‹ Le Bon génie (volume 3)Chapitre 91 sur 169 · NE SE RETUOUVE PAS · texte numérisé non relu

NE SE RETUOUVE PAS

Frédéric de P...., orphelin de père et de mère, devint l'idole d'une graud'tante fort âgée, à laquelle il fut confié, et qui environna son enfance des soins les plus tendres, mais il faut l'avouer, les moins éclairés. Habitué à faire du matin au soir ce qui lui plaisait, Frédéric entendait répéter qu'il serait un grand musicien, qu'il avait un goût prononcé pour la poésie, parce qu'il chantait assez juste Vive Henri Quatre, et avait retenu facilement trois ou quatre fables de La Fontaine. Il grandit avec l'idée qu'il serait riche, puisque la fortune de sa tante lui était destinée, et il se nourrit de la pensée que la culture des beaux arts était la seule chose qui lui convint et pour laquelle il eût des dispositions. Malheureusement, cette vie paisible fut traversée par l'arrivée d'un cousin , homme de mérite, dont le fils, nommé Théophile, avait deux ou trois ans de plus que Frédéric. Questionné par ce cousin, il fut bientôt reconnu que le pauvre Frédéric ne savait lien, et ce qui était pire, n'avait pas envie d'apprendre grand chose. Cependant, la graud'tante, par respect humain, fut forcée de se rendre à la nécessité de le mettre en pension. En conséquence, on choisit la meilleure, et ce fut celle où Théophile faisait ses études, et où il avait déjà obtenu des succès d'autant plus importants pour lui, qu'il ne possédait aucune fortune et qu'il devait seul se créer un avenir.

Un an s'écoula, et Frédéric, d'un caractère doux et d'un excellent naturel, n'avait donné lieu qu'à une seule plainte de la part de ses maîtres; c'est qu'il ne travaillait avec zèle qu'à l'étude du violon, et qu'il [lassait une partie du temps de ses leçons à faire des vers adressés à toute la maison , sans en excepter Eustache, le vieux portier, qui vendait aux écoliers des pommes et des billes. Le jeune homme écrivit aussi il sa tante, à l'époque du jour de l'an, et après un long conqjliraent en vers emphatiques et rimes tant bien que mal, il se permit quelques plaintes amères sur la viede pension qu'il déclara nuire infiniment à sa santé. Indépendamment de cette dc^tcsfable nécessité de se lever de grand matin et toujours à la même heure, il (-tait persuadé que celle d'être long-temps en place, occupé à écrire, devait l'empëchcr de grandir; et l'cxpériencclui avait déjà prouvé, disait-il, qiw des ini[ui('ludes dans les jambes et des migraines

étaient les moindres résultats de coutumes aussi barbares. 11 ajoutait que cette assiduité de commande ne pouvait s'accommoder avec son goût passionné pour les arts et la poésie, et qu'il fallai t en accuser la nature, s'il se refusait à de froides études pour suivre ses inspirations dans la carrière de rimajjination. Ce patlios, accompagné d'un cahier de ce que Frédéric appelait ses œuvres, acheva de tourner la tète à la bonne dame. Elle les lisait avec délices et en accablait ses amis. Trop aveuglée pour reconnaître, dans la médiocrité de ces petites productions, tout au plus quelques dispositions que les années seules pouvaient mûrir, et sur-tout pour y reprendre les fautes sans nombre de versification et de bon goût qui s'y trouvaient, elle fit un mal réel à son petit-neveu, en éveillant en lui, par des éloges outrés, un amour-propre tout-à-fait en disproportion avec ses talents.

Quelques mois s'écoulèrent encore : Frédéric était d'une ignorance que ses maîtres avaient vainement combattue. A la vérité, il commençait à jouer sur son violon différents airs variés, et il récitait fort bien plusieurs scènes de comédies. Mais on trouva quelques volumes de ces dernières dans son pupitre, ce qui était défendu. 11 répondit à la réprimande qu'il reçut à ce sujet, avec la fierté d'un auteur blessé et d'un poète qui se doit à la postérité.

Le résultat de la discussion fut qu'on écrivit à sa tante qu'elle eût à retirer Frédéric de la pension, où il donnait aux autres écoliers des distractions et des exemples qui pouvaient leur être nuisibles. La tante eut la faiblesse de donner tout le fort aux maîtres; et lorsque Frédéric arriva chez elle, un rouleau de vers à la main et son violon sous son bras, il fut accueilli comme le génie persécuté qui fuit l'injustice et la malignité des hommes. On pense quelle fut la joie du jeune homme, de pouvoir se livrer sans contrainte à ce qu'on voulut bien appeler les caprices de son imagination , et qui ressemblait tout simplement à un grand fond de paresse. Il se levait tard; composait dans son lit quelques petites chansons assez insignifiantes; et le soir, il faisait valser les demoiselles au son du violon. Il ne songeait pas, le pauvre enfant, que ces talents, agréables dans la société et d'une grande ressource pour embellir la solitude, ne doivent être cultivés que comme des délassements d'occupations plus sérieuses, et ne suffisent pas plus que la fortune pour fixer l'estime publique.

Le temps des vacances vint et réunit encore Frédéric à Théophile. Ce dernier avait une telle habitude du travail, qu'il y trouvait du plaisir, et ne s'en abstenait pas entièrement même pendant cette époque consacrée au repos; tandis que son cousin plaignait sincèrement son sort, en le comparant, non sans quelque satisfaction, à celui qui lui était destiné.

Mais hélas! rien n'est assuré dans la vie, et l'homme le plus sage est celui qui, pendantla prospérité, prend des précautions contre les revers.

Frédéric en fit l'épreuve : sa tante mourut subitement sans avoir fait en sa faveur le testament qu'elle remettait de jour en jour, et au moment où l'on y songeait le moins, un frère de la défunte, qu'on croyait mort depuis vingt ans, reparut et réclama l'héritage auquel il avait des droits naturels. Dans cette pénible circonstance, Frédéric reçut de Théophile les plus affectueuses consolations. Théophile l'engagea à réparer sérieusement le temps perdu, et lui offrit de le guider dans ses travaux ; car de bonnes études, lui dit-il, peuvent seules l'ouvrir différentes carrières honorables et lucratives, et te conduire à l'indépendance. Frédéric n'osa pas lui répondre qu'il comptait bien que ses talents lui suffiraient, et demanda quelque temps pour se décider. Mais il ne tarda pas à reconnaître que, pour la plupart desjeunes artistes et des jeunes auteurs, l'espoir d'occuper la Renommée est aussi vain que trompeur, et qu'à moins d'un talent supérieur (et ils sont bien rares! ) ils ont le temps d'être atteints par la pauvreté avant que la célébrité ne les console.

Honteux de plusieurs mécomptes, découragé par quelques avis sévères, Frédéric convint de sa médiocrité et sentit la nécessité de recommencer une éducation manquée. Tout son courage ne put lui donner l'habitude du travail qu'il n'avait pas, et lui ôter le dégoût des choses sérieuses qu'il avait trop écouté; le résultat du mauvais emploi de ses premières années, fut une existence pénible et des succès tardifs, qu'il n'eût peut-être même pas obtenus, sans les conseils et l'appui de son cousin Théophile.

CORRESPOÎSDANCE.

Malgré mes avis réitérés, j'ai reçu, la dernière fois encore, beaucoup de lettres tardives en réponse à mes questions. J'en suis d'autant plus fâché, que plusieurs de ces lettres sont fort intéressantes. Il en est une sur laquelle on me saura gré de revenir, quoique ce soit contre ma coutume et presque un passe-droit; mais elle contient des anecdotes si touchantes, que je ne résiste pas au désir de les faire connaître à mes jeunes lecteurs. Cette lettre est de mademoiselle E. G., qui a choisi pour son héros le jeune Louis XVIT.

i: Quoiqu'il ait été roi, dit-elle, il n'a cependant pas occupé le trône, et j'ai lu de lui tant de traits si beaux et si touchants, que c'est lui qui m'a le plus frappée.

u II aimait tendrement le bon Cléry qui avait soin

de lui. Un jour que Cléry était malade, IMadameÉlisabetli chargea le Dauphin de lui remettre le soir une boite de pastilles d'ipécacuanha. Cléry vint tard; le jeune prince l'appela à voix basse et lui dit : «Ma «tante m'a remis une petite boite pour vous, et je «n'ai pas voulu m'endormir sans vous la donner. Il Il était temps que vous vinssiez, car mes yeux se sont Il déjà fermés plusieurs fois." Je trouve cela charmant; il était si jeune!

II Après tous les mauvais traitements, les injures et les coups même, dont Simon, (ce méchant homme que l'on avait chargé du jeune prince), l'avait accablé, il lui dit un jour : « 8i les royalistes te délivraient, que lime ferais-tu? — Je vous pardonnerais, d répondit Louis XVII. Il n'avait pas dix ans!

"Pendant sa maladie, le médecin qui le soignait s'intéressant au prince, empêcha plusieurs fois Simon de le maltraiter. Le jeune Louis lui portait une vive reconnaissance, et n'ayant rien, il ne savait comment la lui témoigner; mais il garda des pèches qu'il avait reçues pour son goûter, disant : « J'aime bien mieux II faire plaisir à quelqu'un qui m'a montré de l'intérêt, que de goûter; » et il offrit ses pêches au médecin. »

J'imiterai mademoiselle E. G. en n'ajoutant pas de réflexions au récit de ces traits de bonté, de générosité et de reconnaissance. L'excès même du malheur n'avait pu altérer l'âme belle et pure de l'enfant royal.

— On m'a adressé la lettre suivante :

Il Monsieur le bon Génie , il y a quelques jours qu'un enfant âgé de dix ans, fils de M. Bertrand, militaire retraité, demeurant rue Saint- Antoine n" i58, a sauvé la vie à une femme qui se noyait près de l'ile Louviers. Cette belle action en a produit une autre: ^I. Delahaye, instituteur, demeurant dans file Saint- Louis, touché du dévouement du jeune Bertrand, vient de l'admettre h titre gratuit dans son établissement. "

— Une de mes jeunes abonnées m'a demandé ce que c'est que \a pierre ponce. On appelle ainsi un produit des volcans, dont la couleur est le gris de perle très clair , et dont la cassure présente , dans un sens , un tissu fibreux, soyeux et satiné, et dans l'autre, un aspect vitreux. Ce verre volcanique est très poreux et assez léger pour flotter à la surface de l'eau. Son nom lui vient des îles Ponces, où on le trouve en grande abondance. Sa dureté le rend propre à divers usages: tantôt on le réduit en poudre pour le délayer dans l'eau et l'employer à polir les bois, l'ivoire, les métaux; d'autres fois on s'en sert pour égaliser la sur-

face des peaux, du parchemin, du vélin; en Orient et même en Europe, on en fait usage au bain pour effacer les durillons des pieds.

VARIÉTÉS

J ai trouvé, dans un Recueil périodique publié il v a une vingtaine d'années, le petit apologue oriental que voici :

iiCanzade, reine de Cachemire, disait à ses deux filles, dont l'ainée n'avait que neuf ans: Mes chères filles, votre tante, la reine du Thibet, a une tourterelle qui pleure quand elle voit commettre une faute contre le devoir ou la bienséance. Je veux lui demander cet oiseau merveilleux; je pense qu'il peut être utile à votre éducation. — O mon auguste mère, répondit l'ainée des princesses, je n'ai pas besoin d'un oiseau qui m'avertisse de mes fautes en les pleurant. Quand j'ai le malheur d'en commettre quelqu'une, mon cœur me la reproche, et je la pleure moi-même. — N'importe, maman, dit la plus jeune, faites venir cette pauvre petite tourterelle, qu'on fait peut-être pleurer chez ma tante, et donnez-la moi. Je serai si sage! si sage!.... que je la ferai rire. »

— On demandait un jour à un des hommes les plus savants de la Perse, comment il avait acquis tant de belles connaissances. « En demandant toujours, dit-il, sans peine et sans fausse honte, ce que je ne savais pas. I) Cette réponse renferme un bon conseil et un bon exemple. Il n'y aurait pas, en effet, de meilleur moyen pour rester ignorant, que d'avoir la prétention de paraître savoir ce qu'on ignore. Ce petit charlatanisme de la vanité ne mènerait pas bien loin et serait promptement découvert. Combien il est plus noble, plus sage, plus intéressant même, de dire avec candeur: Je ne sais pas, mais je désire savoir!

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