SCÈNE QUATRIÈME
M"' Derville, Coralie, Zilia.
M"" Derville: A présent que nous sommes seules, j'espère que Zilia va mexpliquer la raison pour laquelle, quand j'ai parlé de nos semblables, elle m'a reprise d'un ton si hautain?
Zilia : Ma tante, c'est que Calvpso est une négresse.
M'^' Derville: Et. selon votre philosophie, Dieu nest pas également le créateur des noirs et des blancs?
Coralie : Mais , Maman , si Dieu nous a créés à son image, nous qui avons le teint blanc et rose, les yeux bleus, de grands cheveux blonds et les lèvres minces, il n'a pas accordé la même faveur à ces êtres noirs et difformes.
M"* Derville : Je comprends, d'après le portrait que vous venez de tracer, que vous vous trouvez fort jolie; mais, mou enfant, la beauté nest pas l'image de la divinité sur la terre. Car, notre voisine, madame Renneval, cette femme si vertneiise, si justement admirée, est loin d'être faite sur le modèle que vous venez de nous donner de l'image de Dieu. Dimanche, à l'église, vous avez reçu, à genoux, la bénédiction d'un saint prêtre qui, e^ place de beaux yeux bleus, en a de petits noirs qui lui servent mal à se guider; qui, au lieu d'une longue chevelure blonde, n'a autour de sa tête que quelques cheveux rares, d'une couleur incertaine, et dont la peau est, dans son genre, aussi différente de la vôtre que celle de Calvpso. Cet homme, ainsi disgracié, est-il donc étranger à celui donf. il enseigne si bien la parole divine? 'Son, mes enfants; et, si l'Élernel a daigné se peindre en nous, c'est en conservant dans nos cœurs sa céleste justice, que nous pouvons le faire reconnaître; mais quels que soient les attraits de l'Etre insensible et égoïste, il est aussi étranger à Dieu que le marbre de la plus belle idole.
Coralie: Maman, je ne suis pas une idole, puisque, lorsque j'ai trouvé Calypso auprès de son père malade, je ne lai point grondée pour avoir quitté ma chambre.
M"' Derville : Je me suis aperçue de votre modération; mais c'est déjà un tort de vous en faire un
mérite. Que diriez-vous à celui qui, sous un frivole prétexte, vous tiendrait éloignée de moi tandis que je serais souffrante?
Coralie: Ah! Maman, personne ne ferait cela.
M"" Derville : Vous voyez donc que vous avez manqué à la justice dont la première base est l'égalité,
Zilia : L'égalité avec nos esclaves! Et vous nous avez défendu de jouer et de causer avec eux!
M""* Derville : Par la même raison qui m'a fait éviter toute liaison intime avec les enfants du Gouverneur; leur fortune et leur éducation étant, dans ' un sens opposé, aussi différentes des vôtres que celles des nègres, leurs goûts, leurs plaisirs, leurs habitudes ne peuvent être les mêmes. Il n'est pas dit, dans les lois de la création, que l'heureux oiseau destiné à voltiger de branche en branche, doive suivre le vol de l'aigle audacieux, ni ramper avec le reptile; mais nulle créature ne peut ravir à une autre les bienfaits de la Nature. La Divinité a gravé cet ordre suprême dans son plus bel ouvrage, le soleil qui luit pour tout le monde.