LA CHARITÉ TARDIVE
Antoine était le fils d'un riche fermier, fort ronsidéié dans le joli polit villaffe auquel tenait son habitation. Ce brave homme faisait beaucoup de bien autour de lui; il venait axi secours de ceux que la fortune avait moins favorisés; il réparait pour quel- (jues uns les dommages causés par les mauvais temps h leurs faibles récoltes; il prenait soin que les malades et les infirmes ne manquassent de rien ; il faisait enfin l'emploi le plus respectable du produit de son labeur, et il était pour sa commune une seconde providence. Sa bonté allait même jusqu'à s'occui)er des plaisirs de ses voisins : « Ces braves gens, disaitil, travaillent beaucoup, souvent pour gagner peu de chose; il faut bien qu'ils aient de temps en temps (|uelqaes délassements. » Aussi un ménétrier qui passait par le village, était-il bien sûr d'être retenu pour faire danser les jeunes garçons et les jeunes filles, aux frais du bon fermier.
On était dans le fort de l'hiver et à la veille des jours gra». Le père d'Antoine dit à son fils : « Antoine, tu vas aller au bourg voisin, à deux lieues d'ici, où il se tient en ce moment une foire; voilà de l'argent pour acheter quelque pièces d'artifices, et pour donner des arrhes à un joueur de violon que tu retiendras pour le mardi gras, parce que je veux que ce jour là on s'amuse au village. Mais comme, en songeant à s'amuser, il ne faut jamais oublier les malheureux, voilà encore une pièce de trente sous, en cas que tu rencontres quelqu'un qui en ait besoin. »
Antoine, rayonnant de joie, partitcomme un trait. Il se hâtait, sachant que c'était le dernier jour de la foire, et dans la crainte que tous les artifices et tous les violons ne fussent déjà enlevés. En passant dans un endroit où deux chemins se croisaient, il vit un vieillard assis sur la neige et grelottant de froid; cet infoituné avait posé à côté de lui son bâton et sa besace vide; il paraissait souffrir beaucoup, et s; s lèvres étaient engourdies au point de ne pouvoir articuler un mot pour demander du secours. Il fit un geste suppliant, et tendit ses mains vers Antoine. <( Je suis bien pressé, brave homme, mais tout-à-l'heure, en revenant, je prendrai soin de vous. » Antoine, en disant ces mots, conlinua rapidement s.t route, craignant toujours de manquer le but de son voyage, s'il arrivait trop tard. En effet, quand il arriva à la foire, il ne restait plus que quelques pièces d'artifices qu'il s'empressa d'acheter; et il eut beaucoup de peine à trouver encore un violon qui ne fût pas engagé pour le Mardi Gras,
Comme il venait de terminer ses petites affaires, il vit arriver tout haletant, Robert, jeune homme de son âge, fils d'un autre fermier ami de son père, et
qui était, comme celui-ci, l'homme de bien dans la commune voisine du village d'Antoine. Robert venait à la foire, chargé d'une mission tout-à-fait semblable à (elle de son ami; mais il arrivait trop tard, et il n'y avait plus ni violons, ni artificiers. «Eh bien, lui dit Antoine, comment vas-tu faire? Voilà ce que c'est que d'attendre le dernier moment. — Eh vraiment, répondit Robert, je suis parti des le grand matin, et tu vois que je n'ai pas ménagé mes jambes, puisque me voilà tout en nage par le froid qu'il fait. J'en suis fâché pour nos pauvres villageois qui n'auront pas de feu de joie, ni de violons. — Ouil et que dira ton père? il ne va pas être content. — Ohl reprit Robert, je ne crains pas ses reproches, et quand il saura pourquoi j'ai été en retard, il m'approuvera plutôt que de me blâmer. -^Qu'est-ce donc qui t'est arrivé? — Vraiment, tu le sauras bien en retournant chez toi. n faut te dire qu'en passant à la croix de nos deux chemins, j'ai rencontré un pauvre malheureux vieillard qui se mourait de froid et de faim. Il ne pouvait pas parler, et m'a tendu les bras pour in.plorer ma compassion. J'ai été à lui, et le voyant dans cet état, j'ai pensé que la vie d'un homme valait mieux que des pétards et des violons. Je l'ai aidé à se relever; je lui ai fait avaler une gorgée de vin que j'avais dans cette petite gourde; cela l'a un peu ranimé, et quand j'ai vu qu'il pouvait se soutenir, et marcher à l'aide de mon bras, j'ai jugé que ton village étant plus presque le mien, c'était là qu'il fallait le conduire. Ma foi, mon ami, je connaissais l'humanité'de ton père, et c'est chez lui que j'ai été tout bonnement déposer ce pauvre homme, auprès d'un bon feu. Ton père m'a embrassé et m'a dit: <> Robert, «je t'en prie, sois toujours l'ami de mon fils, car tu " es un bon garçon. •' ("es mots-là, de la part d'un si digne homme, m'ont rendu tout fier et m'ont réjoui le cœur. Alors je me suis remis en route à toutes jambes, et me voilà. J'arrive trop tard, mais je ne regrette rien, car si je n'avais pas passé près de ce malheureux, on l'aurait trouvé mort un qnart-d'heure plus tard... Eh bien, qu'as-tu donc? tu parais tout consterné. — Ah! Robert! ah! mon ami! s'écria Antoine, en sl' jetant au cou du jeune homme; combien je te remercie! et de quels éternels remords tu viens de me sauver! — Quoi donc? que veux-tu dire? Est-ce que tu perds la tête? — Non, non, je sais ce que je dis. Ce vieillard, ce malheureux qui allait expirer, je l'ai rencontré avant toi, et je ne l'ai pas secourU; et je me suis contenté de lui promettre mes secours en revenant; et cela pour ne pas manquer mon violon et mes feux d'artifice. Sans toi, il serait mort: et moi, je ne m'en serais jamais consolé, et mon père ne me l'aurait peut-être jamais pardonné. Tiens, mon ami, tiens, voilà ce que j'avais acheté, c'est à toi que
•tout 'cela doit appartenir... — Non, non, interrompit Robert; tu n'as été qu étourdi, car je connais bien ton cœur. Je raconterai à mon père mon aventure; et s'il nous manque des amusements pour le Mardi Gras, dans notre village, nous viendrons tous dans le tien partager les vôtres. Tu n'as pas besoin de dire à personne que tu avais rencontré ie vieillard.... — Ne le dire à personne! reprit vivement Antoine; oh! cela me pèserait trop sur le cœur! Je n'aurai rien de plus pressé que d'avouer ma faute à mon père; c'est le seul moyen pour que je puisse îiie la pardonner à moimême. -S'ai-je pas aussi à obtenir le pardon de cet infortuné, que je vais trouver au foyer paternel où il n"a pas été amené par moi? Ne dois-je pas enfin le dire à tout le monde pour te rendre hommage?... — Mais, Antoine... — Tais-toi, tais-toi, je sais ce que je dois faire. Partons, mon ami, retournoiiS chacun chez nous, et n'oublie pas que mon père t'a demandé ton amitié pour moi. » Les deux jeunes gens cbeminèrent ensemble jusqu'à la croix des deux routes, et là ils se séparèrent, après s'être embrassés, à la place même où le vieillard avait été secouru.
Antoine le trouva en arrivant; le pauvre homme avait repris sa vigueur et sa gaîté, mais il ne reconnut pas Antoine, parce que ses veux ne lavaient vu la première fois qu'à travers un nuage. Antoine raconta tout avec tant de candeur et de regrets, que le vieillard en fut ému, et que le bon fermier n'eut pas le courage d'adresser un reproche à son fils. Seulement il lui dit: u Tu vois, mou fils, qu'il ne faut jamais différer de secourir celui qui souffre, et que la charité tardive peut ressembler à de l'inhumanité. Qu'y a-t-il de plus pressé que de soulager la douleur? Ohl n'oublie pas cette leçon. Ton cœur est bon ; fais en sorte que la légèreté ne l'égaré jamais. »
Le Mardi Gras arriva. Les deux villages se réunirent pour j)artager les mêmes plaisirs. Robert sup|)lia Antoine de ne pas proclamer sa bonne action; mais Antoine alla la raconter tout bas à l'oreille de chacun.
VARIÉTÉS
Dans la crainte que vous n'y ayez pas songé, et que vous ne vous disposiez à trop travailler ces jours-ci, mes amis, je vous avertis que c'est aujourd'hui le Dimanche Gras, demain le Lundi Gras, et après demain le Mardi Gras. Cet avis est bien généreux de ma part, car tout en vous le donnant, j'ai une peur terrible que les distractions, qui sont un peu multipliées à cette époque de l'année, ne portent préjudice à ma correspondance. Je vais voir, dans le courant
de celte semaine, si j'aurai eu tort ou raison de concevoir une semblable appréhension.
— Armande est une jeune personne qui a des manières si peu convenables à son sexe et à son âge, qui se tient avec si peu de grâce, qui a des mouvements si brusques et si peu mesurés, que dans une petite soirée où elle a été conduite un de ces jours derniers, toutes les personnes qui ne la connaissaient pas,sont demeurées convaincues que son costume était un déguisement, et ont cru voir en elle un écolier habillé en fille. Par compensation, son frère Tliéophile est un garçon si doucereux, si timide, si embarrasse, si pacifique, qui se meut avec tant de crainte et de gaucherie, que chacun disait en le voyant: «Voilà une jeune demoiselle qui aurait aussi bien fait de ne pas se déguiser, car elle parait fort mal à son aise en culotte et en veste; cet habit ne lui sied pas du tout.» Armande et Théophile ne feraient pas mal de changer de manières, puisqu'il ne peuvent pas changer de costume.
— Cn de mes amis, qui était à Lyon, il y quelque? semaines, m'a raconté que, pendant son séjour dans cette ville, étant entré uu jour dans une boutique de mercerie et de jouets d'enfants, pour v faire une emplette, il fut fort étonné de n'y trouver qu'une petite fille de dix à onze ans, et un petit garçon plus jeune qu'elle. Comme il demandait à parler à la mercière, «C'est moi, Monsieur, lui dit la petite fille. — Comment! c'est vous qui êtes la maîtresse de cette boutique?— Oui, Monsieur, et voilà mon jeune frère qui me sert de commis. — Vous plaisantez, n)on enfant, cela n'est pas possible. — Je vous assure que c'est vrai, Monsieur, et je vais vous vendre ce que vous voudrez. — Mais expliquez-moi...» Il fut interrompu par un homme qui parut dans l'arrière-boutique, et qui appela: « Claudine! — Me voici, mon Papa. — Kh bien, fais-tu de bonnes affaires aujourd'hui? — Oui, mon Papa: mais voici un Monsieur qui ne veut pas croire que je sois la marchande. — Ah ! Monsieur, c'est pourtant vrai; cette boutique est à ma fille; c'est moi qui l'ai établie ici. Ayant eu le malheur de perdre sa mère, j'ai voulu lui donner un état de bonne heure; je lui ai acheté ce petit fond qu'elle gère avec beaucoup d'intelligence, et qui s'est trouvé à côté de mon atelier d'opticien. Seulement, j'ai fait ouvrir une communication de l'une à l'autre, afin d'être toujours à portée d'accourir, si mes enfants avaient besoin d« moi.» Vivement intéressé par ce récit el par ce tableau , mon ami acheta plus qu'il n'en avait eu d'abord l'intention, et se retira fort txlifié, soit du bon sens du père, soit de l'intelligenco et de la raison de la petite fille et de son frère.
iMPuiMtHU DE JUl,.ES DlDOr AlNk, MiPKiMEHi Di ROI, tac Ju roui-Jc-Loai . u* 6.
Dimanche, a mahs 1828.
Le prix de l'abonncmenl r st , pour Paris , de 9. 2 francs par an , et de 1 2 francs pour six mois; pour les dcpartemeiits, de j4 francs par an, ■ri i3 francs pour six mois-
IV
AXNEE.
Bureau de l'abonDement , chez Loi 13 CotAS, liliraire, rue Daupliinc , n* 32 ; et chez les principaux librair»
Cl directeurs des postes des départementi.
CORRESPONDANCE
RÉPONSES AUX DERNIÈRES QUESTIONS DU BON GÉNIE
Décidément le carnaval m'a fait un peu de tort; J'ai eu cette fois un moins grand nombre de lettres que de coutume, et parmi celles qui me sont parvenues, il s'en trouve où je crois remarquer un peu de précipitation, comme si Ton ne s'était ressouvenu de mes questions que le mercredi des cendres. Il n'y a pas, au reste, un bien grand mal à cela ; ce n'est point un reproche que j'adresse à mes jeimes correspondants et correspondantes, c'est seulement une occasion que je saisis pour les féliciter de s'être amusés. D'ailleurs j'ai de quoi me trouver amplement satisfait par quelques unes des réponses qui sont sous mes yeux, et dont l'intérêt varié sera sûrement aprécié par mes lecteurs.
J'avais demandé qu'on voulût bien me faire part de ce (ju'on avait vu ou appris de plus intéressant depuis le commencement de l'année. Plusieurs de mes jeunes amis et amies m'ont rendu compte d'une pirtie de leurs éludes, entre autres les élèves des dames de Saint-Pierre, à Grenoble, et quelques unes de celles de mesdemoiselles Wouttcrs, à Nancy. Je les remercie -de cette espèce de confidence, dont j'ai lu les détails
avec beaucoup de plaisir et d'intérêt, et dont je fais beaucoup de cas, quoique je ne puisse donner place dans notre Journal à aucune de ces lettres là, parce qu'elles roulent sur des sujets trop connus.
D'autres, qu'une curiosité flatteuse et un aimable intérêt ont amenés dans une assemblée où j'ai eu l'occasion de parler en public, m'ont écrit à ce sujet des choses dont je suis bien touché.
D'autres encore, que j'ai eu le plaisir de connaître personnellement par suite de leurs succès, et même de recevoi;- chez moi à quelques petites soirées d'expériences de physique, données dans le but de les réunir et de les amuser un moment, en ont pris texte pour m'adresser aussi les choses les plus gracieuses.
Celles de mes jeunes amies qui se trouvent dans ces deux derniers cas, me causent aujourd'hui un embarras extrême; car leurs lettres sont fort jolies; elles mériteraient sans doute une place dans celte feuille; et pourtant puis-je les y insérer, sans paraître avouer des expressions, dans lesquelles je ne dois voir qu'un petit aveuglement causé, à mon sujet, par des affections qui me sont bien douci-j?
Pour ne me montrer ni injuste, ni ingrat, je choi- /*•"" sirai une seule de ces lettres, qui, tout en parlant de;fls moi, parle au moins d'autre chose; et je prierai les '"^ aimables et bienveillaïKcs jeunes personnes qui m'ont
adresse les autres, d'excuser ma réserve et de se contenter de l'expression de ma sensibilité et de ma reconnaissance.
Parmi ceux de mes correspondants qui m'ont écrit cette fois, quoique se trouvant maintenant hors de concours, j'en ai trois à citer : Mademoiselle. -/«fonje^e il. dt la J/....,, à !\Iarseille; :\I. Eiujène Delisle, a Périgueux; et Mademoiselle Clémence de F...., au château de Villebadin. Quoique leurs trois lettres soient fort intéressantes, l'espace me force à n'en imprimer ici qu'une seule, et je crois devoir choisir celle-ci :
a Mon bon Génie, je vais vous entretenir d'un spectacle qui m'a singuUèrement frappée; c'est le lancement ou la mise à l'eau, d'une frégate construite sur le chantier de Marseille.
<i Sachant que la frégate, depuis quelque temps sur le chantier, devait être lancée vers les huit heures du matin, une foule immense s'était rendue sur les quais: les fenêtres et jusqu'aux toits étaient garnis de spectateurs; et tous les navires du port, à portée de la frégate, étaient remplis de curieux qui attendaient sa mise à l'eau.
«Cette frégate, percée pour 64 canons, d'une dimension extraordinaiie, mais néanmoins d'une forme déliée et très élégante, était sur le chantier à plus de cent pas de l'eau; vm grand pavillon était hissé sur la poupe, et un nombre infini de couronnes et de guirlandes de laurier lui servaient de décoration. De nombreux étais la tenaient comme suspendue; indépendamment de cela, elle était retenue par divers cables. On avait prolongé jusqu'à la mer les planches sur lesquelles la quille portait : c'est ce qu'on appelle te berceau. Ce berceau , à partir de la quille, avait été enduit de suif; précaution que l'on prend en pareil cas, moins encore pour faciliter la marche du bâtiment à lancer, que pour prévenir l'intlammation des planches, que ne manquerait pas de causer un énorme frottement.
li A dix heures seulement on commença à abattre les étais des flancs; ensuite ceux de la poupe, et finalement les deux de la proue. On vit alors la fré <ate se mettre en mouvement. Tout le monde fut ravi d'admiration à la vue de cette masse imposante parcourant majestueusement le chemin qu'on lui avait tracé. Des exclamations, des cris de joie, des l)attemontsde mains se firent entendre de toutes parts, au moment où elle se précipita dans la mer; mais à cet instant une commotion subite agita tous les navires du port, comme l'aurait pu faire une violente tempête. Pour moi , qu'un spectacle si nouveau avait mise comme en extase, je fuis surprise par cette secousse
inattendue dont ne fut pas exempt le Cygne, gros vaisseau sur lequel je me trouvais. J'en éprouvai un tel tournoyement de tête, et il m'a duré si long-temps, que je suis bien déterminée à ne plus me donner une pareille jouissance, s'il me fallait l'acheter au même prix.
Ci Antoinette P». de la M , à Marseille.
Dans le nombre des lettres de mes correspondants et correspondantes de la grande division, j'en choisirai trois pour les imprimer en entier; ce sont celles
de Mesdemoiselles Stcphaniede V...... Célinie de B ,
et ralérie de K
<i Mon bon Génie, quelle belle occasion pour répondre à vos questions, qu'un premier voyage à Paris I L'embarras n'est assurément causé que parla richesse de la matière; et tant de choses nouvelles ont déjà passé sous mes yeux, qu'en vérité je ne sais par où débuter. Mais mon cœur va me guider dans ce choix, et me faire placer en première ligne le bonhenr d'avoir connu enfin celui auquel je portais de loin tant de reconnaissance et d'affection, et reçu de lui des témoignages si flatteurs d'intérêt et d'amitié.
a Oui, mon bon Génie, la visite du 3 février m'a laissé un si doux souvenir, que Paris et ses merveilles ne pourront l'effacer. Je suis bien loin cependant d'y être insensible, et je conviens que j'ai visité avec un vif plaisir le Cabinet d'histoire naturelle, sa riche collection d'oiseaux, la ménagerie royale, et sur-tout la gig"antes({ue africaine; mais ces objets sont trop généralement connus pour que j'ose tenter de les décrire. Vous savez d'ailleurs, mieux qu'un autre, les jouissances que j'ai éprouvées à cette dernière coui-se, quel est celui qui me les a procurées, et combien son obligeante bonté les a doublées.
«Je parlerai donc plutôt des tableaux placés dans les salles du Conseil d'État, dont quelques uns m'ont frappée: Moïse descendant du mont Sinai, et tenant en sa main les tables de la loi; il est véritablement inspiré de l'Esprit divin. Mazarin mourant et présentant Colbert à Louis XIV : ses yeux sont si éteints, sa figure si pâle, il meurt enfin si réellement, que malgré soi Ton détourne la tête, et que, pour faire diversion à l'impression pénible que l'on éprouve, il est bon de penser à la puérile supercherie dont il usa, à la fin de ses jours, lorsque, pour cacher au peuple sa position désespérée et lui en imposer encore, il se fit promener en chaise à porteur, les moustaches frisées, couvert de blanc et de rouge, et reçut, 5tir sa bonne mine, les compliments ironiques des courtisans, l'n cardinal aurait dû, il me semble, employer plus
iligiicmcnt ses derniers moments, cî penser moins au monde- qu'il allait quitter, et plus à rétcrnité prête à commencer pour lui.
M Si mon bon Génie veut que je lui dise bien exactement tout ce qui a été pour moi une occasion d'int(!rêt ou de plaisir, j'ajouterai encore que j'en ai éprouvé un très vif, en entendant lire, dans une
séance....^..
(i Stéphanie de V , à Paris. »
Pardon, Mademoiselle Stéphanie; le reste de votre lettre est on ne peut pas plus aimable et mieux tourné; mais, en conscience, cela ne peut pas entrer dans un Journal où je suis responsable de tout.
(c Mon bon Génie, je ne veux pas vous ennuyer avec des traits d'histoire que tout le monde connaît, mais j'ai entendu raconter dernièrement une petite anecdote qui ni'a frappée, parce qu'elle montre que Dieu récompense quelquefois sur-le-champ nos bonnes actions, et que le bien que nous faisons nous sert pour cette vie et pour l'autre.
ic Un jeune homme occupait, avec sa femme et deux petits enfants, une mauvaise chambre à un sixième étage, dans un des plus misérables quartiers de Paris. L'état de graveur en bois qu'exerçait ce jeune homme, ne lui donnait qu'à peine les moyens de faire subsister sa famille qui manquait souvent du nécessaire. Dans la même maison, habitait une vieille femme qui semblait encore plus nîalheureuse que le jeune ménage, puisqu'elle était réduite à mendier. Elle tomba malade, et comme elle était absolument seule au monde, la femme du graveur demanda à son mari la permission de la soigner. Elle s'établit donc au chevet du grabat de la pauvre mendiante; elle lui consacre non seulement ses jours, mais encore ses nuits; elle emploie à lui procurer quelque soulagement les faibles ressources dont il lui est possible de disposer. Malgré tous ses soins, la malade est bientôt réduite à l'extrémité. Un jour que sa fidèle garde lui faisait prendre un bouillon, elle crut entendre la mourante prononcer le mot de »ofa(;r; cependant, elle n'y ht pas d'abord beaucoup d'attention; mais la vieille répéta ce qu'elle venait de dire, et la pria instamment d'aller lui chercher un notaire qu'elle désigna. La jeune femme étonnée demanda à son mari s'il fallait céder à cette fantaisie qui lui semblait un effet du délire. Le mari répondit qu'il ne fallait pas lui refuser la dernière chose qu'elle désirerait peut être au monde. Il alla donc chercher le notaire (|ui resta enfermé avec la bonne femme plus d'une heure. Quelques jours après, la vieille mourut, et le notaire prévint les deux époux qu'elle leur avait laissé une somme de douze mille francs. Jugez, mon bon Génie, quelle dut être leur joie, de voir récompenser
si vite une bonne action, dont il n'espéraient sans doute le prix que dans le ciel.
u Célixie de B , à Caen. "
« Ce qui m'a le plus occupée, mon bon Génie, tient à une histoire tout entière, pour laquelle je réclame votre patience.
«Nous sortions de l'église, qui est à un quart de lieue du château. Le temps était beau; ma mère me proposa de revenir à pied, par un petit sentier qui traverse la prairie. A moitié chemin, nous trouvâmes un petit garçon proprement vêtu, ayant un petit air doux et honnête qui prévenait en sa faveur. Ma mère lui demanda son nom; il répondit : «Pierre, Madame, « pour vous servir. — As-tu déjà fait ta première « communion, mon petit Pierre? — Nenni,Madame[; «j'espérons ben la faire à Pâques, si le bon Dieu et «M. le Curé le permettent.» Cette réponse nous fit rire, et pendant le dt^euner, ma mère la raconta à ses convives. Le Curé vint dans l'après midi; ma mère, qui n'avait pas oublié le petit Pierre, prit des informations près de lui sur cet enfant. Il répondit: « Ah! «Madame, il mérite bien votre intérêt, et par lui- « même et sur-tout par la belle et rare action dont il «est l'objet.» Chacun se raprochant du bon Curé, voici ce qu'il raconta: « Lors de l'entrée des alliés, «cet enfant, et beaucoup d'autres, furent abandon- « nés par leurs mères qui avaient suivi leurs maris «en France et qui, en partant, nous les laissèrent. « La ville de Gray les fit mettre en nourrrice dans «différents villages. Celui-ci fut envoyé à Nantuar, « hameau dépendant de la commune de Saint-Loup. «La nourrice, qui avait à peine de quoi subsister, (c rapporta l'enfant, au bout de dix mois; mais on ne « voulut pas le recevoir, l'hospice manquait de fonds. «La pauvre femme revint, pleurant amèrement. Le « père Chapuy, son voisin, voyant son chagrin, lui « dit : Donnez-moi cet enfant; j'en ai déjà trois à moi, « mais c'est égal: quand il y a à jnanger pour trois, il « y a pour quatre. — Depuis ce temps il élève cet enfant «comme les siens, et ils font l'édification de la pa- « roisse. » Ma mère fut très éume de ce touchant récit; elle envoya chercher de suite le bon et excellent Chapuy, et du plus loin qu'elle le vit, lui fit de doux reproclies de ne lui avoir jamais parlé de sa belle action. Je vois toujours ce pauvre bonhomme, tournant son chapeau dans ses mains et répondant : «Faites excuse, not' dame, je l'avions oublié moi- « même. Via tant de temps, que je croyons qu' c'était « le nôtre.» « Valérie de K., au château d'Esclans.'»
Voici maintenant des fragments extraits de deux autres lettres:
« Entre autres choses remarquables que j'ai vues
depuis le premier janvier, rien n'a tant excité mon admiration que le Musée de peinture. Tout m'y paraît merveilleux : j'ai vainement entendu plusieui-s personnes critiquer à mes oreilles les tableaux devant lesquels jetais en extase, et qu'elles appelaient d'horribles croûtes. A propos de cela, mou bon Génie, ne trouvez-vous pas qu il serait bien dur, pour le pauvre auteur d'un tableau ainsi maltraite, d'entendre un jugement aussi sévère, sur un ouvrage qui lui a coûté sans doute bien des peines et du temps. Je vous assure qu'à cause de cela seulement, je m'abstiendrais, si j'étais capable de porter un jugement, de faire mention de ceux qui ne seraient point en faveur de l'auteur, dans la crainte qu'il ne se trouvât près de moi sans que je m'en doutasse. » (M"* Sophie G-...., à Paris.)
tt Le 12 janvier dernier, un vent affreux s'était élevé dans la nuit, et faisait craindre pour quelques bâtiments en mer. Le jour commençait à peine à paraître, que Ton aperçut effectivement un navire qui se dirigeait vers le port et que les vagues repoussaient avec une violence qui rendait tous ses efforts inutiles. Cependant les matelots redoublent de courage ; on croit un instant qu'il va échapper au danger, quand un tourbillon plus fort que les préct'dents le soulevé à une hauteur considérable, l'emporte derrière la jettée, et l'échoué sur le rivage. On s'empressa de sauver l'équipage, et heureusement il n'y eut point de malheur. Pour retirer k navire de cette pénible position, on employa un singulier moyen, ce fui d'amarer autour du navire un chapelet de tonneaux videsfla mer venant a monter sous ces tonneaux, les souleva facilement, et avec eux le navire qui entra dans le port, à la grande satisfaction du propriétaire qui le croyait perdu sans ressources. r> (M"' Léonie Q .Dieppe.}
Je mentionne honorablement les lettres de mes jeunes correspondantes dont les noms suivent, et à plusieurs desquelles je dois des renierciments particuliers pour les choses aimables quelles m'ont dites, ou pour la confiance touchante quelles me niontreat ea me pariant de leurs études :
Mesdemoiselles Sophie Ch....; Jline £...., k Baugé;
Cécile de r ; Amélie de ff...... à Corbeil; Emma et
Emestine H. de Saint-Y...., à la Maison royale de
Saint-Denis; Éléonore de K , au château d'Esclans;
les Élèves des Dames de Saint-Pierre, à Grenoble; les Élèves de Mesdemoiselles Wouters, à Nancy.
Je me bornerai à imprimer une seule lettre de celles de la petite division. Elle est de Mademoiselle Victorine G....; la voici :
ii Ce que j'ai remarqué et qui m'a le plus frappée, mon bon Génie, c'est le contraste qui existait, pendant les jours gras, entre ces équipages brillants qui couvraient les boulevards et le nombre prodigieux de pauvres qui les entouraient, et qui tendaient souvent inutilement, une main suppliante à ceux qu'ils avaient vus, le matin, dépenser sans hésiter, pour se déguiser en Pierrot ou en Polichinelle, une somme qui leur aurait donné du pain pour un mois. Mon frère et moi, nous étions déguisés aussi, et nous étions bien contents, mon bi)n Génie; m;iis je vous assure qu'après avoir fait cette réflexion nous n'étions pas si heureux.
«Une autre chose qui m'a vivement intéressée aussi, c'est une pauvre vieille, que je vois toujours, aux Ciiamps-Élvsées, et qui vend du pain d'épice et du sucre d'orge, dans une boite qu'elle porte devant elle. Cette pauvre malheureuse est bien vieille, et cependant, qu'il fasse froid ou chaud, qu'elle soit bien ou mal portante, qu'elle soit assez vêtue ou non, il faut qu'elle cherche à vendre son sucre d'orge. Si personne n'en veut, ou si les petits promeneurs ont le gousset vide, il faut que la pauvre vieille se passe de manger. Mon bon Génie, je vous en prie, recommandez-la à tous les petits amateurs de charité ou de sucre d'orge, de votre connaissance.
tt VicTORiSE G , à Paris. »
Trois autres lettres méritent d'être mentionnées
honorablement, ce sont celles de M" Aimée L ,
à Besançon; M. JiuUolc de Th , à Autun; et M"'
Elisabeth G...., à Montignac.
Le défaut d'espace m'oblige à renvoyer au numéro proihaiu l'explication de la dernière charade, qui a été devinée par très peu de lecteurs.
Ivipr.iNEKiE DE JLLES DIUOT AlNÉ, impmmsvk dc aoi , rue Ju roni-dc-LoJi . n* C.
DlMASaiF. , l6 MARS 1828.
Le prix de l'abonnement est , pour Paris , de 22 francs ]iar an , et de 1 2 francs pour si\ mois; pour les départements, de 24 francs par an, et i3 francs pour six mois*
Bureau de l'abonnement, chez LoLis Colas, libraire, rue D.iupliinc , n* 32 ; et chez les principaux libraires et directeurs des postes des départements.
CORRESPONDANCE
RÉPONSES DU BON GÉNIE
A DIVERSES QUESTIONS DE SES JEUNES AMIS
Je dois réponse à plusieurs questions qui m'ont été adressées, dépuis quelque temps, par mes chers correspondants; je vais me mettre en devoir de liquider ce petit arrière.
On m'a demandé :
Coinment se fait-il que nous ne nous apercevions pas que la terre tourne?
Tandis que la terre tourne, nous tournons avec elle, et tous les objets qui nous environnent sont entraînés dans le même mouvement; il en résulte que rien de ce qui est à portée de notre vue, ne reste en arrière pour nous avertir que nous changeons de place.
Lorsque vous êtes sur un bateau qui suit le cours d'une rivière, le rivage et les objets que vous laissez en arrière vous font apercevoir que vous avancez; sans cela, vous n'auriez aucune révélation du mouvement du bateau avec lequel vous êtes entraîné. Cela est si vrai que, si vous fixez vos rejjards sur un des objets que présente le rivage, vous éprouvez une illusion qui vous ferait croire que c'est cet objet qui
s'éloigne et non pas vous qui avancez; et si vous êtes enfermé dans une chambre du bateau, où tous les objets qu'elle contient sont emportés avec vous dans la même impulsion, vous ne pouvez savoir si le bateau reste stationnaire ou s'il avance, à moins que le bruit des rames ou du frottement de l'eau ne vous en avertisse; et encore, dans ce cas, ne sauriez-vous dire en quel sens il est poussé. Cela tient à ce que, pour aprécicr un mouvement, il faut un point immobile de comparaison.
Lorsqu'on observe les astres, on s'aperçoit qu'ils changent incessamment de position relativement à nous; cela nous révèle un mouvement; mais par une illusion semblable à celle qu'on éprouve sur le bateau, où il semble voir fuir le rivage, nous serions tentés d'attribuer ce mouvement aux astres même, tandis que c'est nous qui tournons réellement. C'est ce changement de position des astres par rapport à nous, ou plutôt de nous par rapport aux astres, qui indique les heures du jour et de la nuit; mais la distance prodigieuse à laquelle ils sont placés, est cause que nous ne pouvons nous apercevoir du mouvement qui s'opère, qu'autant que nous fixons longuement notre attention sur un point du ciel; et le plus souvent, ce cours majestueux se poursuit, sans que nous songions seulement à le remarquer. vj^
Y. fi
Quelle est la cause des Aurores Boréales?
Cette question m'avait déjà été faite précédemment, et j'v ai répondu, autant que je pouvais le faire, dans le n^ 38 de la troisième année de mon journal.
Çuest-ce que le Maxcenillier?
Le Mancenillier est un arbre d'Amérique, très commun dans les Antilles et sur le continent qui avoisine ces iles; il y croît ordinairement sur les bords de la mer. C'est un arbre assez élevé, très rameux: son port et son feuillage lui donnent l'apparence dun grand poirier; son écorce est épaisse, assez unie et grisâtre; son bois est dur et compacte, comme celui du nover; la surface supérieure de ses feuilles est d'un vert luisant et foncé, le dessous est d*un vert pâle; il porte de petites fleurs d'un pourpre foncé, auxquelles succède un fruit qui ressemble un peu à une pomme d'api. Cette apparence trompeuse du fruit du Mancenillier, jointe à son odeur agréable, invite à le manger; mais sa cbair spongieuse et molasse contient un suc laiteux qui, d'abord d'un goût très fade, devient bientôt caustique, et brûle à-la-fois les lèvres, le palais et la langue.
Les feuilles, Técorce et le bois du Maticenillier sont pleins du même suc; c'est un poison très acre et mortel. Les Indiens avaient coutume d'y tremper le bout de leurs flèches, quand ils voulaient les rendre funestes à leurs ennemis. Ces armes conservent très long-temps leur qualité vénéneuse. Le naturaliste Bomare dit en avoir vu la preuve à Tarsenal de Bruxelles, où on lança une de ces flèches dans la cuisse d'un chien. Quoiqu'elle eût été empoisonnée cent quarante ans auparavant, le malheureux animal ne confirma pas moins, par une prompte mort, que le poison n'était pas encore éteint. Une seule goutte de suc de Mancenillier produit sur la peau des ampoules, comme ferait un charbon ardent. On peut juger par là des ravages qu'il causerait intérieuremen t. Autrefois, quand on voulait couper cet arbre, on commençait par faire tout autour un grand feu de bois sec, pour lui enlever une partie de sa sève laiteuse et malfaisante; après cette opération, pendant laquelle on évitait avec soin la fumée, on y portait la hache. Aujourd'hui les ouvriers prennent seulement la précaution de se couvrir les yeux et le visage d'une gaze, afin de se garantir de l'impression fâcheuse des gouttes de liqueur qui pourraient arriver jusqu'à eux. Le bois de cet arbre est employé, en Amérique, à faire des meubles, et sur-tout de très belles tables, dont la surface est lisse et semble marbrée.
Comme on exagère tout, on a dit que l'ombre
seule du Mancenillier était mortelle pour celui qui s'y reposait, et que les gouttes de pluie tombées sur ses feuilles devenaient elles-mêmes un poison. Ces faits ne sont point exacts ; mais toutefois il est possible que l'air qui environne ces arbres ne soit pas très pur et très sain; et les voyageurs agissent prudemment, en ne choisissant pas cet abri pour v passer la nuit, ou même pour y dormir une partie du jour.