LA PART A DIEU
Les enfants et les neveux de M. de Melmore étaient réunis, le 6 de janvier, à l'heure du goûter, dans un salon au rez-de-chaussée, dont les fenêtres donnaient sur une avenue des Champs-Elysées. Au nombre de buit, ils entouraient un magnifique Gâteau des Rois, et déjà le jeune Auguste de Melmore, l'aîné de la troupe, avait porté le couteau sur la croûte luisante, lorsqu'il s'écria : « Combien de parts? — Neuf, répondit Léontine. — Pourquoi neuf? Nous ne sommes que huit. — ^ Parce qu'il y a toujours une part qu'on appelle la part à Dieu, que l'on tire la première, et à laquelle personne ne touche. — Tiens! je ne savais pas cela; à la bonne heure, en voilà neuf. Voyons, Eugène, tu es le plus jeune, viens tirer. »
Eugène s'avance, glisse sa main dans la serviette, en retire une part, et tout le monde s'écrie: La part à Dieu! On la met de côté sur une assiette; puis Eugène continuant de tirer, distribue à la ronde sept autres parts, et garde la dernière pour lui.
Chacun allait procéder à l'examen de la sienne, pour voir s'il n'y découvrirait pas la fève qui devait conférer la royauté, lorsque Julie, qui était debout auprès d'une fenêtre, les arrêta tous, en disant: « Un moment. Messieurs et Mesdemoiselles, j'ai une proposition à vous faire : Je ne vois pas pourquoi la part à Dieu serait perdue; il me semble qu'il y aurait un très bon usage à en faire, et qui ne la profanerait pas du tout; ce serait de la donner à un pauvre. Voyezvous ce petit garçon qui joue de la vielle, là, dans l'avenue? il s'interrompt de temps en temps pour souffler dans ses doigts; il parait avoir bien froid; peut-être a-t-il faim aussi; peut-être n'a-t-il jamais mangé de gâteau. Quel plaisir cela lui ferait! Si nous l'appelions! »
Cette harangue de Julie avait attiré l'attention de tous les enfants sur le petit joueur de vielle. Il s'aperçut qu'un groupe déjeunes gens et déjeunes personnes le regardaient par derrière la croisée; alors il approcha, et se mit à faire quelques mines, en continuant le bourdonnement de sa vielle. Son visage, un peu tiré j-var le froid, était pourtant gentil et avait une expression douce, vive et spirituelle; il paraissait
aussi très proprement, quoique pauvrement vêtu. La fenêtre s'ouvre, on fait un signe que le petit garçon comprend du premier coup, et en quatre sauts il est dans le salon.
Il ne Fut pas i>lus difficile de lui faire entendre que la part ù Dieu était pour lui; et sans se faire autrement prier, il y porta la dent avec un air d'appétit et de satisfaction, qui excita un rire général dont il ne fut nullement troublé. Cependant, chacun cherchait en vain dans sa part de gâteau, quand toutà-coup le petit garçon, portant la main à sa bouche, comme s'il s'était cassé une dent, s'écrie: «Ah! la fève! » Une exclamation universelle répète: " La fève! "C'était elle en effet, qu'il avait mordue de bon coeur, et qui toutefois avait opposé une résistence inattendue. « Eh bien, dirent les enfants en se regardant, c'est donc ce petit garçon qui est notre Roi' — Pourquoi pas? dit Auguste; et que savons-nous s'il n'en est pas plus digne qu'aucun de nous? Voyons : Comment t'appelles-tu?— Je m'appelle André, pour vous servir, mon beau Monsieur. — André, soit; mais non pas pour me servir, puisque te voilà notre Roi. — Dame! ce n'est pas une raison. J'ai lu dans la Bible, que les Rois sont obligés de faire le bien de leurs sujets; c'est comme qui dirait travailler à leur service. — Comment donc! de l'esprit et du bon sens! Mais, Sire xVndré, puisque vous raisonnez ainsi, de quelle manière comptez- vous vous y prendre pour faire les affaires de vos sujets? — Eh! mais, par exemple, répliqua André avec une joviale assurance, vos affaires, à vous, ne sont-elles pas de vous amuser? Moi, je puis vous faire danser et vous chanter une chanson. — Ah! ah! s'écria toute la troupe joyeuse, voilà qui n'est pas si mal entendu. Allons, allons, vive le Roi André! il faut l'installer avec un verre de vin blanc... Le Roi boit! le Roi bail!... — C'est-y pour moi que vous fiiites tout ce train? dit André; ah! mes beaux Messieurs et mes belles demoiselles, j'ai pas besoin de tant de cérémonie. Je suis un Roi tout simple, voyezvous; pas plus fier que le Roi David, qui avait été un pauvre petit garçon comme moi. Il faut me traiter plus sans façons. Allons, en place pour la contredanse. >»
Le nouveau Roi , don t les doigts s'étaient réchauffés, fit entendre le son nazillard de sa vielle, et les enfants formèrent une contre-danse complète, qui fut d'autant plus vive et plus gaie, qu'elle était tout-àfait improvisée.
On avait déjà exécuté, sans interruption, sept figures diverses, et le Roi ménestrel paraissoit se fatiguer moins vite que les danseurs. Ceux-ci trouvèrent bon enfin de prendre un peu de repos, et alors, Julie rappela qu'André avait promis une chanson. Il ne se fit point prier, et après avoir préludé sur son instru-
ment, il chanta, en s'accompagnant, les couplets suivants :
Je suis un petit montagnard
Qui n'a pour tout bien que sa vielle;
Mais écoutez avec quel art
J'en fais jouer la manivelle!
Un jour, si , par hasard ,
La Fortune rebelle
De moi fait un richard ,
Je resterai fidèle A ma vielle.
Je ne demande rien pour moi :
Montagnard de peu se contente; Et je gagerais que le Roi Si fart que moi ne rit ni chante.
Un jour, si , par hasard , etc.
Si de moi seul j'avais souci , J'aurais bientôt fait mon affaire; Mais ma vielle fait vivre aussi Petite sœur et vieille mère.
Un jour, si, par hasard, etc.
Pauvre, faible, en lointain pays, Nul chagrin ne pourrait m'atteindre, Si, quand je retourne au logis.
Je n*y trouvais personne à plaindre. Un jour, si , par hasard , etc.
Ma gaîté fait tout mon bonheur, Car c'est elle encor qui soulage Dans leurs maux ma mère et ma sœur; Ma vielle soutient leur courage.
Un jour, si, par hasard,
La Fortune rebelle
De moi fait un richard ,
Je resterai fidèle A ma vielle.
Cette petite chanson, chantée avec une gaieté naïve et touchante, avait excité graduellement l'émotion du jeune auditoire, et fut suivie d'un moment de silence général. Ce fut André qui le rompit : o Eh bien, dit-il, est-ce que je vous aurais ennuyés ou chagrinés, au lieu de vous amuser? — Xon, assurément, répondit Auguste; nous sommes tous touchés, André, de votre bonne grâce et de votre bon cœur. Vous avez tâché de remplir votre devoir, comme Roi; c'est à nous de remplir le noti-e, comme sujets. Vous êtes le maître. Sire André, de demander à chacun de nous ce qui vous fera plaisir. — Tout de bon! — Oui, tout de bon. — Fh bien , je demande que ces aimables demoiselles veuillent bien se réunir pour faire un petit trousseau d'hiver à ma petite sœur; et que ces
Messieurs veuillent bien me procurer de quoi avoir un peu de bois et deux bouteilles de vin pour ma pauvre mère, qui souffre beaucoup, depuis longtemps, du froid et du manque de choses fortifiantes. — Et pour vous, André? demanda Julie. — Ohl pour moi, je n'ai besoin de rien, et je me tirerai toujours bien d'affaire. — Pauvre enfant! reprit Auguste: voulez-vous que je sois votre Ministre? — Bien volontiers, mou bon Monsieur. — En ce cas, soyez tranquille; je vais faire exécuter vos ordres; demain tout ce que vous avez demandé sera chez vous; j'irai avec ma sœur V\ porter. En attendant, je vais lever sur-lechamp un petit impôt, que vous mettrez de suite dans votre trésor. » Ces derniers mots furent un signal auquel chacun obéit; et le petit André, confus, pleurant de joie, en pensant à sa mère et à sa sœur, se relira comblé de présents, de caresses, et plus heureux que le plus puissant monarque de la terre. « Ehl bien, dit Léontine, lorsqu'il fut sorti, mou idée n'était-elle pas bonne? et la part à Dieu ne nous a-t-elle pas porté bonheur?»
VARIÉTÉS
On ma demandé s'il existait, sur la gymnastique, un ouvrage élémentaire qui put servir de guide aux jeunes gens, et leur indiquer les différents exercices corporels auxquels il leur serait le plus utile de se former graduellement, pour développer leurs forces et leur agilité.
Ce que je connais de meilleur en ce genre, est un livre intitulé: Gymnastique élémentaire, ou cours analytique et gradué d exercices propres à développer et fortifier l'organisation humaine; par M. Clias, professeur grmnasiarque, etc. (i).
Le titre de ce traité indique assez que les exercices y sont décrits dans un ordre méthodique, c'est-à-dire en commençant par les plus simples, pour passer ensuite aux plus compliqués. Douze planches de figures, représentant les instruments de gymnastique, et les mouvements, les attituiles de l'individu qui exécute chaque exercice, appellent les yeux au secours de l'intelligence, pour saisir les détails de ces descriptions, qui sans cela ne seraient peut-être pas toujours bieu claires. Mais au moven de ce double indicateur, rien n'est plus facile que d'établir, par-tout ou on voudra, un gvranase avec tous son matériel d'instruments, de ponts, de mats, d'échelles, de triangles, de
(i) I volume in-8°, avec 12 planches et un frontispice. Prix - fr. 5o cent. Chez L. Cola*, rue Daupliine n" 32.
perches, etc., et de faire l'usage convenable de ces divers appareils. Quand à ceux qui, à défaut de local, ou d'autres moyens, ne pourraient pas se procurer toutes ces choses, le traité leur fera connaître un assez bon nombre d'exercices qui n'exigent d'autres instruments que leurs propres membres, un banc, une table, un bâton, une corde, une perche, objets que l'on peut trouver eu tous lieux et à peu de frais.
Je ne doute pas que ce livre ne remplisse le but dans lequel on m'a demandé d'indiquer un ouvrage de cette nature. Je me suis empressé de satisfaire à cette demande, d'abord pour répondre à la confiance qu'on veut bien me témoigner, et ensuite, parce que je regarde les exercices gymnastiques comme infiniment utiles, pourvu toutefois qu'ils ne dérobent pas trop de temps et qu'ils ne captivent pas le goût des jeunes gens au préjudice des travaux intellectuels. Le frontispice du livre que j'annonce, donnera une idée de cette utilité; il représente un naufrage, dans lequel plusieurs hommes échappent à la mort ou sauvent leurs semblables, par l'application de divers exercices de gymnastique où ils se sont rendus habiles.
— Je connais trois jeunes garçons et deux jeunes filles, dont l'une est déjà une assez grande personne, qui sont malades pour avoir mangé trop de bonbons. Un des plus jeunes garçons l'est au point de donner de vives inquiétudes à ses parents. Avis à vous tous, mes amis; je vous en prie, faites durer vos bonbons le plus long-temps possible, et prenez garde aux gastrites, aux hépatites, aux laryngites, et à tous ces vilains mots en ite, qui devraient faire trembler les gourmands.
É>'IGME.
Quoique mon noiu indique un être un peu malin ,
Je suis très doux »le ma nature; Je plais à fceil, au goût; de mon coiffeur la main
>ra fait une double frisure Que de plus jolis doigts vont détruire soudain ,
Sans que j'y voie aucune injure.
Bien plus : qui me dépouillera ,
Pour me croquer, selon l'usage,
Au lieu de plainte n'entendra Qu'un compliment tlatteur ou quelque avis bien sage.
(Ceux de mes correspondants qui voudront me donner l'explication de cette énigme, pourront me l'adresser en même temps que leurs réponses aux questions contenues dans le numéro précèdent.)
iMPaniERiE DE JLI£S DIDOT AÎNÉ, imprikevr dv roi, rue du Pont-de-Udi, ««^ C.
Dimanche, 1 3 JANVIER 1828.
Le prix ilc I'al)onncmon( est , pour P.Tris , tic 22 francs par an , et de 1 2 francs pour six mois; pour les départements, de 24 francs par an, et i3 fiancs pour six mois*
Bureau de l'abonnemen*. , chez Louis Colas, libraire, rue Daupliine , n* 82 ; et chez les principaux libraires et directeurs des postes des dcparteœents.