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LES CACHEMIRES

C'est encore pour répondre à une question qui m'a l'té faite, que je vais parler aujourd'hui des tissus de Cachemire, et des chèvres de Caclicmire.

Il n'est aucun de mes lecteurs, et sur-tout aucune de mes lectrices, quelque jeune qu'elle soit, qui ne connaisse déjà et qui n'ait déjà admiré ces beaux schals et ces tissus doux et moelleux, connus sous le nom de Cacliemires. On leur donne ce nom, parce qu'ils nous sont venus en effet de Cachemire, où on les fabrique avec un duvet délicat fourni par une chèvre du Thibet. Cette chèvre rr ssemble à une chèvre ordinaire; elle a des cornes le plus souvent droites, et quelquefois recourbées en arrière. Sa toison se compose d'un poiJ long qu'on appelle ymc, et d'un poil court, en forme de duvet, qui est près de la peau. La plupart de ces animaux sont de couleur blanche; quelques individus portent de longs pods noirs sur le cou ou sur la tétc, ou par taches sur le corps; leurs toisons sont épaisses, garnies, descendent bas, et couvrent même les jambes jusqu'aux pieds. Les chèvres du Thibet ont dans leurs mouvements une liberté, une adresse et un mnèlIcux-rcMnarquablos; les jeunes sur-tout ressemblent aux plus jolis petits chiens pour la forme , et aux jeunes chats pour la grâce ; elles

sont d'un naturel moins sauvage, moins vagabond que nos chèvres ordinaires, plus faciles à garder et à faire mardier en troupes; elles ne sont pas plus difficiles à nourrir, et donnent un lait très abondant et très substantiel.

C'est avec leur duvet laineux seulement, qu'on fabrique les étoffes de Cachemire. Le plus beau duvet vient de Lassa et de Ladak dans le Thibet; il en vient aussi une grande quantité de Casgar et de Dokhara, que l'on exporte dans le Thibet et à Cachemire, pour le convertir en sclials, dont il se fait une grande consommation en Asie. On apporte les duvets à Cachemire en balles; ils sont alors mélangés de poils grossiers; des femmes ou des enfants en extraient ]e jare et les parties hétérogènes; le duvet est cardé par des jeunes Hllcs, sur des tapis de mousseline des Indes, afind'alonger la laine sans la briser, et de la dégager de tout corps étranger; dans cet état enfin, elle est livrée aux teinturiers et aux fileuses. Le métier sur lequel on fabrique les schals est très simple et disjiosé horizontalement; l'ouvrier travaillesur l'envers; un enfant placé dessous et ayant le dessin sous les yeux, l'avertit à chaque coup de navette, des couleurs qu'il doit employer, et dont les bobines sont chargées. Vn «chatde la plus grande beauté, ainsi fabriqué, vaut, siit les lieux, de douze à quinze cents francs. \y*

Bepuîs quelques années on a essaye' d'en fabriquer en France, en faisant venir de l'Inde la matière première, c'est-à-dire le duvet de cachemire, et l'on y a parfaitement réussi. On a même entrepris dénaturaliser en France les chèvres du Thibet, et pour cela M. Jaubert commença, at» moiç d'août 1818, un voyage dont le but était de se procurer et d'amener dans nos climats un troupeau de chèvres. Il n'eut raéme pas besoin d'aller jusqu'au Thibel, e^r étant arrivé sous le Caucase, il apprit qu'il existait chez les nombreuses hordes de Kirghiz, peuple nomade qui vient en Bucharie, sur les bords de l'Oural, une espèce de chèvre presque toujours d'une blancheur éclatante, portant tous les ans au mois de juin une toison remarquable. Les échantillons qu'on lui donna le convainquirent de la conformité de ce duvet avec celui qui venait de l'Inde. En effet, à peu de distance d'Astracan, il trouva de ces chèvres, auxquelles on donnait, dans la langue du pays, le nom de c/ièures du Thibet, et il en acheta environ douze ou treize cents qui furent envoyées ea France: mais un grand nombre périrent dans le voyage, par différentes maladies, et il n'en arriva guères que quatre cents en très bon état. Ce nombre, au reste, a été suffisant, pour qu'on pût s'assurer que ces animaux étaient susceptibles de s'acclimater chez nous.

Dans les dernières expositions des produits de notre industrie, on a vu de magnifiques schals et des tissus de Cachemire, dont la perfection surpasse celle des schals et des tissus de l'Inde. Les plus remarquables sont sortis des fabriques de MM. Ternaux et de M- Lagorce. On a voulu essayer de changer les dessins bizarres des schals des Indes, et de les remplacer par des dessins de Heurs; mais l'effet n'en est pas heureux, et ces dessins réguliers ne sont agréables que quand le schal est étendu. Cela se conçoit : dans les dessins de l'Inde, les couleurs sont infiniment variées, et assemblées avec harmonie, de manière que dans le j)lus petit coin d'une palme, vous apercevez toujours cet harmonieux mélange; tandis que, dans une guirlande de fleurs, par exemple, si le schal est drapé, ou plié, ou chiffonné, vous voyez une portion de rose ou de jonquille, qui ne présente à l'œil qu'une grosse tache rouge ou jaune. La bizarrerie des palmes turques n'est donc pas aussi mal combinée qu'on pourrait le croire; elle est réellenient un effet de l'art.

Je dirai, en terminant, que le tissu de Cachen)ire n'est pas seulement estimable par sa beauté; il y a des étoffes , telles que le velours et le satin , qui sans doute ont plus d'éclat, mais il n'en est aucune qui réunisse il un plus haut degré la solidité à l'agrément. Le (Cachemire, tout à-la-fois chaud et h'ger, moelleux et brillant, drape mieux qu'aucune autre étoffe. Il convient tout à-la-fois au luxe et à l'économie, car

il est cher, mais il est de durée; et il n'exige ])as des soins trop minutieux, parce qu'il se nettoyé indéfiniment sans rien perdre de sa première beauté. Prenez garde. Mesdemoiselles, il n'en est pas ainsi de toutes les autres étoffes dont vos robes sont faites.

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