LES PLUMES
En me mettant à mon bureau pour commencer à écrire ce numéro de votre Journal, mes amis, je viens de faire un mouvement qui est assez naturel lorsqu'on veut chercher des idées, ou réfléchir et metti-e de l'ordre dans celles qu'on a déjà : j'ai pris de la main droite ma plume par le tuyau, et la penchant horizontalement devant moi, le pouce et l'index de ma main gauche ont saisi machinalement l'extrémité des barbes; en sorte que, sans y faire d'abord attention, j'avais ma plume bien étalée sous mes veux, et je rêvais a autre chose. Tout-à-coup, je ne saurais trop vous dire par quelle cause, ma pensée, suivant apparemment la direction de mon rayon visuel, s'est portée sur cet objet qui se trouvait placé le plus près de mon regard. « Eh mais, me suis-je dit, voici vraiment un sujet d'article qui n'est point à dédaigner. Une plume! Je gagerais que la plupart de mes lecteurs n'ont jamais bien réfléchi à ce que c'est qu'une plume, et h toute son importance. Et cependant, ils se plaisent à voir les oiseaux voltiger au moyen de leurs plumes; ils lisent tous les jours des écrits instructifs ou amusants qui, avant d'être imprimés, ont été tracés par l'auteur avec une plume; ils se servent eux-mêmes de plumes pour faire leurs petites compo-
sitions, et parfois pour m'écrire de jolies choses; ils s'assevent, sur des coussins, quand ils sont fatigués, et la nuit, leur tête repose sur un oreiller rempli de plumes; je ne serais même pas bien étonné que quelqu'une de mes jeunes lectrices, en voyant flotter de belles plumes sur la tête de sa mère, n eût formé en secret le vœu d'être grande personne, pour avoir aussi un chapeau garni de plumes. Ne voilà-t-il pas bien des usajjes auxquels les plumes sont propres? En vérité, je ne sais pourquoi je ne leur consacrerais point un article; allons, ce sera pour aujourd'hui. " Ayant dit tout cela en moi-même, j ai soudain trempé ma plume dans l'encre, et la voici griffonnant ce que vous allez lire.
Les plumes sont tout-à-la-fois le vêtement des oiseaux, et le principal instrument qui leur sert à voler. Leur forme, leur disposition, leur légèreté, sont combinées de manière à pouvoir élever, soutenir et diriger dans les airs, le volatile qui en est pourvu. Les grandes plumes des ailes sont des espèces de rames; les plus courtes font en quelque manière l'office de voiles; celles de la queue sont une sorte de gouvernail; l'oiseau qui est privé des unes ou des autres, ne vole plus que diffuileinent, ou pas du tout.
Ijes plumes, quoique de différentes espèces, sont toutes composées d'un tuyau , d'une tige et de barbes.
C'est par le tuvau que coule le suc nourricier qui sert au développement de la plume chez le jeune oiseau; il est comme la racine d'une plante.
On désijjne par des noms particuliers les différentes sortes de plumes : ainsi, les plumes proprement dites sont celles du corps: on appelle pennes celles de l'aile et de la queue; couvertures , celles qui recouvrent le dessus et le dessous de ces pennes dans une partie de leur longueur; scapulaires , celles qui naissent à l'insertion de l'aile au corps, et qui se trouvent, par leur position, entre celle-ci et le dos; on nomme enfin \duvet, les petites plumes légères et délicates qui sont à la surface du corps.
Toutes ces plumes sont nécessaires à l'oiseau, pour le vêtir, pour qu'il puisse jouir de la faculté de voler; et les ricbes et brillantes couleurs dont elles sont quelquefois ornées, offrent un des plus charmants exemples de cette union, qu'on retrouve si souvent dans la Nature, de lagréable avec l'utile. Aussi l'industrie humaine a-t-elle su tirer parti de cette production naturelle, non seulement au profit de nos besoins, mais encore au profit du luxe. Les grandes jyennes de l'autruche flottent noblement sur les dais opulents, et sur les riches coiffures; les aigrettes qui parent certains oiseaux, viennent se balancer avec dignité sur le shakos du guerrier; les longues pennes tombantes de l'oiseau de Paradis se recourbent avec grâce sur une toque élégante; le duvet léger du cigne forme une fourrure qui le dispute en Lianclieur à la nei{je; un duvet moins délicat mais plus élastique, remplit nos coussins moelleux; lédredon soyeux nous offre une couverture à-la-fois chaude et légère; le corbeau nous prête ses pennes noires pour tracer sur le papier des traits délicats; et Toie enfin, cet animal stupide et lourd, nous offre l'instrument au moyen duquel ont été conservées par l'art d'écrire, tant de pensées ingénieuses ou spirituelles , tan t de découvertes précieuses , tant de compositions produites par le génie. ^ C'est ce dernier service assurément qui donne à la plume son principal titre à notre attention. Et puisque nous sommes sur ce sujet, peut-être ne serez-vous pas fâchés de savoir comment on prépare ces plumes d'oie qui nous servent à écrire.
Ces plumes, lorsqu'on les retire de l'aile de l'oiseau , sont grasses et recouvertes d'une jwliicule. 11 faut les dépouiller de celte pellicule, les dégraisser, et les cuire, pour leur donner la consistance et la fermeté quelles doivent avoir. On fait d'abord un triage, afin de les appareiller selon leur longueur et leur grosseur. On les expose ensuite à une assez forte humidité, sur du sable, dans une cave; elles restent là pendant luiit à dix jours, juscpi'à ce qu'elles soient devenues très molles. Alors, on les porte dans un fourneau, où le l'en est placé au-dessus d'un lit de
sable, dans lequel on plonge le tuyau des plumes. Le sable s'échauffe, jusqu'à un certain degré qu'il ne faut pas dépasser, et c'est celte clialeur qui cuit la plume. On la retire, quand on juge qu'elle est cuite, et on la racle, avec une espèce de couteau fait exprès, pour enlever la pellicule et la graisse. Ensuite, avec un petit crochet à-peu-près semblable à celui dont on se sert pour broder, et qu'on introduit dans le tuvau par l'extrémité, on retire vers cette extrémité la moelle qui remplit l'intérieur. Il ne reste plus qu'à ébarber vers le haut du tuvau; puis, à assembler les plumes par paquets de vint-cinq, et à les lier. Avant d'arriver à ce dernier terme, la plume a passé au moins douze fois par les mains de l'ouvrier. Voilà ce que peut-être vous ne soupçonniez pas, quand vous vous serviez de votre plume, mes amis. Mais je m'aperçois que la mienne ne va plus; et je prends cela pour un avis, qu'il est temps, après l'avoir taillée, de vous parler d'autre chose.
MOTS A L'OREILLE
^ Il est impossible de n'être pas parfaitement honnête en tout, quand on est parfaitement loyal et
sincère.
v| Celui-là seul, en effet, qui n'a rien à cacher, peut être toujours vrai.
^ Celui, au contraire, qui nourrit un défaut et qui sent le besoin de le dissimuler, est obligé de recourir à des artifices incompatibles avec la franchise et la loyauté.
(ç, On ne sait pas jusqu'où l'on peut aller, quand on s'embarque dans la voie de la dissimulation : plus on v avance, plus il est difficile de s'y arrêter; une fausseté en amène deux, deux en amènent quatre, quatre en amènent huit; c'est une progression terrible où l'on se perd.
(^ Heureux celui qui n'a besoin de composer ni son regard ni ses discours; c'est que son cœur est pur!