‹ Le Bon génieChapitre 127 sur 135 · LE PÉLICAN · texte numérisé non relu

LE PÉLICAN

On m'a fait cette question':

Qu^est-ce que le Pélican? Est-il vrai que Cet oiseau se saigne pour nourrir ses petits avec son sang?

Je vais répondre en faisant l'histoire du Pélican. Cet oiseau est plus gros que le cigne, et il a, avec ce dernier, quelque rapport dans la taille, la couleur, et dans la forme du col; mais il en diffère par une singularité qui le distingue de tous les autres oiseaux , et qui consiste dans la forme de son bec au-dessous duquel est suspendue une poche énorme, dont la structure mérite une description particulière. Ce bec, d'une grosseur prodigieuse, a environ quinze pouces de longueur, depuis son principe jusqu'à son extrémité, où le bout supérieur est recourbé en crochet; sa couleur est légèrement verdâtre h la base, et varie jusqu'au bout, où elle est d'un bleu rougeâtre. La partie inférieure de ce bec est sur-tout singulière : à ses deux bords est attaché un sac qui pend, dans toute la longueur du bec jusqu'au col, et qui peut, dit-on, contenir jusqu'à quinze pintes d'eau. L'oiseau peut à volonté retirer ce sac et le remonter vers le bec; mais en y fourrant la main, on le dilate et on l'étend comme on veut; la peau dont ilest formé paraît alorsd'unbleu

cendré, et remplie de fibres et de vaisseau* qui se croisent en tous sens. Elle n'est point recouverte de plumes, mais d'une substance cotonneuse, aussi douce que du satin. Quand ce sac est vide, ii paraît peu; mais lorsque l'oiseau a fait une bonne pêche, il se dilate à un point incroyable; car la première chose que fait alors le pélican, c'est de remplir son sac de poisson, qu'il emporte pour le manger ensuite et le digérer h son aise. Quand le bec est ouvert dans toute sa grandeur, un homme pourrait cacher sa tète dans cette poche, et le naturaliste Ruych affirme qu'il a vu une personne fourrer entièrement sa jambe avec sa botte^ dans les joues monstrueuses d'Un de ces animaux. Au premier aspect cela semblerait impossible, car les cotés de la partie inférieure du bec, auxquels le sac est suspendu, ne sont pas très écartés dans le moment où le bec s'entv'ouvre; mais ils sont susceptibles de se prêter à un écartement beaucoup plus considérable; et Cela était nécessaire, puisque l'oiseau fait sa proie de poissons d'un très gros volume, et qu'il les cache par douzaines dans sa poche. On a prétendu qu'elle pouvait en conlttnr en assez grande quantité pour rassasier soixante hommes aflamés.

Le pélican est un habitant naturel de l'Afrique et de rAtnérique. On l'a connu autrefois en Europe, et particulièrement en Russie, mais il paraît avoir dé=>

serté nos côtes. Cet oiseau a été le sujet de mille contes merveilleux : c'est ainsi qu'on a dit et cru qu'il nourrissait ses petits avec son propre sang^, et qu'il leur portait au désert une provision d'eau dans le grand réservoir de son bec. Le premier de ces récits est évidemment absurde; et quant au second , on sait que ce n'est pas d'eau que le pélican remplit son bec, mais bien de bon et substantiel poisson.

Cet oiseau a des ailes très fortes, bien fournies de plumes d'une couleur un peu cendrée, comme tout le reste de son plumage. Ses yeux sont petits en proportion de la grosseur de sa tête. Sa contenance est triste et a habituellement quelque chose de mélancolique. Ses mouvements sont lents, et son vol lourd et difficile; il ne change de lieu et ne se décide à s'élever dans l'air, que quand il y est forcé par la nécessité; autrement il reste en place. Son indolence ne peut être égalée que par sa gloutonnerie, et il n'y a que la faim qui puisse lui donner un peu d'activité. Quand il s'est élevé à trente ou quarante pieds audessus de la mer, il tourne sa tète de côté, un œil fixé en bas, et il continue à voler dans cette posture; aussitôt qu'il aperçoit un poisson assez voisin de la surface de Tèau , il fond sur lui avec la rapidité d'une flèche, le saisit et le fait entrer dans sa poche; puis, il s'élève de nouveau, toujours péniblement, pour guetter une autre proie, dont il s'empare de la ntéme manière, et ainsi de suite, jusqu'à ce que son sac soit rempli. Alors il retourne à terre pour dévorer et digérer tranquillement le produit de sa pèche. II paraît, au reste, que cette dernière^opération n'est pas longue car vers le soir, l'oiseau, pressé de nouveau par la faim, se décide encore à retourner au travail. Ayant ainsi fini sa tâche de la journée, le pélican, à l'approche de la nuit, se retire de la côte et va se percher sur un grand arbre dans la foret voisine. C'est là qu'il passe la nuit, et souvent une bonne partie du jour; il n'en sort que pour aller pécher, et s'y tient, le reste du temps, dans une attitude tristement solennelle, et l'air à moitié endormi. Sa tête paraît appuyée sur son grand bec qui s'appuye lui-même sur sa poitrine, et son immobilité ne cesse que quand la faim se fait sentir.

La même indolence existe encore en lui lorsqu'il s'agit de préparer sa couvée et de défendre ses petits cclos. La femelle ne fait aucun préparatif pour son nid; elle dépose ses oeufs sur le sol, dans le premier endroit venu, au nombre de cinq ou six, et les couve là sans plus de façon; à peine montre-t-<?lle le désir de les défendre; on peut même les venir prendre sous elle impunément, et c'est tout au plus si de temps en temps elle se donnera la peine de les protéger d'un coup de bec, contre la main du ravisseur. Vous voyez combien cet animal mérite peu la grande

réputation qu'on lui avait faite, pour son prétendu dévouement à sa progéniture.

Comme animaux domestiques, les pélicans sont purement désagréables et inutiles. Leur gloutonnerie est insatiable; leur chair a une mauvaise odeur et un goût encore pire. Les naturels de l'Amérique en tuent beaucoup, non pas pour les manger, car ils ne sont pas même bons pour le repas d*un sauvage, mais uniquement à cause de leur grand sac, dont on fait des baurses et des poches à tabac, après en avoir préparé convenablement la peau avec des cendres, du sel et de l'huile. Ainsi apprêtée, cette peau devient si douce et si souple, que les femmes espagnoles en font aussi des sacs à ouvrage, qu'ielles ornent d'or et de broderies.

Il faut toutefois rendre à cet oiseau la petite justice qui lui est due. Malgré son extrême indolence, il n'est pas absolument incapable de recevoir une certaine éducation. Le Père Raymond assure en avoir vu un , en Amérique, qui était dressé à aller à la pèche tous les matins, au commandement de son maître, et qui revenait le soir avec sa poche remplie de poissons, dont on prenait une partie, et dont on lui laissait manger le reste.

MOTS A L'OREILLE

vç. Quand le regret d^une faute dégénère en découragement, la paresse y trouve place, et fait du repentir un état passif qui ne corrige point.

(^ En toute faute, le meilleur repentir, c'est la réparation.

(^ Rien n'intéresse l'existence comme d'essayer le bien.

^ Il y a toujours quelque chose qui cloche, dans les bonnes actions dont on tire vanité : si la conscience avait son suffrage entier, elle ne quêterait pas les suffrages des autres.

^ Les espiègles et les esprits malins doivent expier, par les actes d'un bon cœur, les petits chagrins qu'ils causent aux autres : leurs devoirs sont plus rigoureux; ils ont presque toujours à réparer, avant de commencer à bien faire.

(| N'oubliez pas, enfants, qu'en regrettant votre âge, les biens qu'on vous envie sont l'innocence et la candeur.

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