LA PETITE RUSÉE
Minette portait ihi nom qui lui convenait à merveille, car elle était en effet rusée comme une petite chatte. Il n'y avait sorte de détours, de subtilités, de manèges qu'elle ne sût employer pour obtenir, de ses parents ou de ses jeunes compagnes, ce qu'elle souhaitait, pour surprendre leurs secrets, en un mot pour les tromper; car la ruse n'est autre chose qu'un mensonge en action. Minette savait affecter de l'indifférence pour ce qu'elle desirait le plus ardemment ; elle savait se donner la migraine ou la colique nu moment de prendre une leçon qui lui déplaisait; elle savait à propos faire semblant de dormir ou d'être très préoccupée, afin de prêter l'oreille, sans qu'on s'en doutât, à ce qu'on pourrait dire; elle savait, par un long préambule, amener une demande qu'elle avait à faire, de manière à ce que cette demande ne parût pas trop étrange et ne fût pas repoussée; elle savait se montrer triste, gaie, étonnée, distraite, empressée, lorsqu'elle n'était rien de tout cela, mais lorsqu'elle pensait que cela pourrait la conduire à ses fins. Sa vie n'était ainsi qu'une tromperie continuelle, et véritablement il faut convenir qu'elle jouait là un rôle aussi pénible que honteux.
On concevra facilement que ses parents n'avaient pas été long-temps sa dupe, attendu que les petites finesses d'une enfant de onze ans ne peuvent guère tromper plus d'une fois des personnes éclairées par l'expérience et par la tendresse paternelle. Mais cette disposition les désolait, parce qu'ils prévoyaient ([u'elle éloignerait de leur fille toute estime, toute confiance et toute amitié. Quant aux jeunes compagnes de Minette, elles furent jouées |)ar elle plus long-temps; son esprit les séduisait, son adresse les aveuglait; et sans qu'elles s'en doutassent, Minette les avait amenées à se plier à toutes ses volontés, qu'elle ne manifestait jamais ouvertement, à la regarder comme un petit oracle, connue la jeune personne du monde la plus inti'rcssante, à être en un mot ses très humbles servantes. Tant que cela put durer, ce fut il merveille; mais cela ne pouvait dincr
loiijoiirs, car tout ce qui est faux se découvre enfin. Alors, comme personne n'aime à avoir été dupe, on l'ait payer cher au trompeur ses succès passagers.
Il serait trop long de vous raconter comment il arriva (|u'un beau jour, cinq ou six des jeunes amies de Minette découvrirent qu'elle n'était qu'une rusée (lui se jouait de leur bonne foi, et comment elles eurent entre elles une e.xplication très animée à ce sujet. Dans cette explication on revint sur tout le passé, et en se rappelant une multitude de petites circonstances qu'on n'avait point remarquées dans le temps, il fut reconnu que la conduite de Minelle n'avait été jusqu'alors que ruse, artifice, tromperie. On conclut en décidant qu'il ne fallait lui en rien témoigner, mais lui préparer une leçon dont elle pût se souvenir. Après une discussion dans laquelle beaucoup de paroles furent dites, le plan de cette leçon se trouva enfin arrêté.
A dater de ce moment, quoique les petites conjurées ne dissent pas un mot de leur découverte et de leur projet. Minette ne tarda pas à s'apercevoir qu'il s'était passé cjuclque chose d'étrange. Quand ses compagnes venaient chez elle, elle les trouvait plus réservées; cpiand elle allait les voir, elle trouvait l'une occupée à coudre quelque chose qu'elle cachait aussitôt; elle trouvait l'autre occupée à écrire sur un petit papier qu'elle s'empressait de serrer dans son pupitre. Minette brûlait de savoir ce dont il s'agissait, et cependant elle affectait de ne montrer aucun soupçon; mais elle inventait mille prétextes pour faire ouvrir la boite à ouvrage ou le pupitre. Rien de tout cela ne réussit; le moment n'était pas venu. Il arriva enfin, le jour même de la fête de Minette. Ce-jour là, ses parents avaient coutume de rassembler toute sa petite société, et de donner un joli goûter dans un bosquet qui avait élé planté à la naissance de Minette. Tout le monde était réuni; Minette faisait les honneurs de la table, lorsqu'un domestique sans livrée entra et lui remit un petit paquet; après quoi il se retira sans avoir dit de quelle part il était venu. Le paquet était enveloppé d'un papier à bandes noires et blanches. » C'est sans doute un présent qu'on m'envoie pour ma fête, dit Minette; voulez-vous me permettre de défaire tout de suite ce paquet? » Personne ne disait mot; Minette fut un peu surprise de ce silence; elle pâlit, rougit, et cependant entreprit d'ouvrir le paquet. Sa patience fut mise à l'épreuve par un nombre assez considérable d'enveloppes alternativement noires et blanches qu'il fallut retirer, l'nfin parut le présent de fête: c'était un petit sac d'une forme très élégante, mais de couleur violette foncée, cousu avec du fil blanc le plus gros possible, t^uelques rires étouffés se firent entendre; Minette ouvrit le sac, et en retira deux petits rouleaux de
papier, l'un noir et l'autre blanc. Minette s'efforça de faiie bonne contenance, même de sourire; elle déroula les papiers, et lut d'une voix tremblante. Sur le premier étaient écrits en blanc et en gros caractères ces mots : Ruses et finesses de madfjmoiselle Minette. Sur l'autre étaient tracées en encre noire ces trois sentences :
La ruse et la fausseté sont Jeux sœurs jumelles ennemies de la vérité, Je la loyauté et Je la bonne foi.
La ruse a Jeux ennemies rcJoutables qui la dévoilent tôt ou tarJ;ce sont le temps et l'expérience.
La Jéfiance fait rembourser à la ruse découverte la confiance qu'elle avait surprise.
Minette avait épuisé ses forces pour soutenir cette lecture. En l'achevant, elle tomba évanouie. Ses compagnes s'empressèrent autour d'elle Je ne sais pas
la fin de cette histoire.