‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 79 sur 169 · LA FÊTE DES LOGES · texte numérisé non relu

LA FÊTE DES LOGES

J'ai été me promener dimani he et lundi derniers à la foire des Loges; c'est peut-être la plus brillante de toutes celles qui se tiennent dans les environs de Paris. Les tableaux variés que présente cette fête, la nature du site, le rapprochement de cette joie tumultueuse avec le silence qui règne dans le couvent voisin; tout cela m'a paru digne de fixer pendant quelques instants l'attention de mes jeunes lecteurs.

Le lieu qu'on appelle les Loges consiste en un grand bâtiment irrégulier, une chapelle et un vaste parc situés à trois quarts de lieue de la ville de Saint- Germain, au milieu de la forêt. On ignore l'époque de la fondation de ce bâtiment qui fut, dans le principe, uu prieuré dont la chapelle avait été dédiée à saint Fiacre. Le prieuré ayant été détruit par les suites d'une guerre, la maison resta long-temps inhabitéejusqu'à ce qu'en i6a4, un ermite, nommé frère René, vint s'y fixer. Le roi Louis XIU, le rencontra plusieurs fois, en chassant dans la forêt, et ne tarda pas à le combler de bienfaits. Plus tard, cet ermite s'associa d'autres religieux qui, après sa mort, se formèrent en communauté. Le monastère des Loges devint l'objet de la protcclion spéciale de la reine Anne d'Autriche qui fit rétablir la chapelle de Saint-Fiacre, et construire, dans l'enceinte du couvent, un pavillon oii elle venait souvent consacrer quelques instants à des entretiens pieux avec les religieux. Tous les ans, le curé de Saint-Germain se rendait à la chapelle des Loges, accompagné d'un grand nombre de fidèles, pour y, célébrer l'office divin, le jour de Saint-Fiacre. C'est cette procession qui, dit-on, a donné naissance à la fête des Loges, renouvelée chaque année à U même époque.

Bals champêtres, illuminations, boutiques brillantes, spectacles de toute espèce, jeux d'adresse, divertissements de mille sortes , banquets nombreux , se trouvent rassemblés sur une vaste pelouse verte, devant le bâtiment des Loges, et s'étendent même à une certaine distance sous les grands arbres de la forêt. Tout autour, devant de larges cheminées faites avec de la terre, tournent de longues broches garnies de volailles, de gigots, de pièces de bœuf ou de veau; le vin et l'eau coulent de larges tonneaux; pâtisseries, gaufres, friandises sont préparées d'un autre côté. Tables, boutiques, spectacles, tout est disposé sous de larges tentes. Au son des instruments, des trompettes, et à l'aspect de ces toiles agitées par le vent, on dirait de loin une fête donnée dans un camp.

Au milieu de ce tumulte, de ce bruit de musique et de voix, on entend par moments la cloche de la chapelle, et l'on aperçoit de temps en temps déjeunes visages qui viennent jeter un coup-d'œil sur ce bruyant spectacle, à travers les grilles des fenêtres du couvent. Ces jeunes visages sont ceux des filles de braves militaires, élevées aux frais de l'État dans l'établissement des loges, qui est aujourd'hui une des succursales de la maison royale de Saint-Denis, destinée à l'éducation des filles appartenant à des membres de la Légion-d'Flonneur. Ces enfants ne sortent de la maison qu'une seule fois par an, et pendant huit jours seulement; leurs institutrices sont des religieuses cloîtrées (jui ne sortent jamais. Ce doit être un grand événement pour elles que ce tumulte qui vicui :ixtcrrompre le calme et le silence accoutumés de leur retraite. Il était difficile que ce contraste ne m'inspirât pas quelques réflexions sérieuses, malgré le bruit et la dissipation dont j'étais entoui-é; et j'avouerai franchement que l'impression la plus vive et la plus durable que m'ait laissée la fêle des Loges, est celle d'un sentiment profond d'intérêt pour les jeunes habitantes de ce lieu dont la tranquillité n'est troublée que pendant trois jours de l'année.

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