujoiud'hui toute ma feuille.