LES ÉPINES
Je me trouvais, un jour de l'été dernier, dans un fort beau jnrdin où le propriétaire, grand amateur de roses, en avait rassemblé un nombre infini de toutes les variétés imaginables. Plusieurs jeunes personnes s'y promenaient en même temps que moi; Tune d'elles, qui me connaissait, voulut me faire présent d'un bouquet de roses; et malgré les précautions qu'elle prenait en les cueillant, elle ne put éviter de piquer jusqu'au sang sa petite main délicate, n Mon bon Génie, me dit-elle en riant, voici un bouquet que j'ai fait pour vous; mais je ne vous le donne qu'à condition que vous me direz à quoi peuvent servir ces vilaines épines qui m'ont si joliment déchiré la peau. — Ma chèie enfant, lui répondis-je, je vous remercie beaucoup de votre aimable attention, et je suis fâché seulement qu'elle ait coûté si cher à vos jolis petits doigts. Quant h la question que vous me faites, elle se trouve résolue par l'accident même dont vous vous plaignez. C'est en voulant cueillir ces roses que vous vous êtes piquée, et cela prouve, ce me semble, que les épines ont été données au rosier.pour protéger la rose. Je ne prétends pas dire que ce soit contre vous qu'elles doivent la protéger, car la rose au contraire semble faite pour être cueillie par les
jeunes filles et leur servir de parure; mais sans celte arme défensive dont elle est pourvue, elle serait exposée aux outrages de plusieurs animaux, tels que la limace, les limaçons, qui viendraient souiller et dévorer sa belle fleur. Il n'y a rien dans la nature qui n'ait été sagement calculé par la Providence de son auteur. Ceux même de ses ouvrages qui nous paraissent, au premier abord, les moins utiles ou les plus incommodes pour nous, ont un but que nous admirerions si nous étions assez éclairés pour le connaître. Les épines sont dans ce cas. Celles que vous voyez sur les végétaux de nos climats ne peuvent que faiblement vous donner une idée de celles dont sont armés plusieurs arbres et certaines plantes des pays chauds. C'est là qu'elles varient à l'infini en grosseur et en forme. Les unes sont faites en scies, les autres en hameçons, celles-ci en aiguilles acérées, celles-là en fer de lance ou de hallebarde; d'autres sont triangulaires connue des carrelets, d'autres encore larges et aplaties comme des lancettes. Tantôt elles sont plantées sur le tronc, tantôt sur les branches, tantôt sur les feuilles. Si les arbres qui portent ces épines n'en avaient pas besoin pour être protégés eux-mêmes, elles étaient nécessaires pour garantir les oiseaux qui y font leur habitation, des attaques de beaucoup de quadrupèdes qui en veulent à leurs œufs et à leurs
petits; tels que les singes, les civettes, les chats sauvages, et autres. Ainsi, par exemple, l'acacia de l'Asie offre aux oiseaux des retraites où ne sauraient parvenir leurs ennemis pour les inquiéter. Cet arbre ne porte point d'épines sur son tronc ni dans ses branches; mais à dix ou douze pieds de hauteur, précisément à l'endroit où les jiranclies se divisent, se trouve une ceinture de plusieurs rangs de larges épines de dix à douze pouces de longueur, et faites à-peu-près comme des fers de hallebardes. Cette ceinture présente un obstacle insurmontable à tout quadrupède qui voudrait grimper au-delà. Il y a aux Antilles des arbres qui n'ont point d'épines, mais qui sont plus ingénieusement protégés que s'ils en avaient. Une plante, connue dans le pays sons le nom de chardon épineux, attache ses racines, semblables à des filaments, au tronc d'un de ces arbres; elle court à terre tout autour, bien loin de là, en croisant l'une sur l'autre ses branches hérissées de piquants, et en forme une enceinte dont aucun quadrupède n'ose approcher. i< Dans ces pays , les épines des arbres défendent jusqu'aux insectes. Les abeilles y font du miel dans les vieux troncs d'arbres épineux creusés par le temps. C'est un fait bien remarquable que la Nature, en donnant cette ressource aux abeilles de l'Auiérique, leur a refusé des aiguillons, comme si ceux des arbres suffisaient à leur défense. Aussi ces mouches à miel ne veulent-elles point habiter les ruches domestiques, probablement parce qu'elles ne s'y croiraient pas assez en sûreté.
«Tandis que la Nature emploie les épines pour défendre, jusqu'aux mouches, des insultes des quadrupèdes, elle se sert aussi quelquefois de moyens analogues pour délivrer les quadrupèdes de la persécution des mouches communes. Vous savez qu'elle a donné à ceux qui y sont le plus exposés, des crinières et des queues garnies de longs crins pour les écarter. Mais la multiplication de ces insectes est si rapide dans les pays chauds, qu'elle pourrait devenir funeste à tous les animaux. Il existe des plantes qui servent à en diminuer le nombre. Une de ces plantes est la dionœa mmcipula: elle porte sur une même branche des folioles opposées, enduites d'une liqueur sucrée et hérissées de pointes très aiguës. Lorsqu'ime mouche se pose sur une de ces folioles, elles se rapprochent sur-le-champ, comme les mâchoires d'un piège à loup, et la mouche se trouve embrochée de toutes parts. Il y a encore une autre dioniva qui prend ces insectes avec sa fleur. Je ne puis vous expliquer le mécanisme au moyen duquel cette fleur saisit la mouche par la tromjie et la fait mourir; il faudrait la voir pour comprendre le mouvement qui s'opère alors. Je vous ferai remarquer seulement que cette dionœa a une eorolie blanche rayée de rouge, deux couleurs qui
attirent beaucoup les mouches, parce que ces insectes sont avides de lait et de sang.
"Mais je crois qu'en voilà assez, ma petite amie, pour vous prouver que les épines n'ont pas été créées sans motifs. Concluons-en que, lorsque nous ne comprenons pas le but d'un des objets de la création, nous devons supposer qu'il existe, et croire que le Créateur n'a rien fait en vain, m