LE CONCOURS D'AMOUR FILIAL
CO>"TE (i).
En Germanie, au temps jadis, Dans un joli petit village.
S'était transmis de père en fils Cn aimable et touchant usage.
Au retour des fleurs, tous les ans, Le doven des chefs de famille, En présence des habitants.
Couronnait une jeune fille De douze à quatorze printemps.
Ce n'était pas la plus gentille, Mais celle qui , pour ses parents, Manifestait, dès sa jeunesse.
Plus de dévoûment, de tendresse.
Plus d'amour, plus de soins constants; Et les parents venaient eux-mêmes, Devant quatre juges suprêmes, Plaider les droits de leurs enfants.
Ne prenez point pour une fable Ce-concours d'amour filial ; En voici le procès-verbal Extrait d'un livre respectable.
Cejourd'hui , pardevant le village assemblé
Sur la place dite Esplanade ,
Le doven étant sur l'estrade.
Et le bailli sur son siège étaU- ;
Les parents de la jeune Lise, De la tendre Lisbeth, de la douce Denise,
Ont tour-à-tour ainsi parlé :
Si vous saviez combien ma Lise est bonne. Dit le vieux Frantz, vous n'hésiteriez pas A lui voter cette fraîche couronne.
Depuis cinq ans , elle guide les pas
(i) J'ai déjà donné, dans mon Journal, deux fragment? de ce Ck)nle, dont la composition avait été interrompue, et que je ne songeais pas alors à terminer. Ayant eu récemment l'occasion de l'achever pour une autre destination, j'espère que mes lecteurs ne trouveront pas mauvais que je le reproduise ici en entier, quoiqu'ils en connaissent déjà une partie.
D'un père aveugle, etchaque jour, lui donne
Le pain {ja[jné par ses bras délicats.
Mes tristes yeux, en perdant la lumière,
Avaient gardé la force de pleurer,
Et je disais, dans ma douleur amère:
Viens, mon enfant, viens, nous allons errer
De ville en ville; aux riches de la terre
Nous montrerons ton âge et ta misère;
Lorsque si jeune ils te verront souffrir,
Ils sentiront leur âme s'attendrir,
Et la pitié... — Que dites-vous, mon père?
S'écria Lise; ali ! je n'ai plus de mère,
Mais son exemple est gravé dans mon cœur!
Bien faible encor, pour vaincre le malheur
Je trouverai la force nécessaire;
Ne quittons point notre douce chaumière;
Vous y vivrez de mon petit labeur;
Comptez sur moi , votre liise est trop fière
Pour mendier le pain de son vieux père.
— Avec transport j'embrassai mon enfant,
Et dès ce jour me reposai sur elle.
Oli! quel amour! quel dévoùment touchant!
Je l'entendais, à chaque aube nouvelle,
Quitter son lit et marcher doucement ,
A ses travaux se remettre avec zèle.
Ce petit bruit, ce léger mouvement
Venaient frapper la couche paternelle.
Gomme un rayon du beau soleil levant.
Je m'éveillais, et ma jeune gazelle
Près du vieux Frantz accourait en chantant.
Son seul repos était pour me distraire,
Son seul plaisir un baiser de son père...
Ah! pourriez-vous hésiter, en ce jour,
A couronner son filial amour?
A ces mots, il se fait entendre
Certain murmure harmonieux,
Et chacun jette un regard tendre
Sur Lise qui baisse les yeux.
Mais une mère en deuil , plaintive, désolée.
Soutenant un triste vieillard,
S'avance et fixe le regard
Des juges et de l'assemblée.
Chacun a reconnu les parents de Lisbeth ,
De Lisbeth que chacun aimait.
Que tout le village a pleurée; Tous les coeurs sont émus, et la foule se tait. Pour entendre à son tour cette mèreéploréc.
Je dirai peu de mots : ma douce enfant n'est plus ! Durant treize ans entiers, elle a fait nos délices; Son âme était un temple où toutes les vertus De bonne heure ont reçu les plus purs sacrifices. Le dernier fut affreux; elle s'y résigna. Alors qu'un mal cruel vint frapper son enfance,
Durant quatre longs mois de crainte et de souffrance,
Sur son front angélique un calme saint régna.
La peur de m'affliger soutenait sa constance:
Je suis mieux, disait-elle, ô Maman , ne crains rien;
Va goûter le repos, va, crois-moi , je suis bien...
Son sourire vingt fois me rendit l'espérance !
Et lorsqu'enfin la INIort, de sa terrible faulx,
S'apprêtait à trancher une trame si chère,
J'entendis ma Lisbeth qui murmurait ces mots :
Mon Dieu , je me soumets, je vais quitter la terre;
J'ai souffert sans me plaindre : ah ! de votre bonté
Si ma soumission , hélas ! a mérité
Quelque prix ici bas, Dieu, veillez sur mon père,
Protégez sa vieillesse... et consolez ma mère.
Quand ils ne m'auront plus , qu'ils seront malheureux !
Si je desirais vivre, hélas! c'était pour eux,
C'était pour les aimer, les servir... Mais qu'entend s-je?
Dieu m'appelle... ô Maman... c'estla voix de son ange!
Je vais prier pour vous... recevez mes adieux...
— Ce mot fut le dernier : voyez ma robe noire!
Ma douce enfant n'est plus ! que votre arrêt pieux
Juge si la couronne est due à sa mémoire.
Ce récit simple et douloureux
Fut suivi d'un profond silence;
Des pleurs étaient dans tous les yeux;
Et par respect pour la souffrance, Pendant quelques instants on suspendit le cours
Des débats ouverts du concours.
La mère Pétronille enfin est appelée
Pour plaider devant l'assemble'e,
Et voici son naïf discours:
Vous connaissez tous ma Denise , Et vous apprendrez sans surprise Que la dame de ce hameau, La trouvant si douce et gentille, En ait voulu faire sa fille Et l'élever dans son château.
Viens près de moi, petite amie, Lui dit-elle un jour tendrement; Tu seras mon enfant chérie; Je ferai le sort de ta vie Et te placerai dignement.
Tu porteras riche dentelle, Fichu brodé, joli chapeau.
Comme une noble demoiselle.
Tu trouves qu'ici tout est beau; Viens y, si tu veux être belle :
Tu verras nos festins, nos jeux.
Et de fête en fête nouvelle Tes jours s'écouleront heureux.
— Oh ! Madame, dit ma Denise, Vous êtes trop bonne , vraiment; Mais puis-je être richement mise?
Ma mère est mise pauvrement.
A vos fêtes comment me plaire?
Quel gfoùt avoir en un festin, Quand je sais que mon pauvre père Travaille et n'a rien que du pain?
— Tu raisonnes en bonne fille, Dit la Dame; mais, mon enfant.
Je veux donner à ta famille
De quoi vivre plus aisément.
— Oh! oui, vous êtes généreuse; Mais nous n'avons pas de besoins; Avec peu ma mère est heureuse, Et pour elle, la chose affreuse Serait la perte de mes soins.
— Ah! s'écria la châtelaine.
Donnant à Denise un baiser.
Dieu me garde de vous causer, Bonnes gens, si cruelle peine!
Mais je me souviendrai de toi, Denise; va dire à ta mère Qu'elle est bien plus riche que moi, Puisque dans son humble chaumière Elle possède un doux trésor,
Dont ni la puissance ni l'or Ne peuvent priver sa misère.
Dans le hameau , depuis de jour.
Jamais la Dame n'est venue Sans nous dire un petit bonjour.
Et sans répéter tout émue, Faisant un soupir à part soi :
Allez, ma bonne Pétronille, Quoique je dote votre fille.
Vous êtes plus riche que moi.
Sur Denise à son tour tous les yeux se fixèrent. Les juges quelque temps entre eux se regardèrent ;
Le doyen se grattait le front.
Et le bailli d'un air profond Ruminait son avis, quand des cris éclatèrent: Triplez, triplez le prix! Heureux, en pareil cas,
Qu'on vint le tirer d'embarras.
Le respectable aréopage Prononce enfin ces mots : Concours douteux ! Partage!
Notre avis est, pour cette fois, Qu'au lieu d'une couronne, il en soit donné trois.
Sauf retour à l'ancien usage.
Ici clos le procès-verbal, Au bas duquel on voit placée Une note presque effacée Où j'ai pu déchiffrer encor tant bien que mal :
Sur la tombe où Lisbeth repose On a trouvé, le lendemain.
Trois couronnes de blanche rose; Triste hommage, offert par la main
De la tendresse maternelle , Des regrets et de la douleur.
De l'amitié sainte et fidèle.
Et du respect pour le malheur !