‹ Le Bon génieChapitre 13 sur 135 · L'ÉGOÏSME · texte numérisé non relu

L'ÉGOÏSME

Quand l'égoïsme n'est pas le plus odieux de tous les vices, il en est au moins le plus ridicule; lorsqu'il ne va pas justpi'à rendre insensible, dur, cruel, il ne peut manquer au moins de rendre importun, exigeant, incommode, désobligeant, difficile à vivre. Je suis encore tout plein du souvenir désagréable de la journée que j'ai été forcé récemment de passer avec

un homme de cette sorte; et pour me consoler d'une telle corvée, il faut, mes amis, que je vous en fasse le récit.

Le personnage dont il s'agit, arrivant à Paris d'une ville que je ne nommerai pas, se présente chez moi dès le matin, avec une lettre de recommandation qui me dispose à l'accueillir le mieux possible. J'allais lui faire des offres de services; mais il ne m'en laissa pas le temps, et me pria, sans cérémonie, de l'accompagner chez une personne auprès de laquelle il desirait que je l'introduisisse. Le ton leste et familier dont il me fit tout d'abord cette demande, me parut bien un peu étrange; cependant je n'hésitai point à lui rendre ce bon office. Hélas! une fois embarqué avec lui, il n'y eut plus moyen de m'en dégager pendant tout le reste du jour. Nous déjeunâmes d'abord ensemble, et je n'eus pas la peine de lui offrir les meilleurs morceaux, car il n'hésita point à se les approprier, comme chose due et convenue. Sans s'enquérir ensuite si j'avais des affaires, il m'entraîna par-tout aux siennes, m'en entretenant longuement, et ne manquant pas, lorsqu'une voiture passait auprès de nous, de se ranger derrière moi, afin de ne pas être éclaboussé. Si je lui racontais quelque chose, il avait aussitôt, pour m'interrompre, un récit qu'il déclarait plus intéressant, et dans lequel il figurait toujours comme acteur remplissant le plus beau rôle. Au milieu de nos courses, nous nous reposâmes un moment aux Tuileries, et là, il me mit à même d'aprécier l'exactitude de cette caricature dans laquelle on a représenté une espèce de fat occupant cinq ou six chaises, accrochant les robes avec ses éperons et les yeux avec sa cravache. Il n'y avait nulle part assez de place pour lui; tout le monde semblait être de trop là où il était; et vingt fois je vis le moment où il allait nous susciter quelque querelle, que sans doute il m'aurait bravement laissé soutenir tout seul. Au diner, (que je payais), il prit la carte du restaurateur, se prétendant plus connaisseur que moi, (ce que je ne lui contestai point), et il ordonna notre repas, sans me consulter ni s'inquiéter de mon goût le moins du monde. Enfin, en me quittant, comme il commençait à pleuvoir, il me demanda mon parapluie, et je n'eus que le temps de gagner un fiacre pour rentrer sans être mouillé. -

J'en avais assez, mes auùs, et le lendemain quand cet honnne se présenta de nouveau chez moi, il était consigné à ma porte. Peut-être me trouverez-vous bien sévère; mais je vous avouerai qu'il est deux vices avec lesquels je ne crois pas qu'on doive jamais composer : le men«onge en est un; l'autre est régoïsme. Sans doute, cet homme n'était, par son égoïsme, que fort incommode et fort importun; mais quand on sacrifie toujours les autres à soi dans les petites choses, on peut finir par immoler aussi leurs plus grands

intérêts; de même que, quand on se permet d'altérer la vérité dans des faits de peu d'importance, il n'v a pas de raison pour qu'on ne se familiarise pas petit à petit avec des mensonges plus odieux et plus coupables. En un mot, je ne reconnais pas d'égoïsme innocent, plus que d'innocents mensonges; et je vous invite fort, mes chers lecteurs, à adopter ce principe.

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